Var. : craigriis
Tu me chasse, lui dis-je. Oui, tu m'es incommode,
Reprit-elle, va, sors, je t'honore à ta mode.
Prêt à lui repartir, je vis entrer Lycas :
Ce Berger me jelta dans un autre embarras;
Je crus qu'on me chassoit pour Is voir tête à tête :
Il vint comme un vainqueur en pays de conquête;
Son air grave et content, son air de Souverain,
Me parurent d'abord insulter mon chagrin.
Il me remplit le cœur de haine et de colère;
Je lui lançai les traits d'une satyre amère.
Le Berger en pâlit, et ce prompt mouvement
Me fit voir dans Lycas un trop heureux amant,
Il l'étoit tant hélas! qu'il se lassoit de l'être :
Une indigne Bergère avoit charmé ce traître.
Amarante avec soin cachant son désespoir,
Tàchoit de rappeler Lycas à son devoir :
Mais en vain tant d'amour, en vain tant de constance !
L'ingx'at gardoit à peine un peu de bienséance.
Une heure dérobée à son nouvel amour
Lui sembloit auprès d'elle un long et triste jour,
Et dans cette heure encor une froideur brutale
OfTençoit Amarante, et vangeoit sa rivale.
Sur mon premier soupçon cherchant à m'éclaircir.
J'appris ce triste état, et voulus l'adoucir :
J'allai chez la Bergère, et pris part à sa peine,
J'avois donc pour Lycas une trop juste haine :
Le lâche le trahit, lui dis-je, et tu vois bien
Qu'indigne de ton cœur, il soulevoit le mien :
Pourquoi donc t'irriter de l'excez de mon zèle,
Et prendre le parti d'un amant infîdelle ?
Elle me répondit, ton zèle m'est suspect.
Et lu devrois pour moi garder plus de respect,
Oui, Lycas est ingrat, oui, Lycas est parjure :
Mais qui t'a mis en droit de venger mon injui'e?
Et comment la venger? tu ne la sçavois pas.
Ah ! quelqu'autre raison te fait haïr Lycas.
Je ne la cherche point, et je te le pardonne ;
Mais crains qu'une autre fois je ne sois pas si bonne:
Deviens donc plus discret, et sur mes intérêts
Prends feu plus sagement, ou ne le prends jamais;
Je sçai les ménager... Ah! lui dis-je; Amarante,
Ma haine pour Lycas, comme toi m'épouvante :
Il est mille Bergers capables de trahir,
El que je ne prends pas la peine de haïr;
Mais j'abhorre Lycas, et je fais pis encore.
Je le méprise autant du moins que je l'abhorre;
Comment peus-tu l'aimer? J'étois encor enfant.
Dit-elle, et j'ignorois ce que c'est qu'un amant;
Il prenoil mille soins d'élever mon enfance, VA ne manquoit jamais pour moi de complaisance ; Je le voiois partout, aux bois, chez moi, chez lui, Partout il s'occupoit à charmer mon ennui; Il avoit l'air si doux, si soumis, et si tendre ; Hélas! un jeune cœur à moins se laisse prendre; II quittoit son troupeau pour conduire le mien; . Il baisoit mes brebis; il caressoit mon chien ; Il n'étoit point de fleurs dans nos prez, dans nos landes, Dont sa main tous les jours ne me fit des g-uirlandes ; Les pleins paniers de fruits accompagnoient ses fleurs; De toutes les saisons il m'oflVoit les douceurs ; L'hiver tous les matins les muscats de ses treilles. Soigneusement gardez, remplissoient mes corbeilles, Pour moi tous les matins il écrémoit son lait; Et par ses soins enfin j'avois tout à souhait. Gomment ne l'aimer pas? Un si faux caractère Surprend aisément, dis-je, une jeune Bergère; Mais quand on le connoit, on en fait peu de cas : Tous les trompeurs sont faits comme tu peins Lycas ; Dans les menus devoirs prêts à tout, sans défaite, Et dans les grands efforts prêts à battre en retraite. Ah, je le sçais trop bien ; mais je le sçais trop tard, Reprit-elle, un bon cœur fait tout avec moins d'art : Le mien pour ce Berger agissoit sans étude, Et suivoit la Nature, ou suivoit l'habitude ; Pour prouver mon amour, je ne méditois rien; Mais toujours sur le champ j'en trouvoisle moien; Ah ! que n'a-t-on point dit de mes folles tendresses ? Mon cœur à mon esprit fournissoit mille adresses. On le croioit heureux bien plus qu'il ne l'étoit; Mais il l'étoit bien plus qu'il ne le