‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 2)Chapitre 70 sur 93 · Œuvres diverses · texte numérisé non relu

Œuvres diverses

PHILÈNE

Quoi, toujours amoureux :

DAPHNIS

Jusqu'à mon dernier jour.

L'Amour livre aux mépris les Bergers de notre âge;

Te voilà tantôt vieux, il est tems d'être sage.

Daphnis, on ne plait point quand on a cinquante ans,

Et si Ton plait encore, on ne plait pas long-tems :

Renonce pour jamais, à ce bien si fragile,

L'agréable pour loi doit être dans l'utile;

La Raison t'avertit d'en faire tout ton soin.

Ecoute la Raison, ou plutôt le besoin.

L'on verroit tes Taureaux luter sur nos montagnes;

Tes Chèvres, tes Moutons bondir dans nos Campagnes,

Et nos Bergers danser au son de tes pipeaux,

Si tu n'avois toujours négligé tes troupeaux,

Et si, de ton amour volontaire victime.

Tu n'avois regardé l'inlérest comme un crime.

Sors donc de ton erreur, songe à ton intérest,

Et voi la pauvreté terrible comme elle est.

Le plus parfait Berger tombé dans la misère,

Ne trouve à son secours ni Berger, ni Bergère ;

On le craint, on le fuit, la plus ferme amitié

Lasse enfin de l'aider dégénère en pitié.

Et cette pitié vaine augmente sa disgrâce.

Evite cet état.

Que veux-tu que je fasse.

J'ai fait ce que j'ai pu pour être plus heureux, Pour bannir loin de moi les soucis amoureux, Je me suis arraché cent fois à ma tendresse; Et j'ai quitté cent fois, et patrie, et maîtresse : J'ai tenté la Fortune en mille lieux divers. Et ti'aînant mes malheurs j'ai couru l'Univers. J'ai fait oûir mes Chants, dans cette terre heureuse. Que baignoit TOcéan, et le Rhin, et la Meuse. J'ai vu ces prez touffus, que dénormes travaux Sauvent depuis cent ans de la rage des eaux : Jusque dans Albion j'ai cherché ma retraite; Le Roi de la Tamise écoutoit ma musette; Et ce Roi généreux eut été mon apui.

Si j'avois servi Pan, comme on le sert chez lui :

A travers des écueils, au péril des naufrages.

J'ai cherché la Sicile et ses gras pâturages :

Entre Scylle et Carybde, une ancienne Cité

Alloit bien-tôt me rendre à la tranquilité,

Si de son protecteur l'austère politique

Ne l'eut fait retourner sous un joug tirannique :

Réduit à retourner dans mon séjour natal,

J'y trouvai l'air pour moi toujours aussi fatal;

Je portai mes ennuis de Province en Province;

J'eus le soin de garder quelques troupeaux du Prince;

Mais un traître Pasteur, animé contre moi,

Jettoit un sort sur eux, et j'étois sans emploi ;

Enfin las de combattre un destin si contraire.

Je songe à me cacher dans un lieu solitaire,

Et d'un heureux Berger suivant- partout les pas,

Je cherchai le repos, que je trouvai pas.

Ne m'accuse donc plus, laisse parler l'Envie,

L'amour n'a pas rempli tout le tems de ma vie;

Si dans mes jeunes ans je n'ai rien ménagé.

Dans un âge plus mur je n'ai rien négligé;

Mais le Ciel qui me hait me destine à la peine :

Je cède à son pouvoir, et me livre à sa haine.

Ne te plains point du Ciel, il t'a pu traiter mieux;

Mais les hommes, Daphnis, sont les jouets des Dieux;

Et nos fatalitez seml^lent de purs caprices :

Mais voions si ces Dieux t'ont fait tant d'injustices.

Si tu vis innocent, n"es-tu pas estimé?

Si tu vis amoureux, hé! n'es-tu pas aimé?

On t'aime vieux et pauvre, en veux-tu davantage?

La plus belle Bergère est détruite^ à ton âge,

Et l'amour qui la fuit dez qu'elle est sans attraits.

T'accompagne, te rit, te prête encore ses traits.

La Fortune à tes vœux seule s'est opposée;

Mais conviens qu'une fois tu l'avois méprisée.

Elle se vange enfin, te méprise à son tour.

Et d'un air dédaigneux te renvoie à l'amour.

Veux-tu faire ta paix avec cette cruelle?

Qu'un de ses favoris te rajuste avec elle;

Par l'adresse d'Arcas, qu'elle a toujours aimé,

Peut-être son couroux sera-t-il désarmé.

Sers-toi donc du crédit de ce Berger si sage;

Fais tout pour le gagner, et mets tout en usage :

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