A LUCRÈCE
^'ous n'estes guères clairvoyante, ou vous n'estes guères sincère, quand vous nie dites que vous ne sçauriez soullVir Aristippe. Lucrèce je voy plus loin que vous, ou je voy plus loin que \(his ne voulez. Je m'apperçoy ou que vostre passion se dérobe à vostre jugement, ou que vous dérobez vosti'6 passion à ma connoissance. Lequel est-ce des deux? Me dites-vous ce que vous voulez que je pense, ou me dites-vous ce que vous pensez? Si vous me dites ce que vous voulez que je pense :
Croyez-vous (si l'amour m'éclaire) Pouvoir m'aveugler aisément?
Dans le plus ténébreux mystère Il fait jour aux yeux d'un Amant.
Si vous me dites ce que vous pensez, il faut avouer que :
L'amour vous joue un méchant tour, Il entre en masque en vostre âme inhumaine.
Vous croyez voir chez vous la haine.
Vous vous trompez, Lucrèce^ c'est 1 amour.
Tout de bon sericz-vous assez extravagante pour haïr Aristippe, avec tout ce qu'il a de bonne mine, desprit, de cœur, de sagesse, de civilité, de douceur, et de complaisance et (pour ne rien obmettre), avec tout ce qu'il a d'amour pour vous. En vérité je vous defTie de le haïr, et (si j'ozois) je vous delïirois mesnie de ne l'aymer pas; mais je pense qu'il n'est plus temps que je vous en déifie. Vous ne sçauriez plus le hayr que parce quii vous force à l'aymer.
Quand on s'obstine à delFendre son cœur, Contre un Amant qui s'obstine à le prendre. On hait tout ce qui peut faire craindre un Vainqueur, Et tout ce qui force à se rendre.
Bonne mine, vertus, et rares qualitez Sont autant de sujets de haine et de colère Les soumissions mesme ont le don de déplaire, Et n'attirent que des fierté/.
Je ne m'estonne pas, Lucrèce, si vous recevez mal les respects d'Aristippe, \'ous les regardez comme les instrumens de vostre defTaite; et jusques à ce que vous soyez tout à fait vaincue, vous vous irriterez contre tout ce qui vous peut vaincre : Vous vous irriterez mesrae contre vous ;
Sur le point de céder
On se picque de se garder
Avecque la pudeur la fierté s'intéresse. Kl l'on combat également, Et la foi'ce de son Amant, Et sa propre foiblesse.
Mais ou je ne m'y connois guères, ou le combat ne sera pas long. Vostre cœur ne tient plus qu'à un filet, et Aristippe n'a pas encore beaucoup à tirer pour l'avoir. Yous ne le dispuiez plus que par bien-séance. Vous imitez ces Gouverneurs de Places, qui se dell'endent plûtost pour gagner l'estime du vainqueur, que pour gagner la victoire; et qui font une résistance honncste pour obtenir une composition honorable. Groyez-mov, Lucrèce, ne vous contraignez plus à mal-traitter Aristippe; et dispensezvous de le recevoir incivilement. On sçait que vous n'estes pas naturellement incivile. Il faut que vous vous fassiez elfort pour refuser de la civilité à un aussi honnesle homme qu'Aristippe, et l'effort que vous vous faites donne à penser que vous avez besoin de vous vaincre pour le combattre. Que ne vous épargnez-vous toute cette peine?
Quand on ne se deffend qu'en vain,
On ne sçauroit trop tost se rendre.
Qui se rend aujourd'huy sauve le lendemain, Et met à bien le temps qu'on perd à se deffendre.
Sçachez Lucrèce qu'en amour
On perd trop quand on perd un jour.
Vous me demanderez d'où j'infère la disposition que vous avez à aymer Aristippe, puisque je ne voy chez vous que des marques de haine et de mépris pour luy; que toutes vos actions et toutes vos paroles luy sont désavantageuses; et que vous ne luy avez jusqu'à présent donné que des sujets de se plaindre. Mais hélas! Lucrèce, qu'Aristippe est heureux d'estre bizarrement traitlé d'une fille si raisonnable; d'estre hay sans sujet d'une fille si juste, et d'estre méprisé à faux d'une fille si éclairée. Quel plaisir n*a-t-il point quand il songe que la cause qui vous fait agir est toute chez vous; et qu'il n'y a rien dans sa naissance, dans sa fortune, dans sa personne, dans son esprit, et dans ses mœurs, qui vous puisse fournir ny raisons, ny prétextes de haine. Ah Lucrèce ! ne vous y mécontez pas : Il est assez habile homme pour sçavoir que les conduites extraox'dinaires et brouillées sont d'un grand augure en amour. Il me semble, après que vous luy avez dit bien des choses désobligeantes, et que vous avez fait faire quelques foibles sorties à vostre colère, je l'entends qui se dit en secret :
En vain on tâche à s'animer
Contre ce que l'on craint d'aymer, A se le déguiser on pert toute sa peine
Le cœur n'est que trop éclaircy.