méritoit. N'en parlons plus, Daphnis, épargne à ma mémoire Le détail importun d'une si triste histoire; J'en hay le souvenir, et n'y veux plus songer; Je défends ma Cabane à ce lâche Berger, Tu ne l'y verras plus... Ta fierté t'y convie, Et cet exil importe au repos de ta «vie, Lui dis-je, affermis-toi dans ce juste dessein. Et puisque tu veux bien t'épancher dans mon sein, Suis mon conseil Bergère... après ma confidence. Je m'abandonnerai sans peine à, ta prudence, Je fais fond sur Daphnis, et sur son amitié : Il ne sçait de mes maux encor que la moitié : Il sçaura tout un jour, et je prétends, dit-elle, Qu'un ami seur remplace un amant infidelle, C'est, lui dis-je, être heureux que d'être ton ami; Mais c'est, à dire vrai, ne l'être qu'à demi;
78 PIÈCI'.S GALANTES
Peut-êlre qu'un amant viendra m'ôter ce titre, Et de tes volontez se rendra seul arbitre; Tu me yacrifira.s à ses chagrins un jour; La plus forte amitié cède au plus foible amour; Mais quand tu me rendrois exempt de ces allarmes, Qui me garentira de l'effet de tes charmes, Auras-tu le secret de ne me pas charmer? Aurai-je le pouvoir de ne te pas aimer? Et t'aimerois-je enfin sans vouloir que tu m'aimes? Mon sort de tous cotez m'oll're des maux extrêmes : Je mourai de douleur si lu ne m'aime pas; Et si tu m'aime enfin, que deviendrai-je, hélas! Ce Berger, dira-t-on, ne sera jamais sage, Ah ! qu'il le fait beau voir amoureux à son âge, Auprès d'une Bergère, assis sous un ormeau, Sur des tons languissans enfler son chalumeau, D'un œil indifférent voir ses brebis errantes, Sans pasteur, sans pasture, et maigres, et mourantes; Que je plains sa famille, et qu'elle aura d'ennui ! Le voilà mort pour elle, il ne vit que pour lui. Il veut dans le plaisir achever ses années, Et laisser tout aller au gré des destinées. Donnerai-je sujet à ces sots entretiens? Moi qui suis plus sensible aux mauxd'autrui, qu'aux miens, Et qui pour y poui'voir fis tant de courses vaines, Quittai tant de plaisirs, et souH'ris tant de peines. Non Bergère, je veux... hé! que puis-je vouloir? Tu demande mon cœur, je crois te le devoir; Mais en vain contre loi je voudrois le deffendre; Tu ne l'as demandé qu'après l'avoir sçu prendre, Jouis donc de ce cœur, que tu daignes choisir; De la seule amitié vante-lui le plaisir; Donne-lui de l'horreur pour l'amour qui le tente; Parois-moi seure amie, et dangereuse amante; Et si de ton ami je deviens ton amant, Ne te rebute pas, et plains-moi seulement. Toujours sur tes froTdeurs je me rendrai justice. Et j'attendrai toujours que la mort me guérisse. Ah! Daphnis, me dit-elle, je te fais trop de peur, Lvcas est assez fort pour reprendre son cœur. Pour retenir le tien as-tu trop de foiblesse? Hé bien ! je prendrai soin de borner ta tendresse, Et si jusqu'à l'amour elle va malgré moi. Je n'aimerai personne, ou n'aimerai que loi; Ne crois pas qu'à tes vœux Ion âge soit contraii'e, Ta jeunesse, Berger, ne fut que trop légère : Je le craindrois plus jeune, et trois lustres de moins. Ne t'aideroient qu'à perdre auprès de moi tes soins :
PIÈCES GALANTES 7 y
Il faut dans un amant un cœur et de la tête, Ou jamais o!i n'en fait une seure conquête, Pour moi si j'aime encor, je veux ma seureté, Et je crois la trouver dans la maturité : J'aime de ton esprit les qualité/ solides ; ïu sçais tout ce qu'ont sçu nos plus sag-es Druides; Tu joins à leur sçavoir le sçavoir des neuf Sœurs, Et tu possède à fond la science des mœurs : S'il s'ag-it de fléchir le cœur d'une inhumaine. Nul Berger mieux que toi ne fait sentir sa peine : Enfin les Dieux t'ont fait exprès pour les amours. Tu peux toujours aimer, on t'aimera toujours; Le tems sur ton visage a pu marquer ses traces. Mais tu n'es pas encor abandonné des grâces. Ne t'arrête donc plus par tant de vains égards: Cède à notre amitié; j'en prends tous les hazards. Qu'aurois-tu dit, Philène?
