III. — Molière et Gassendi
Bibliographie 107
Table des poésies et des pièces en prose de Dehénault (titre et
premiers vers), et de divers auteurs 109
Table des principaux noms cités 113
Complément des Œuvres de J. Dehénault
MELISSE
TRAGI-COMÉDIE PASTORALE en cinq actes et en vers.
MELISSE
(vers 1658)
La Providence ou le hasard, comme on voudra, amène des rencontres surprenantes. En voici une preuve et ce n'est pas la première que nous constatons : Pourquoi en ouvrant le T. II du Catalogue de la vente des livres provenans de la Bibliothèque de M. L. D. D» L. V. [La VaUière), 1161 ^ qui se trouvait à portée de la main, notre attention fut-elle retenue, à la p. 509, par le n*' 3052 :
» Le Théâtre du même Gabriel Gilbert, contenant Mélisse, tragi-comédie pastorale \ Les Petits Maistres d'Esté, comédie; Les Aniours d'Ovide, pastorale héroïque ; Les Atnours d'Angélique et de Médor, tragicomédie; Les Litrigues amoureuses, comédie ; et Les Amours de Diane et d'Endymion. Paris, 1663 et années suivantes, hi-l 2, v. m.
Aucun rapport ne semble exister, à première vue, entre le Théâtre de Gilbert décrit ci-dessus et notre libertin. II en est, on le verra, tout autrement.
Notre surprise était grande en constatant que Mélisse figurait au nombre des pièces de Gabriel Gilbert, Paul Lacroix (le bibliophile Jacob) Tayaut réimprimée sous le nom de notre Grand Comique dans la Nouvelle Collection Moliéresquc !
Ce petit problème Gilbert-Molière posé si inopinément nous intriguait, aussi consultions-nous l'édition de Mélisse de 1879. En lisant, dans la Préface de P. Lacroix, les citations nombreuses dont elle est enrichie^ toute hésitation se dissipait dans notre esprit. L'auteur n'en pouvait être ni Gilbert, ni Molière, mais Jean Dehénault ! L'attribution à ce dernier paraissait s'imposer. Il ne restait autre chose à faire qu'à nous assurer si notre impression était fondée !
Pourquoi, répéterons-nous, la Providence ou le hasard nous mettait-elle à même de restituer à Dehénault cette pastorale importante au lendemain de la réunion de toutes ses poésies négligées depuis plus de deux cent cinquante ans ?
La question est troublante, mais, quoi qu'il en soit, on jugera si
nous nous sommes illusionné î
Résumons l'historique de Mélisse : Cette pastorale est mentionnée dans :
La Bibliothèque du Théâtre François (de Maupoint), 1733, comme étant anonyme.
Les Recherches sur les Théâtres de Beauchamps , 1735, sans commentaires.
Y.Q Dictionnaire des Théâtres, de Léris, 1763, à la date de 1658.
La Bibliothèque du Théâtre français, du duc de La Vallière, 1768, à la date de 1639.
L'Abrégé de VHistoire du Théâtre français, 1780, du chevalier de Mouhy, comme la seconde édition de Mélize, de Du Rocher, 1633!
Enlin dans le Catalogue Saleinne, 1843, P. Lacroix, consacre à Mélisse, en la plaçant à la date de 1639, une notice sensationnelle :
(c 11 est bien singulier que les bibliographes du théâtre qui ont cité cette pièce, dont tous les exemplaires commencent par un faux-titre, ne se soient pas arrêtés sur un ouvrage aussi remarquable. Le sujet est assez peu de chose par lui-même et le genre d'une pastorale a toujours certaine fadeur que l'habile arrangement des scènes ne corrige pas môme dans ce chef-d'œuvre inconnu. Oui, chef-d'œuvre, surtout si ou le compare à tout ce qui paraissait sur la scène à celte époque. Qu'on se figure un langage harmonieux, élégant, facile, naturel; un style toujours pur et toujours franc; les qualités enfin qui caractérisent celui de Molière. Répétons-le avec assurance, il n'y a que Molière qui sût écrire de celte sorte avant Racine. Voici une citation prise au hasard :
Alexis, de l'Amour le pouvoir est étrange :
Un amant mille fois en un moment se change.
Et de ses passions l'impétueux reflus
Luy fait par fois haïr ce qu'il aime le plus.
Au fort de la douleur, aveugle, il s'imagine
Chasser facilement l'objet qui le domine.
Et par le vain secours de sa foible raison
Il croit rompre ses fers et briser sa prison;
Mais, s'il voit seulement les yeux qui le maistrisent,
Ses frivoles projets tout d'un coup se détruisent.
Et de sa lâcheté tel est le repentir
Qu'il redouble ses fers pour n'en jamais sortir.
» Quel style ! Est-ce Golletel, est-ce Desmarest, est-ce Rotrou lui-même, qui trouvent ainsi la rime sans la chercher? Il suffît de savoir reconnaître les caractères du style d'un écrivain, pour penser aussitôt à Molière, en lisant ces extraits d'une pièce qui date de 1640 à 1655. Que l'on compare ces portraits de femmes à ceux que Gélimène trace si finement dans Le Misanthrope. Ceux-ci sont moraux, ceux-là sont physiques; mais le mouvement de la phrase est presque semblable dans les deux passages :
Nérine a les yeux hruns, JSglé le teint de lys ; Diane est complaisante, et douce Amarillis;
Galathée à danser a merveilleuse grâce,
El Cloris à chauler les rossignols surpasse;
Philis est toute jeune, et, dans son beau printemps,
Aréthuse a des traits cncor bien éclatans ;
Sylvie est enjouée, et la belle Caliste
Ne laisse pas de plaire, cncor quelle soit triste,
V Combien de vers charmants, dignes de Molière!