On plaist déjà beaucoup quand on déplaist ainsi, Et l'amour n'est pas loin quand on cherche la haine.
Vous avez beau cherclier un endroit par où vous le puissiez haïr; ou vous n'en découvrez point ou si vous en découvrez quelqu'un, vous n'oseriez vous en vanter, de crainte qu'on ne trouve vostre découverte ridicule; ou qu'on ne s'apperçoive peut-estre que vous mordez" la pierre qui vous a frappée. Vous avez une fois dit, que vous remarquiez chez Aristippe une alfectation de plaire, qui vous paroissoit fort déplaisante. On vous a répondu : « Nous avez raison. J^ucrèce, il vous en coûte assez pour l'avoir remarqué )•>. Depuis ce temps-là vous n'avez plus hazardé vos motifs au jugement de personne, et vous vous estes contentée de vous expliquer de vosti'e aversion. Aussi n'avez-vous pas trop réussi à la persuader, et je ne voy, sur ce chapitre, que des incrédules que vous n'avez pu convertir. Pour moy, Lucrèce, je fais gloire d'estre leur Patriarche; et je ne pense pas qu'il vous soit aisé de me faire abjurer ma croyance. Il me souvient bien qu'après avoir épuisé toutes les méchantes raisons, a'ous vous estes retranchée sur les raisons secrettes, et sur l'antipathie; c'est-à-dire que vous avez fait justement comme les Charlatans, qui pour faire valoir leurs préservatifs, ont toujours recours en dernier x*essort aux vertus occultes. Mais je ne sçay si je voudrois faire grâce de cette couverture, toute méchante qu'elle est. Non, Lucrèce, je ne suis pas assez redevable à vostre confiance pour ayder à'^'ostre déguisement. Dites-moy donc, je vous prie, pourquoy voyez-vous si souvent Aristippe, puisque vous estes née pour le haïr? Vous recevez (me l'épondrez-vous) toutes ses visites avec chagrin; il est vray : mais vous les recevez toutes. Ce n'est pas la civilité qui vous engage (car vous ne le recevez pas civilement); ce n'est pas aussi l'amitié (car vous le haïssez naturellement), qu'est-ce donc? Vous verrez que c'est la haine qui joue le roole de Tamour. Ah! la dangereuse ennemie que vous estes, Lucrèce, sans doute vous voulez faire une trahison au pauvre Ai'istippe ; et vous avez bien la mine de le faire mourir entre vos bras. Mais prenez garde de tomber dans le piège que vous luy préparez, et de mourir vous-mesme entre les siens. Voulez-vous que je vous enseigne un moyen de satisfaire à vostre haine, et de pourvoir à vostre seureté? Priez Aristippe de ne venir plus chez vous : ou quand il y viendra, faites dire que vous n'y estes pas. Vous n'aurez pas gardé trois mois cette conduite, qu'on commencera à vous croire; mais tant que vous le verrez ass'duëment, et que vous vous divertirez à luy faire tous les jours la guerre, tout ce qu'on pourra dire de moins, ce sera que vous estes une fille hardie, et que vous aimez à vous trouver à l'occasion. 11 y a encore un moyen de me persuader sans le bannir. Aimez-moi, Lucrèce, et je croiray que vous le haïssez : Mais donnez-moy des gages si asseurez, que je ne puisse pas craindre que vostre amour ne porte à faux, aussi bien que vostre haine :
Ne vous faites point de scrupule De me montrer vostre panchant.
L'Amant jaloux est incrédule; ,
• Et ne se rend qu'à bout touchant.
Jusques-là je vous entendray parler de l'inclination que vous avez pour moy, et de l'aversion que vous avez pour Aristippe, comme d'une histoire
l'aile à plaisir. Cependant je demeureray toujours dans le sentiment que vous aimez Aristippe. J'appelleray de tous vos discours à vostre conduite el à sou mérite qui jugeront nostre différend, et qui déclareront sans doute que vous rejetiez malgré vous, et que vous vous rendrez bieu-tostde tout vostre cœur. Mais quoy
Fussiez-vous cent t'ois plus Lucresse, Vous Irouvera-t-il sans tendresse, Si je le trouve sans deffaut?
On peut bien plaire à sa JNlaislresse, Quant on plaist mesme à ses rivaux.
"Voilà, Lucrèce, le plus sincèrement du monde tout ce que je pense de Testât de vostre âme pour Aristippe. Vous l'avez voulu sçavoir. Voyez à quoy vous devez vous en tenir, et trouvez bon que je m'en tienne à devenir plulost la victime d'Aristippe, que la duppe de Lucrèce'.