Hé ! qu"aurois-je pu dire '.' L'amour fait fuir le Sage, et l'amitié l'altire : Je crois que comme toi, je me serois rendu,
Te serois-tu plutôt comme moi défendu?
Inflexible à l'amour, à l'amitié fidelle, Pendant un lustre entier, j'ai pu voir cette belle. Qu'elle étoit belle alors ! elle eut lente les Dieux ; Elle avoitde Diane et la taille et les yeux. Elle avoit de Junon le port grave et modeste. Le sourcil de Pallas, de Vénus tout le reste.
PHILÈMi
A Minerve, Daphnis, ce portrait fait affront, Quoi! n'aura-t-il rien d'elle?
Elle en aura le front; \e pense pas railler, si Minerve est savante, Qui lui ressemble mieux ici-bas qu'Amarante? Amarante a l'esprit beau, vaste, pénétrant, Et pour l'entretenir nul sujet n'est trop grand. Minerve pour l'instruire eut si peu de réserve, Qu'elle juge de tout comme feroit Minerve, Ce Berger enjoué, ce doux Magicien, Qui connoit tous les morts des vieux tems et du sien,
S'en va jusqu'aux Enfers déchagriner les Ombres, Damon, pour se guider dans ces Royaumes sombres Gonsuiloit Amarante, il suivoit ses avis, Et se trouve fort bien de les avoir suivis. Menasques, Lycidas, Palémon, et moi-même, Nous n'estimons nos chants qu'autant qu'elle les aime; Nous faisons sur son goût tout ce que nous faisons, Et ne nous plaisons point, si nous ne lui plaisons.
l'HILLNE
Avec ces qualitez sans doute elle s'adore :
Point du tout, son mérite est tout ce qu'elle ignore, Du moins aux inconnus, elle sçait le cacher, Et laisse à ses amis le soin de le chercher.
PHI LE NE
Dis-moi, n'est-elle point un peu capricieuse?
DAPHMS
Rien moins.
PHILÈNE
Contrainte?
' DAPHMS
Non.
PHILÈNE
Pour le moins sérieuse?
DAPHNIS
Assez, mais tête à tête elle a de l'enjouement, Et n'ignore pas l'art de gagner un amant.
♦ Sa beauté, son esprit, son humeur, tout m'emporte. Et son âme, est-elle belle?
Elle est et grande et forte, Elle ne connoit point le sordide intérêt. Et le bien qu'elle fait est le seul qui lui plait.
PIIILKNE
En fait-elle Ijcaucoup ?
DAl'lIXIS
Quel bien peut-elle l'aire?
C'est de notre hameau la plus pauvre Bergère. Son troupeau s'est réduit à si peu de brebis, Qu'à peine leurs toisons lui fournissent d'habits. Cependant à donner son penchant est rapide. Sa Panetière pleine en naoins de rien est vuide, Et le bras le plus prompt enfin se lasseroit De la remplir autant qu'elle la vuideroit.
PUILKNE
Quel dommage, Daphnis, qu'elle soit misérable!
Son sort n'a~j3as toujours été si déplorable, Elle a tenu longtemps un assez grand troupeau.
PmLENIÎ
Qui l'a tant éclairci?
Les sorciers.
DAPHNIS
Le loup, et le claveau,
PHILÙNE
Que dis-tu? Qui cherche à la détruire?
DAPHNIS
Lycas et cent Bergers faits comme lui pour nuire :
Des bords de la Durance, il en vient tout exprès.
Tous Bergers accomplis, à la probité près :
Mais de plus grands malheurs exercent son courage,
Elle en a tant qu'à peine en ai-je davantage,
On diroit que le Ciel travaille à l'éprouver,
Qu'il cherche un foible en elle, et ne le peut trouver.
Que ne puis-je souffrir, comme elle sans murmure,
Et ne point rendre aux Dieux injure pour injure !
Mais je suis plus sensible, ou j'ai moins de vertu,
Ou mon cœur est usé d'avoir trop combatu.
La charmante Bergère, et l'aimable maîtresse ! Dieux vous feriez-vous tort d'en faire une Déesse! Mais si parfaite enfin, si digne d'un autel. Gomment s'abaissa-t-elle à l'amour d'un mortel?
