‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 2)Chapitre 93 sur 93 · Léris, avant Tabbé Rive, avait indiqué la date de · texte numérisé non relu

Léris, avant Tabbé Rive, avait indiqué la date de

nous lui avions attribuée: ce sont les analogies irrécusables qui existent entre cette tragi-comédie pastorale et la comédie-ballet de Aa Princesse (VEUde. Le sujet n'est sans doute pas exactement le même dans les deux ])ièces: mais on peut reconnaître en plus d'un endroit que Molière, qui dut improviser La Princesse d'Elide en 1G64, se souvenait de la Mélisse de 1658. Mélisse aime un berger insensible, Alexis, qui résiste longtemps à l'amour et qui finit par céder à son pouvoir. La princesse d'Elide aime Luryale, prince d'Ithaque, qui feint d'être insensible et de repousser les avances de celte princesse pour mieux lui gagner le cœur et la forcer à le préférer à ses rivaux. Il est question aussi, dans les deux pièces, d'une chasse et d'un sanglier, qui amènent des scènes tragiques dans Mélisse, des scènes comiques dans La Princesse d'Elide. Eni'in ces vers, chantés dans le cinquième interniède de la comédie-ballet, résument à la fois le sujet des deux pièces et en sont en quelque sorte la moralité :

Usez mieux, ô beautés fières!

Du pouvoir de tout charmer; Aimez, aimables berr/ères :

- Nos cœurs sont faits pour aimer.

Quelque fort qu'on s'en défende, Il faut y venir un Jour, Il n'est rien qui ne se rende Au doux charme de l'amour.

» Il est sans doute difficile de découvrir dans deux pièces si dilTérentes de genre et de style des similitudes complètes, des répétitions identiques d'idée et de forme; cependant on peut en signaler quelques-unes qui viennent à l'appui de l'opinion que j'ai émise spontanément il y a trentedeux ans, et que je crois aujourd'hui pouvoir établir sur des preuves probables, sinon certaines. C'est bien ]\Iolière qui a remis en prose, dans La Princesse d'Elide, certains vers qu'il avait composés pour Mélisse.

» II avait dit dans Mélisse (p. 11) :

Mais qui peut bien de soy jusques là présumer De vouloir estre aimée et de ne point aimer?

» Il fait dire à la princesse d'Elide (acte III, se. IV) : «

Sans vouloir aimer, on est toujours bien aise d'être aimé. »

)) Dans J/éZ/sse (p. 37), Alexis proclame en ces termes son insensibilité :

Je renonce à l'amour, et je n'accepte rien

De tout ce que l'on m'oflVe au nom de ce lien.

» Dans La Princesse d'Elide (acte III, se. IV), Euryale fait la même profession de foi : « Bien n'est capable de toucher mon cœur; ma liberté est la seule maîtresse à qui je consacre mes vœux. »

«Mélisse reproche à son Alexis delà leurrer d'un amour qu'il ne ressent pas (p. 61) :

Quelle gloire auras-tu de m'avoir abusée?

Ne feins point de m'aimer si tu ne m'aimes pas...

» La princesse d'Elide répond à Euryale, qui se dépouille enfin de sa feinte indifférence (acte V, se. II) : « Non, non. Prince, je ne vous sais pas mauvais gré de in avoir abusée. »

» Alexis proteste de sa passion pour Mélisse (p. 61) :

L"amour, qui de nos cœurs absolument dispose, A fait en un moment cette métamorphose : Du berger insensible il a tout effacé...

» Euryale exprime les mêmes sentiments à la Princesse d'Elide (acte V, se. II) : «// faut lever le masque, el, dussiez-vous vous en prévaloir contre moi, découvrir à vos yeux les véritables sentiments de mon cœur. C'est vous, Madame, qui m'avez enlevé cette qualité d'insensible. »

» Mélisse adresse des reproches à l'amour qui la domine (p. 5) :

Agréable tyran, doux et cruel vainqueur, Qui, flattant mon orgueil, as captivé mon cœur; Trop charmant ennemi dont je suis poursuivie. Amour, pourquoy si fort tourmentes-tu ma vie?

