‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 2)Chapitre 86 sur 93 · III. — Molière et Gassendi · texte numérisé non relu

III. — Molière et Gassendi

ÉPÎTRE DÉDIGATOIRE DES OEUVRES DIVERSES... (1670) DE DEHÉNAULT A MONSIEUR DOORT

Monsieur,

Il y a long-temps que je vous ay promis presque tous les ouvrages qui composent ce Livre. Je satisfais à ma promesse en vous présentant le Livre mesme. Je pouvois vous en faire un don secret, et vous le donner plûtost, mais j'aime mieux que vous Tayez plus tard, et vous en faire une offrande publique. Ne trouvez pas mauvais, Monsieur, que j'aye exercé voslre patience pour contenter ma vanité. La Fortune a mis si bon ordre que je n'eusse pas souvent le plaisir de faire des présens, qu'on me devroit bien pardonner quand je ferois celuy-cy avec quelque ostentation. Ne sçavez-vous pas d'ailleurs,

Que s'il n'estoit point d'esprits vains, Il ne seroit point d'Escrivains?

Il est pourtant bon que je vous die, que s'il entre un peu de vanité dans la dédicace de ce Recueil, il n'y entre point de celle qui est commune à Messieurs les beaux Esprits. Je ne prétends ni rendre vostre nom plus célèbre par mes Ouvrages, ny rendre mes Ouvrages plus célèbres par vostre nom. Je me repose de la gloire de vostre Nom, sur le soin que vos Ancestres ont pris de l'établir par leurs vertus; et je me repose du succès de mes Ouvrages sur le Génie qui fait la fortune des Livres, Je vous diray mesme qu'à mon égard, il m'est assez indifférent que vous soyez noble, et que je ne vous en aime guère davantage; qu'il m'importe aussi peu que mes Ouvrages plaisent au public, et que je ne les en estimeray ny plus ny moins. Je suis donc bien éloigné de la vanité des Autheurs, qui croyent, ou que le nom de leurs Mécènes et un saufconduit inviolable pour leurs écrits, ou qu'une Espistre dédicatoire est un brevet de vie éternelle pour leurs Mécènes. Vous sçavez que je suis un homme tout intérieur; que je ne me félicite guère de l'opinion d'autruy; que mes maximes ou mes erreurs sont assez différentes de celles du reste du monde : et qu'enfin je tâche à me régler, plûtost par la raison, que par l'exemple. Vous n'aurez donc pas de peine à vous persuader, que je n'imite personne, quand je vous consacre les fruits de mes premières études, et que je ne prétends pas (à la manière de nos Poètes) vous rendre le garand de mes fautes, quand je vous fais le Patron de mes Ouvrages. Mais ce n'est pas assez, il faut que je vous découvre cette vanité qui m'engage à les faire paraître sous vostre nom. Je la trouve et assez flatteuse et assez belle, pour n'en faire point de mistère. Sçachez donc,

Monsieur, que vostre amitié me paraît un bien si grand, que je ne puis me résoudre à le posséder en cachette. Ceux qui connaîtront la délicatesse de vostre esprit, la solidité de vostre jugement et l'honnesteté de vos mœurs, n'apprendront point que vous me faites l'honneur de m'aimer, sans concevoir en mesme temps une opinion de moy tout à fait avantageuse. On jugera du moins que j'ay les vertus de l'honneste homme, si on ne iu^-e pas que j'aye les qualitez du bel esprit. C'est assez pour moy de cette réputation; et ma vanité ne va pas plus loin. Entretenez (je vous supplie Monsieur) cette vanité si raisonnable, en me conservant une amitié si glorieuse. Croyez que je ne me lasseray jamais de soutenir l'une, et de mériter l'autre ; et souvenez-vous que par cette marque publique que je vous donne à présent de ma reconnoissance, je prétends que nous sommes tous deux également engagez, vous à me donner des occasions de vous servir, et moy à demeurer toute ma vie, Monsieur, Vostre très humble et très obéissant serviteur. D. H.

II. — ÉLÉGIE DE MADEMOISELLE DE SCUDÉRY^ SUR LE SUJET DE LA DISGRACE DE M. F. (FOUQUET), EN SUITE DE CELLES DE DEHÉNAULT, ET DE LA FONTAINE {LES NYMPHES DE VAUX), DU DISCOUBS DE PELLISSON, ETC.

Vous qui plaignez Oronte, amy rare et fîdelle ; Qui par de si beaux vers expliquez vostre zèle, Vous estes à présent plus à plaindre que luy, Puisqu'en luy la Vertu perd son puissant appuy; Ne le plaignez donc pas, plaignez vostre infortune; A tous les gens d'honneur vostre perte est commune; Les Sciences, les Arts, y perdent comme vous. Et le malheur d'un seul fait le malheur de tous. Luy seul dans ses malheurs paroît comme insensible : Son âme est toujours grande, et toujours invincible;

1. Mademoiselle de Scudéry ayant fait la connaissance de Fouquet, vers 1658, par l'intermédiaire de Pellisson, ce dernier avait obtenu pour elle du Surintendant une gratification. Sapho l'en fit remercier par Pellisson dans son Berner ciemenl du Siècle à M. le Siirinlendant et, à son tour, elle combla d'éloges Fouquet et ses amis dans sa Clélie (T. IX et X). (Voir Le Siirintendaiit Foiiquel, protecteur des Lettres, des Arts et des Sciences, par U. V. Chateiain).