DAPHNIS
Que tu te plais, Philèue, à me faire la guerre ! L'amour n'unit-il pas le Ciel avec la Teri-e? L'Aurore aime Géphale. et Vénus Adonis, Diane Endymion, Amarante Daphnis,
PHILÈ>E
Comme ces beaux Bergers ou peut t'aimersans honte, Et tu n'as tout au plus que trente ans de méconte : Mais encore apprens-moi comment sur ton retour. Tu pus de l'amitié l'amener à l'amour.
Qu'on tire un grand secours d'un peu de jalousie, Dez qu'une beauté fière en a l'âme saisie ! Ce qu'elle a négligé lui paroit un grand bien, Et pour se l'assurer elle n'épargne rieu : Une jeune Bergère, aussi folle que belle. M'aime ou feint de m'aimer, je folâtre avec elle; Amarante la voit et se met en courroux. « Quoi ! dis-je, l'amitié fait-elle des jaloux? »
— Ouy, je ne puis souffrir un enjouement frivole, Le bel amusement pour Daphnis quunè folle, Dit-elle, va Berger, folâtre en d'autres lieux,
Et si tu n"es pas sage évite au moins mes yeux.
Ne te souviens-t-il plus qu'après de longues fuites.
Mon amitié te plut au péril de ses suites?
Tu craignois de céder à quelque amant un jour,
El craignois encor plus de céder à l'amour.
Tu m'opposois tes maux, ton âge, tes all'aii-es,
Ma froideur, ta famille et les bruits populaires;
Mais pour le rassurer je te donnai ma foi,
De n'aimer jamais rien ou de n'aimer que toi.
T"ai-je tenu parole? — Hé! qui s'en plaint, lui dis-je,
A faire plus que toi, faut-il que je m'oblige.
— Jenlens que les devoirs soient égaux entre nous, Dit-elle, le parti n'est-il pas assez doux.
Si tu ne m'aime pas, n'aime rien de ta vie.
— Un malheureux aimer, ha, dis-je, quelle envie ! Je connois tes malheurs, et tu connois les miens,
— Les miens te font-ils peur, je n'ai pas peur des tiens. Reprit-elle. A ces maux ses beaux yeux s'enflamèrent, Et de son teint fleuri les couleurs s'animèrent,
Je sentis que l'amour aiguisoit tous ses traits, Et la vis à mon gré plus belle que jamais. D'une douce fureur mon âme fut atteinte. Mais la honte d'aimer me jetta dans la crainte,
PlÉCi:S CALAMES 83
Je voulus maîtriser cet amoureux transport, Et pour ma liberté faire un dernier effort. « Tout ce que je t'ai dit, Bergère, peut suffire. Mais j'ai pourtant encor quelque chose à te dire.
— De quoi, dis-je, en m'aimant flates-tu les désirs? Les peines de l'amour font-elles tes plaisirs?
De l'amour avec moi tu n'auras que les peines, Mon sort va m'entraîner dans des plages loing^taines. Ou s'il m'ai'rête ici. que je crains de malheurs! Que je te coûterai de soupirs et de pleurs! Cependant aussi fier qu'en ma verte jeunesse, Je prétendrai jouir de toute ta tendresse : Plus fier que je ne fus avec un grand troupeau Je te voudrai fidelle, et jusques au tombeau. Pour un si grand projet, Bergère, as-tu des forces? Si tu ne t'en sens pas, porte ailleurs tes amorces; A mon âge un amour ne se fait excuser, Qu'autant qtie la Raison le peut autoriser : Quand jusqu'à mon trépas on t'aura veu constante, Qu'il fit bien, dira-t-on, d'aimer tant .Amarante! Qui blâma cet amour, le blâma sans raison. 1/amour sage est un fruit de l'arrière-saison. Si d'objets en objets on voit que ton cœur vole, Le bel amusement pour Daphnis qu'une foie! Dira-t-on, ce berger parut avoir du cœur; ^lais son dernier amour l'avoit perdu d'honneur.
— Ce que tu crains. Bei'ger, c'est à moi de le craindre; Mais puisque tu le crains, c'est à moi de se plaindre. Me connois-tu « dit-elle? Un généreux dépit,
Dit le reste, et dit plus qu'.Amarante n'eut dit :
Il me fit rapeller ses vertus et ses charmes.
Et sçut dans un moment dissiper mes allarmes.
Je demandai pardon d'avoir tant chancelle.
Et de mille baisers mon pardon fut scellé,
Je jurai sur sa bouche une amour éternelle,
Et j'ai vécu depuis moins pour moi que pour elle.