» La princesse d'Elide fait à peu près les inêmes reproches à l'amour (acte IV, se. VII) « Si ce n est pas de l'amour que ce que je sens maintenant, qu'est-ce donc que ce peut-être ? et d'où vient ce poison qui me court par toutes les veines et ne me laisse point en repos avec moi-même? Sors de mon cœur, qui que tu sois, ennemi qui te caches! »

» Il ne faut pas perdre de vue que la pastorale ti-agi-comique était à la mode lorsque Molière débutait dans la double carrière de comédien et d'auteur dramatique. C'était un dernier écho de VAstréede D'Urfé, c'était aussi une nouvelle incarnation des bergers et des bergères, qui se montraient de nouveau, à côté des princes et des princesses, dans les longs romans d'amour de Mademoiselle de Scudéry . Molière, comme le prouvent les intermèdes de ses comédies et les vers qu'il composait pour être mis en musique^ avait le goût de la poésie amoureuse, qui convenait si bien à la pastorale. Il ne dédaigna pas de composer La Pastorale Comique et Mélicerte, après avoir fait Don Juan et Le Misanthrope. On ne saurait donc s'étonner que longtemps après avoir fait ces deux chefs-d'œuvre, il ait composé Mélisse el joué le rôle d'Alexis dans cette tragi-comédie pastorale. »

Nous ne discuterons pas, etpour cause, les arguments de Paul Lacroix, mais nous ne pouvions les passer sous silence. L'hypothèse de Molière, auteur de Mélisse, n"a été prise au sérieux par personne et elle n'a pas eu l'honneur dune discussion.

II ne reste donc qu'un seul écrivain appelé à revendiquer Mélisse sur la foi du Cataloo-ue L. V., de 1767 : Gabriel Gilbert.

Malheureusement, pas plus pour lui que pour Molière, aucun doute n'est possible. Inutile d'examiner sises vers méritent les éloges pro-

digues par le Bibliophile Jacob à ceux de Mélisse, une question préjudicielle se pose en effet. Quelle raison aurait empêché Gabriel Gilbert de signer son œuvre, alors que )ien dans celte tragi-comédie pastorale n'a pu éveiller la moindre susceptibilité ! Ce n'est pas une pièce à clef; il n'avait aucune raison de se retrancher dans l'anonymat.

Ajoutons que Afe'Ztsse n'a jamais été représentée.

A quelle époque Mélisse a-t-elle été composée ?.

Ce n'est pas en 1639 comme l'indique la. Bibliothèque du Théâtre français, 1768, du duc de La Vallière, mais bien vers IGoS ainsi que le précise cinq ans auparavant le Dictionnaire des Théâtres, il 63, de Léris. Cette date résulte clairement, comme l'a constaté P. Lacroix, de l'allusion du prologue à la nomination du duc de Vendôme, à la charge de grand amiral de France, et à l'éventualité d'une guerre contre le Croissant.

Examinons ensuite les conditions de sa publication:

La pastorale Mélisse se présente à nous sous la forme modeste d'un in-l2 de 4 ff. prél. et 80 pp. avec un simple faux-titre. Elle ne porte donc ni nom de ville, ni nom de libraire, ni date, pas même un nom d'imprimeur. Nous sommes en face d'une impression faite exclusivement pour un auteur désirant rester inconnu, et destinée vraisemblablement à quelques rares amis. Le prologue qui célèbre Louis XIV permet de supposer que Mélisse a été offerte au roi dans l'espérance d'obtenir quelque gratification.

Cette réserve apparente est, certainement, le fait dunécrivain ennemi du bruit et de la renommée, d'un solitaire, et il n'y en a pas beaucoup que l'on puisse classer, même au xvn" siècle, dans cette catégorie d'indépendants ; Il en est un cependant, et nous l'avons nommé au début de cette dissertation, c'est Jean Dehénault. 11 n'a signé aucune des pièces parues de son vivant : son admirable Elcrjie en faveur de Fouquet, son Discours à l'abbé de La Chambre, ses vers du Mercure galant, etc. 11 a mis seulement ses initiales D. IL au petit volume de 1670 et encore, pour avoir la certitude qu'il lui appartient bien, faut-il consulter le registre original des privilèges en-

registres à la Compagnie des Libraires (B. N., Ms. 21.943) où son nom est en toutes lettres : « De Hénault, autheur. »

N'est-ce pas ce maître de madame Des Houlières qui écrit à son élève :

Rien ne nous asservit comme la Renommée,

On perd bien du repos pour faire un peu de bruit :

Et ce bi;uit ne vaut pas la peine qui le suit.

Pour moy je ne suis point la duppe de la Gloire,

Je vous quitte ma place au Temple de Mémoire,

Et je ne conçoy point que la loy du trépas

Doive épargner mon nom et ne m'épargner pas !...