M. Chateiain a regretté de ne pas connaître l'auteur de cette Elégie, voici la preuve qu'elle est de mademoiselle de Scudéry : le Ms 1:2499 de la Bibliothèque nationale contient, en effet, la pièce suivante : Epilre burlesque à la Syhille du Marais par un Tudesque sur le sujet de Vélèçjie d'Oronte et de Veuihlesine d'un Fouquet couronné de lézards et de serpents A. M. D. S. (mademoiselle de Scudéri/). Elle y est désignée sous le nom de Sapho.

Il n'est que juste de reconnaître que les amis de Fouquet : Pellisson, Dehénault. La Fontaine, mademoiselle de Scudéry, ont défendu le Surintendant avec l'éloquence du cœur; les élégies des trois derniers sont tout à fait remarquables.

Dans ces grands changemens son cœur n'est point changé,

Et celuy qui les souffre est le moins afiligé :

Rien n'a pu le troubler; ce surprenant orage

N'a pas eu le pouvoir d'ébranler son courage,

Et comme il usoit bien de ses prospéritez,

Il n'est point abatu dans les adversitez :

Le Ciel estoit serein quand ce grand coup de foudre

A mis tous ses desseins et sa fortune en poudre;

Mais parmy les horreurs qui l'ont environné,

Ce coup qui l'a surpris ne l'a point étonné :

Il sçavoit que le sort des humaines misères,

Joint aux plus grands plaisirs des peines plus amères,

Que rien sous le soleil n'est durable et constant,

Que la Cour n'est enfin qu'un Empire ilotant,

Où dans un mesme jour les grands vaisseaux échouent

Dessus les mesmes flots où les barques se jouent,

Et que son calme y tient des abîmes couverts,

Qui sont par la tempeste en un moment ouverts :

Si son âme d'abord a senty quelque atteinte.

De voir dans sa prison sa liberté contrainte,

Elle a bien-tost connu qu'à la Cour sa raison

Estoit moins libre encor qu'elle n'est en prison.

Son âme, de la Cour et des soins séparée,

Libre des vains soucis, et du Ciel éclairée,

Connoît que les grandeurs, les trésors, les plaisirs.

Sont des objets trop courts pour nos vastes désirs;

Que durant cette vie inconstante et mortelle,

Nostre félicité ne peut estre éternelle,

Et qu'en vain nous cherchons à nous rendre contens

Par tout ce qui dépend, et du sort, et du temps.

Il tombe de si haut que sa cheute effroyable.

Aux siècles à venir ne sera pas croyable;

Mais s'il tombe par terre, un effort glorieux.

Par de saints mouvemens l'élève dans les Cieux;

11 y voit des plaisirs, qui sont seuls désirables;

Il y voit des honneurs plus grands, et plus durables.

Qu'à ceux qu'à son mérite on peut avoir i^endus,

Et de plus grands trésors que ceux qu'il a perdus;

Il attend en repos les grands biens qu'il espère

Des saints décrets du Ciel que son âme révère,

Et regarde la mort sans crainte, et sans désir;

Il souffre sans regret, et voit sans déplaisir

Ses ennemis suivis d'une foule importune,

Ti'iompherdu débris de sa triste Fortune;

Il les voit sans envie, et sans inimitié :

Et les persécuteurs mêmes luy font pitié.

Un homme en cet estât est-il donc tant à plaindre.

Qui vit sans aucun trouble, et qui ne peut rien craindre?

Non; bien loin de nommer son destin rigoureux, Dans ses plus grands malheurs il se peut dire heureux. Mais si quelque douleur le persécute encore, C'est de voir qu'un grand Roy, si digne qu'on l'adore, Pour qui son âme avoit des respects si puissans, Trouve dans ses services, et ses soins innocens, Un crime malheureux qui forme sa colère; Et c'est là le tourment qui seul le désespère : Sans connoistre son crime il se croit criminel, Et son âme en ressent un regret éternel; En vain il s'examine, et trouve que son âme Dans ses intentions n'est point digne de blâme; En vain il justifie et son crime, et sa foy, Il se croit criminel s'il déplaist à son Roy : C'est le cruel penser qui fait tout son supplice. Peut-estre que son Roy quelque jour plus propice, Calmera tout d'un coup ce redouté courroux, Et reprendra pour luy des sentimens plus doux : Le Ciel quoy qu'irrité de tous les gros nuages, Qui noircissent le jour par leurs tristes ombrages, Ne forme pas toujours des foudres dans les airs; S'il en sort quelquefois de menaçans éclairs. Un rayon de soleil dissipe sa colère; • Lors la terre bénit cet Astre qui Téclaire,

Et voyant à la fin les brouillards écartez, Luy découvre par tout des nouvelles beautez : Ce grand Roy qui du Ciel imite la clémence, Comme il en représente icy-bas la puissance. Ce Roy craint dans la guerre, et chéri dans la paix, Perçant d'un seul regard les nuages épais. Et les noires vapeurs de qui les voiles sombres Cachent la vérité sous leurs perfides ombres, Et touché de la peine, et du vray repentir, Que ce crime innocent luy fait tant ressentir, Appaisant sa colère effacera son crime.

Et luy donnant peut-estre encore son estime. Alors je croy qu'Oronte au comble de ses vœux. Après tant de malheurs se croira bien-heureux, Et bénissant par tout le plus grand des Monarques, Ses plus grands soins seront de luy donner des marques De zèle, de respect, et de fidélité, Après avoir reçu celles de sa bonté '.

1. Becueil de quelques pièces nouvelles el galantes tant en prose qn'en vers, A Cologne, chez Pierre Du Marteau, -1663.

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