Il est d'autres devoirs dignes de t'occuper, Et ton amour sur eux ne doit rien usurper.
DAPHNIS
Je les remplirai tous, si je le puis, Philène.
PHILÈNE
Ou l'amitié d'Arcas n'est qu'une amitié vaine,
g4 PIÈCES GALANTES
Ou tu les rempliras bien-tôt sous son appui :
Mais, dis-moi, quel homme est-ce? Et qu'attens-lu de lui?
DAPHMS
Je ne te peindrai point les traits de son visage,
Ses yeux vifs, son port libre, et son air doux et sage,
Tu Tas vil, c'est assez, je te peins donc d'Arcas
Ce rare intérieur que tu ne connois pas;
Arcas a des vertus aux Bergers inconnues;
C'est un aigle pour nous qui pointe dans les nues;
Il a, comme les yeux, l'esprit vif et perçant;
Il est toujours tranquille, et toujours agissant;
Il est franc, mais discret, ménager, mais honnête;
Nul ne fait mieux que lui les honneurs d'une fête;
Et quand pour ses amis il égorge un agneau,
C'est toujours le plus gras qui soit dans son troupeau;
Facile dans ses mœurs, tout à vous il se donne ;
Il ne se contraint point, et ne contraint personne;
S'il se contraint pourtant quelquefois par devoir
C'est si bien qu'on a peine à s'en appercevoir;
11 est pour ses amis, plus qu'il ne paroit tendre;
Et quand il fait plaisir, il se plait à surprendre;
Il donne de bon cœur ce qui dépend de lui,
Et jamais sans chagrin, ce qu'il obtient d'autrui;
Il aime le méi'ite, et cherche à le connoître;
Mais il ne s'y prend pas, dès qu'il le voit paroître;
Seur que le plus brillant est toujours le plus faux ;
En tàtant les vertus, il sonde les défauts :
Cependant il fait grâce à l'humaine foiblesse,
Et blâme seulement le crime et la bassesse ; ,
II, a les abords froids, et pourtant gracieux;
Il sçait bien écouter, et répondre encor mieux;
Mais qui tend à son cœur quelqu'art qu'il ait pour plaire
A des glaces à rompre, et du chemin à faire :
S'il y peut parvenir, il est en sûreté;
Arcas aime sans fai'd, et sans légèreté;
Il aime toutefois toujours moins qu'on ne l'aime;
El je doute souvent s'il s'aime assez lui-même;
Les plaisirs innocens ont pour lui des appas.
Mais s'ils ne s'offrent point, il ne les cherche pas :
Enfin réglé sur tout, il n'a l'âme charmée
Que de sa Bergerie, et de sa renommée.
PHILÈNE
Mais il t'aime sans doute.
DAPHNIS
Il le dit, je le croi,
Et s'il ne m'aime pas, il ne tient pas à moi. Mais il a beau m'aimer, j'en attends peu de chose; Du cœur de mes amis la Fortune dispose; Tel voudroit me servir, qui s'épuise à vouloir. Et ne veut plus enfin quand il vient à pouvoir.
Qui n'eût point en naissant un astre favorable. Avec mille vertus vit et meurt misérable; On l'estime, on l'admire, on veut le posséder, Mais on réserve aux Dieux la f^loire de l'aider; Pour lui tout devient dur, tout devient impossible, Et le plus tendre cœur cesse d'être sensible.
J'ai toujours éprouvé ce sort capricieux,
J'en absous mes amis, et j'en charge les Dieux.
Fais leur quartier, Daphnis, il changeront peut-être :
Ces Dieux jusqu'à présent ont voulu te connoître.
Ils te traiteront mieux après l'avoir connu;
Mais crois-tu n'en avoir encor rien obtenu;
Ne comptes-tu pour rien l'amour d'une Déesse?
Car comme tu la peins, qu'est-ce qu'est ta maîtresse?
Ah, Philène, tu ris de mon entêtement; Le portrait est suspect, quand le Peintre est Amant : Si pourtant ma Bergère à ce portrait ressemble, Que dis-tu?
PHILÈNE
Que les Dieux vous ont dû mettre ensemble. Vivez heureux Amans, et parmi les plaisirs, ^'oiez couler vos ans, et croître vos désirs.
DAPHNIS
L'incommode railleur! viens la voir je te prie.
