‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 2)Chapitre 68 sur 93 · BAIL DU CŒUR DE CLORIS · texte numérisé non relu

BAIL DU CŒUR DE CLORIS

Pardevant les Notaires (iardenoles du Roy Cupidon, nosti'e Sire, dans toute l'étendue de l'Empire amoureux, soussignez. Fut présente la belle Gloris, Bourgeoise de la ville de Cypre, demeurant rue et proche du Temple d'Adonis. Laquelle a par ces présentes baillé et délaissé à titre de loyer, promis faire jouir, et garantir de tous troubles et empeschemens, à l'amoureux Daphnis, aussi Bourgeois de laditeville de Cypre, demeurant ri'ie, et proche du Temple de Vénus, à ce présent et acceptant un Cœur à elle appartenant, par rétrocession qui luy en a esté faite par l'inconstant Ilylas, son Es[)oux, par Acte passé pardevant le Dégoust et le Mépris, Notaires en la ville de S. Léger sur l'Euripe, duquel Acte (fait double entre les parties) n'a esté laissé aucune minute du consentement d'icelles. Le présent Bail dudit Cœur fait audit Daphnis avec toutes ses appartenances, circonstances et dépendances, sçavoir :

Deux beaux yeux, où le cœur animé d'un feu pur

L'étincelant cristal, le transparant azur,

Oià des divers objets que forme la Nature,

On peut voir en petit la na'i've peinture,

Où tout voilé qu'il est, le cœur, sans y penser.

Se peint fîdellement, et ne peut s'elTacer.

Où l'on peut découvrir à travers de la flâme

Un amour recelé jusques au fond d'une âme.

Enfin où les Amans curieux de leur sort

Trouvent toujours écrite, ou leur vie, ou leur mort :

Lisent le jour fatal aux grandes entreprises :

Et le moment heureux pour en venir aux prises.

\. Œuvres dwerses, "1610.

PlèCES GALANTEvS 67

Lesquels deux beaux yeux ladite Cloris sera tenue d'arrester en sorte qu'ils ne ségarent plus sur les dillerens objets ; qu'ils veillent sans cesse à la seureté du cœur ; et qu'ils ne servent qu'aux usages que le ledit Daphnis en prétend l'aire. Sera tenue pareillement ladite bailleresse de mettre de bons contre-vents en dehors pour servir de defFenses contre les voleurs.

La modestie, et la pudeur, Servent de contre-vents aux fenestres du cœur;

Et Cloris s'est assujettie, (Sans préjudicier pourtant à son amour) D'opposer aux voleurs, et de nuit, et de jour,

La pudeur, et la modestie.

Ces beaux yeux, en public toujours si i-etenus. En secret pour Daphnis perdront leur retenue. Ils verront les amours tous nus :

Et la volupté toute nuë.

Ils sçauront exciter les amoureux désirs. Ils sçauront ménager les amoureux plaisirs. Ils marqueront de la Nature Les plus tendres mouvemens ; Et ces bien-heureux momens, Qui payent avec tant d'usure Les mauvais jours des Amans.

Plus deux petites oreilles bien orlées, et rebordées, qui servent au cœur de conduit et de passage, pour les cajolleries, les lleurettes, les déclaralions d'amour, les protestations de lidélité, les soupirs, les plaintes, les prières, et [)our tous les autres divertissemens de cette nature, à quoy il s'occupe; S'oblige ladite Cloris de les fermer .et condamner du costé du mauvais vent, en sorte que ledit preneur n'en puisse estre endommagé :

Qu'ainsi la médisance, et l'envie, et la haine. Rencontrent en tout temps ce passage fermé :

De crainte que par leur haleine

Le cœ'ur ne soit envenimé; Que Daphnis affranchy de ces mortelles pestes, Ne se sente jamais de leurs souilles funestes; Que Cloris des Jaloux méprisant le dépit

Fasse ses oreilles au bruit :

Que leurs plaintes en l'air toujours évaporées

Se dissipent en s'élevant; VA (|u'ils grondent enfin à ces portes sacrées, Sans que le cœur en ait le moindre vent.

Plus,

Une bouche fraîche, et vermeille, Qui sert au cœur de truchement,

Pour s'expliquer précizément,

Sur ce quil reçoit par l'oreille.

Une bouche, où la A'olupté, Cette Reyne des coeurs, llatteuse et délicatte, Acorde la douceur avec la Majesté.

Et règne mollement sur un lit d'écarlalte. Une bouche où Zéphir répand l'esprit des fleurs.

Où l'Amour avec ses trois sœurs,

Folâtre sur un tas de rozes;

Et dézarmé du trait fatal,

Entre deux lèvres demy-clozes

Se joue d'un dard décorai.

Et parce que ladite bouche servoit cy-devant d'un passage commun à l'artifice et à la dissimulation, au compliment, et à la flatterie, qui logent sur le derrière dudit cœur, dans un appartement détaché d'iceluy ; il a esté convenu que ledit cœur demeureroil alFranchy de cette servitude sauf à ladite Gloris, à dédommager lesdits hostes comme elle avizera. S'oblige aussi ladite bailleresse, de donner de la pente dans ledit passage, pour faire écouler toutes les ordures, et les immondices qui pourroientse former dans ledit cœur; comme les dépits, les chagrins, les soupçons, les dégousts, et les tentations nouvelles :

Que ces excrémens de l'amour N'infectent jamais son séjour, Qu'ils ne croupissent point : qu'ils coulent à leur aise : Et que par ce canal secret. Le cœur se tienne toujours net.

Et ne garde point d'eau punaise.