Hélas! on sait trop tôt ce qui doit affliger :
Le bonheur est tardif, et le mal est léger
On ne plaint point son mal quand il est volontaire...
On n'exprime pas bien une ardeur violente
Que le cœur ne sent pas et dont l'âme est exempte...
>) Nous croyons donc que celte pièce est de Molière, qui composait alors des trag"édies, et qui pouvait bien aborder les tragi-comédies pastorales, mais celle-ci ne fut jamais publiée, et les quelques exemplaires qu'on en a vus ne servirent peut-être qu'à la représentation de la pièce sur Vllliislre Théâtre ou chez le Prince de Gonti. Le prologue, oîi l'auteur promet à Louis XIII la défaite du Croissant, s'il veut entreprendre une croisade contre les Turcs, fut-il cause qu'on refusa le privilège nécessaire à la publication? »
Trente-six ans plus tard*, P. Lacroix persistait encore dans l'attribution de Mélisse à Molière en l'asTSTravant de commentaires encore plus fantaisistes :
» Mon jugement, ou plutôt mon instinct, ne m'avait pas trompé, lorsque j'avais proposé d'attribuer yl/e//sse à Molière. En étudiant de plus près la question, j'ai pu grouper un certain nombre d'inductions ou de faits qui viendraient à l'appui de cette attribution, faite d'abord un peu à la légère, et sous l'influence d'une sorte de divination ou de pressentiment. Toutefois ^lolière ne serait pas le seul auteur de cette tragi-comédie, qui présente beaucoup de mauvais vers et même des scènes imparfaites, écrites avec assez de négligence et remplies d'exagérations déclamatoires, à côté de scènes délicieuses, de vers exquis et de beautés incontestables. J'en suis donc venu actuellement à présumer que Molière avait eu un collaborateur, et que ce collaborateur était Madeleine Béjart, qui se mêlait aussi d'écrire des pièces de comédie en vers, et qui fit représenter un Don Quichotte de sa façon sur le théâtre du Petit-Bourbon. Ce n'est d'ailleurs qu'une simple conjecture, pour expliquer, autant que possible, les disparates de composition et de style qu'on remarque dans la tragi-comédie de Mélisse.
» Cette tragi-comédie a été peut-être composée et jouée sur des théâtres de province dès les premiers temps de l'association de ^Molière avec Made-
1. Dans la Préface de la réimpression de Mélisse, tragi-comédie attribuée à Molière avec une notice par le bibliophile Jacob. Paris, Librairie des Bibliophiles, 1819.
leine Béjart, lorsqu'ils faisaient la comédie dans les villes de l'ouest et du midi de la France, avec une troupe de campagne dont ils étaient les principaux sujets. On distingue, en effet, dans Mélisse, un si grand nombre de vers traduits ou imités des Bucoliques de Virgile, de VArt d'aimer d'Ovide, et de La Nature des Choses de Lucrèce, qu'on est tenté de croire que Molière, en écrivant les meilleurs morceaux de celte tragi-comédie, se laissait aller à des l'éminiscences classiques du collège des Jésuites, qu'il avait quitté depuis peu de temps.
» Mais il est bien certain que l'impression de la pièce ne peut être antérieure à Tannée 1658, comme l'abbé Rive* l'avait deviné, ou comme la tradition le lui avaitappris. Celte date précise est constatée parle prologue que récite Penée, fleuve de Thessalie. A cette époque, on songeait séri-eusement à l'envoi d'une expédition française en Grèce, où les Turcs, qui assiégaient Candie et qui ne parvenaient pas à s'emparer de la ville, malgré des attaques continuelles, allaient se ravitailler sur les côtes de la Morée et ne cessaient de molester la population indigène... Le prologue de Mélisse ne fait pas allusion à l'expédition confiée au duc de Deaufort en 1669, mais bien à la nomination de ce Prince, fils aîné de César, duc de Vendôme, à la charge de grand-amiral de France, que son père avait exercée avant lui. C'est bien en 1658 que le duc de Beaufort, qui avait joué pendant la Fronde le rôle d'un tribun populaire, rentra en grâce auprès du roi et fut mis à la tète de l'amirauté de France, en prévision des secours que Louis XIV voulait envoyer aux assiégés de Candie et d'une espèce de croisade projetée contre les Turcs et contre les corsaires algériens qui infestaient la Méditerranée. Telle est l'explication de ces vers du prologue de Mélisse, que j'avais mal compris à première vue, et dans lesquels je n'avais reconnu ni Louis XIV, ni son cousin, François de Vendôme, duc de Beaufort:
Mais, ô bonheur plus grand! je voy de ce héros Un illustre surgeon paroistre sur les flots Et porter jusqu'icy sa royale bannière; Je voy, par sa valeur ces costeaux, restablis, l^eprendre leur verdeur et leur grâce première, Et le croissant servir au monarque des lys. Mais je sens que* le Ciel me ferme ses secrets.... Hé bien! ne troublons pas l'ordre de ses décrets : Un heureux avenir nous les fora connoistre
» Il faut, ce me semble, voir dans ces vers, un peu trop flatteurs pour le duc de Beaufort, qui sortait à peine de disgrâce, le motif d'un refus du privilège du roi pour l'impression de cette tragi-comédie, que la troupe de Molière et des Béjart, nouvellement établie à Paris au mois d'octobre de l'année 1658, avait peut-être représentée à l'Hôtel de Vendôme. Le registre de La Grange ne signale pourtant que deux visites des comédiens du Palais-Roval, chez le duc de ^'endôme, en 1660 et en
» Il y a en outre, dans Mélisse, un indice frappant de l'origine que