Ah! ce seroit trop loin pousser la raillerie; Mais je ne raille point, et je t'estime heureux, Si ton bonheur dépend d'un commerce amoureux; Si tu dis vrai, Daphnis, à peine peux-tu vivre. Vois donc à quels*malheurs la passion te livre,
Préviens-les, fuis l'amour, épouse le travail, Et par d'utiles soins rétablis ton bercail.
A t'entendre on croiroit, qu'auprès de ma Bergère, La molle oisiveté m'endort sur la fougère; Cependant tu me vois courir avec Arcas, Et si ce Berger veut, j'arrête ici mes pas ; S'il m'offre un coin de terre, et quelque pâturage, Plein de son amitié, soigneux de son ménage, Je paîtrai ses troupeaux, et je ferai si bien Qu'il me donnera lieu de paître un jour le mien. Alors près d'Amarante, amusant mt^ vieillesse, J'unirai comme un Dieu, l'amour à la sagesse; Et je ferai connoître aux Bergers inconstans, Que le parfait amour règne dans tous les tems. Alors, à nous revoir j'inviterai Philène, Et je l'appellerai sur les bords de la Seine ; Il viendra d'Amarante admirer les trésors ; Et de l'Arar peut être il quittera les bords.
Quand le Rhône et l'Arar ne joindront plus leurs ondes,
Que Cérès dans nos Champs perdra ses tresses blondes ;
Quand las d'aimer Ampuis, Coindrieu, Milleri^
Baclius transportera son règne à Montléri; ,
Et quand l'heureux Mont d'Or n'aura plus ni d'eaux claires.
Ni de fruits savoureux, ni de belles Bergères,
De la Seine avec toi j'irai revoir les bords,
Et de ton Amarante admirer les trésors.
Depuis que je quittai notre oi'gueilleuse A'ille,
Dans ces lieux fortunez, je vis toujours tranquille;
J'ai chassé de mon cœur la F'ortune et l'Amour,
Et je me suis défait de l'esprit du retour,
Croi moi cesse, Daphnis, d'errer à l'aventux'e,
Et viens jouir ici des biens de la'Nature.
Qu'Arcas fie à tes soins quelqu'un de ses troupeaux,
Nous parquerons ensemble au pied de ces coteaux;
Nous dormirons au frais sur ces rives fleuries;
Et sur le tendre émail de ces vertes prairies,
Nous fuirons le Soleil dans ces sombres forêts ;
La tourte et le ramier y fondront dans nos rets :
Cependant sur la mousse étendus à notre aise,
Pour nous désaltérer nous cueillerons la fraise :
1. Ampuis, Condrieu et Milleri, aujourd'hui ilans le département du Rhône.
Après clans ces ruisseaux de coudras ombragez, Nous jetterons la lij^ne, et de truites chargez, Nous reviendrons chantant nos passions éteintes, Et des jeunes Bergers les peines et les plaintes. Dis donc à ta patrie un éternel adieu, Et remets ta Déesse au soin de quelque Dieu : Daphnis, cette Déesse occupe trop ton âme : Tu verras quelque jour qu'elle deviendra femme.
DAPHNIS
Philène, jusque-là je veux vivre content; Mais allons, il est tard, et ta Bergère attend'.
SONNET
Le Soleil enyvré de plaisir, et d'amour, Dans les bras de Thélis contentoit son envie. Et sa superbe sœur de mille astres suivie, Dans le sein de la Nuit reproduisoit le jour.
Du frère de la Mort lagréable retour Réparoit des Mortels et la force et la vie. Et par tout la Nature en extase ravie, Fournissoit au Silence un paisible séjour.
Quand Tircis, dans ce bois, où l'Echo se retire, Par tant d'airs languissans exprima son martyre, Qu'à plaindre ses malheurs presque tout conspira.
Le Zéphir éveillé soupira de sa peine.
Flore en fut toute émeuë, et l'Aurore en pleura;
Mais passa-lil la nuit sans vous toucher, Climène-?
1. Furetiriana, IG'^^O. Nous avons donné le texte de l'édition de Bruxelles, 169fi, en le collalionnanl sur l'édition de Paris. Voici la note qui suit cette pièce : « Les Portraits des trois illustres personnages que le lecteur reconnaîtra dans cet Eglogue, lui feront plai-ir; l'amour dont clîectivcnient Daphnis était épris pour son Amarante, la empêché de châtier quelques endroits qui en avaient besoin: le public jugera ilu reste ». Nous ne savons qui peuvent être ces trois personnages : Daphnis, c'est peut-être Dehénault, car on sçait que les libertins aiment à se mettre en scène, Arcas, Fouquet; Amarante, madame Des Iloulicres?