Plus,

Deux beaux bras, que le cœur, par des liens cachez;

Tient à son service attachez :

Et qui pour écarter les maux qui se présentent,

Pour saisir les biens qui le tentent,

Sont incessamment empeschez.

Ladite Cloris ayant déclaré que lesdits bras n'avoient servy jusqu'à présent qu'à defTendre l'approche aux insolens, et aux importuns, qui tranchent des. petits maistres, et qui font profession de l'amour entreprenant, et de l'amour brusque, il a esté convenu qu'outre ces fonctions, dans lesquelles elle s'oblige à les entretenir, elle les rendra souples, et propres à servir à l'amour tendre et carressant, que ledit Daphnis prétend loger avec luy dans ledit cœur. Et comme le cœur qu'occupe cet amour fait par l'entremise des bras la plus grande partie de ses affaires les plus touchantes et que

Par la vigilance éternelle.

Par l'union forte et fidelle,

De ces Ministres pleins de zèle,

Brûlant d'amour, {,^'03 de désirs,

Et las de perdre des soupirs,

II semble voler aux plaisirs,

Et se fondre avec ce qu'il ayme :

Jusqu'à ce qu'épuisé par de trop grands transports, Il les laisse tomber, foibles, et demy-morts,

Et foible, et demy-mort luy-mesme:

Ladite Cloris consent pour gagner temps, et pour plus grande facilité, que ledit Daphnis mette luy-mesme ces beaux bras en estât de rendre tout le service dont il aura besoin; promettant d'agréer tout ce qui pour cela aura esté fait par ledit sieur Preneur. Mesme de le luy allouer, et luy en tenir compte sur le prix du présent bail :

Plus deux Globes plus blancs que la neige nouvelle. Aux costez du cœur flanquez, Où les Pôles sont marquez D'une framboise éternelle.

Ces Globes (dont le cœur est le premier mobile) Servent à découvrir ses divers mouvemens.

Quiconque en amour est habile,

Sçait par eux le sort des Amans.

Par l'élévation de leur aymable Pôle,

Le progrès du voyage, oîi l'on s'est embarqué,

A qui sçait et carte, et boussole,

Est assez nettement marqué.

Quand on a le Pôle tout droit.

Il faut que l'aiguille se dresse; Alors avec un peu d'adresse.

Le Patron promptement enfile le détroit. .

Seur de sa route nuit et jour, Il ne consulte plus d'étoiles; Et mettant au vent toutes les voiles, Il entre heureusement, et mouille au port d'Amour.

Ladite Bailleresse a promis, et promet de tenir lesdits Globes clos et couverts, et de les mettre, par de bonne barrières, hors d'atteinte; en sorte que les passans et les curieux ne soient pas en pouvoir de les toucher et de les flétrir.

Plus.

Au pied d'un petit mont, de mousse revestu, Une grotte étroitte et profonde :

Où s'endort souvent la veiiu, Lasse de s'exercei', et d'exercer le monde.

Au creux de cette grotte obscure.

L'amour combat avec chaleur Contre un vieux fantôme d'honneur, Qui s'oppose sans cesse au bien de la Nature.

Lamour. quand ce combat est trop rude, et trop long", Se rebutte souvent, et souvent fait retraite ; Et jamais il n'obtient de victoire parfaite, Si le plaisir n'est son second.

Mais quand la querelle est vuidée, Et que le fantôme est defTail, Il est noyé d'abord dans un torrent de lait. Dont cette grotte est inondée.

Le cœur fournit pour cette guerre,

Le plu? précieux de son bien ; Mais quand l'amour a mis son ennemy par terre.

Toute la dépense n'est rien.

II triomphe, en prodigue, et met tout en usage,

Sauf à vivre après de ménage.

Mais parce que l'inconstant Ilylas, Espoux de ladite Cloris, a une clef de cette grotte, dont il a eu long-temps la jouissance, il a esté convenu que ladite Bailleresse en changera les gardes, afin que l'entrée n'en soit libre qu'audit Preneur.

Le surplus des lieux, ainsi qu'il se poursuit et comporte, dont et de plus ample déclaration, ledit Preneur se lient pour content, pour les avoir veus et visitez, Lesquels ladite Bailleresse livrera audit Preneur conformément aux uz et coutumes de ladite ^'ille de Cypre. Le présent bail fait pour le temps de dix années, à commencer du jour des présentes, moyennant

Grande fidélité, grands soins, et grand amour. Bon service de sa personne, Que Tirais rendra chaque jour, Au gré de la belle Mignonne.

Et encore à la charge de faire dans ledit cœur, appartenances, circonstances, et dépendances, toutes menues réparations; mesme entretenir la couverture, satisfaire aux charges de ladite ville de Cypi'e, et enfin user de tout en bon Père de famille, et rendre les lieux en bon état après les dix ans expirez, sauf à proroger s'il y eschet. Et pour l'exécution des présentes, lesdites parties ont esleu leur domicile, sçavoir ladite Bailleresse en la maison où elle est à présent demeurante en ladite ville de Cypre,

rue d'Adonis où pend pour enseigne la Grotte enchantée. Et ledit preneur aussi dans sa maizon seize rue de Vénus, où pend pour enseig-nc le. brandon d'amour; ausquels lieux lesdites parties consentent que toutes assignations qui leu;- seront données, soient valables, sauf à changer lesdits domiciles quand ils verront bon estre, en s'avertissant loufefnis par un exploit fait à propre personne. Car ainsi a esté accordé. Promettant, obligeant, renonçant. Fait et passé en l'étude des Notaires à Cypre le 'P'" .\vril 1670. Expédiée df)uble, et n'a esté laissé minute.

Cloris, Daphnis, Le Dézir, Le Respect, Notaires'.

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