à l'abbé de La Chambre :

Oui, La Chambre, il est vrai, j'aime l'obscurité : J'en chéris les douceurs et la tranquilité ; J'aime l'état paisible où le Ciel m'a fait naître. Et c'est assez pour moi si je puis me connaître...

et dansl'épître dédicatoire, àM. Doort, des Œuvres divei^ses, 1670 :

» — vous sçavez que je suis un homme tout intérieur, que je ne me félicite guère de l'opinion d'autruy, que mes maximes et mes erreurs sont assez différentes de celles du reste du monde, et qu'enfin je tâche àme régler plutost par la raison que par l'exemple... «

On "conviendra que voilà des déclarations qui expliquent les conditions exceptionnelles dans lesquelles Mélisse a tu le jour!

Ce premier point acquis, passons au second : Mélisse peut-elle être rapprochée, soit pour le fond, soit pour la forme, de ce que nous connaissons de l'œuvre de Dehénault?

Là encore, l'évidence s'impose.

Dehénault n'a cessé de disserter toute sa vie sur l'amour, il en a fait le sujet presque exclusif de ses méditations. Du poème de Lucrèce : De ?^\^tiira Beruin, il a traduit l'Invocation à Vénus. Enfin, nous avons, parmi les interlocuteurs, Philène et Daphnis, dans son Eglogue de 1660, au lieu de : Philène et Alexis, dans Mélisse.

Tentons quelques rapprochements :

Au prologue de Mélisse, Penée, fleuve de Thessalie s'écrie :

Je voy, je voy qu'un jour, ô déplorable sort ! Le barbare Croissant d'un redoutable elFort, Viendra les asservir, enchaisnera mon onde ! Je voy de ce climat les bergers fugitifs Aller chercher bien loin, et dans un autre monde, Un assuré refuge à leurs troupeaux craintifs !

N'est-ce pas la même préoccupation qui s'affirme dans la lettre à madame Des Houlières ?

Le brutal Ottoman, l'ennemy du sçavoir,

Ne peut-il pas du temps prévenir le pouvoir ;

Enterrer au Sérail les Filles de Permesse :

Joindre Paris et Rome aux Conquestes de Grèce :

Et répandant par tout son insolent destin,

Suppl-imer tout d'un coup Grec, François et Latin ?

D'aussi grands changemens ne manquent pas d'exemples;

Daigne le Ciel propice en préserver nos Temples

Et remplissant bien-tost le destin de nos Roys,

Venger sur le Croissant le mépris de la Croix;

Aux armes de Louys abandonner Bysance,

Et faire de l'Asie une nouvelle France..,

A l'acte I, scène II, Mélisse dit ce qu'ellea fait pour le berger aimé et dont elle est dédaignée :

Ainsi donc, je poursuis mon aimable adversaire,

Et par de petits soins je m'efforce à luy plaire.

Quand il est dans le bois, quelquefois tout un jour

Je garde son troupeau jusques à son retour ;

Je caresse ses chiens, je vante leur courage.

Et luy cueille des fruits des plus beaux du village...

Dans VEglogue de Dehénault, Amarante raconte combien l'aime le berger Lycas :

Il avoit l'air si doux, si soumis et si tendre ;

Hélas ! un jeune cœur à moins se laisse prendre ;

Il quittoit son troupeau pour conduire le mien ;

Il baisoit mes brebis, il caressoit mon chien.

Il n'étoit point de fleurs dans nos prez, dans nos landes,

Dont sa main tous les jours ne me fit des guirlandes ;

Les pleins paniers de fruits accompagnoient ses fleurs,

De toutes les saisons, il m'offroit les douceurs ;

L'hiver tous les matins les muscats de ses treilles,

Soigneusement gardez, remplissoientmes corbeilles...

Passons aux réminiscences de Lucrèce du IIP acte de Mélisse', nous les groupons :

Alexis, il n'est rien qui n'aime en la nature :

Chaque chose en ressent l'agréable blessure,

Et les membres espars de ce grand Univers

Ont chacun leur amour et leur penchant divers.

Le Ciel aime la Terre, et d'une ardeur fidelle

Pour la voir, tous les jours, il roule à l'entour d'elle.

Sans que, depuis le cours de tant d'ans révolus.

Il ait rien relasché de ses soins assidus.

Cesbrillans de la nuit, ces estoilles luisantes

Sont dans leur amitié si fermes, si constantes.

Qu'elles n'ont point encor, changeant leur premier lieu,

Voulut se joindre à l'Ourse, ou pancher vers l'Essieu.

Ces errrans argentez qui font nostre fortune,

Et qui courent sans règle une route commune,

N'ont-ils pas leurs aspects, leurs regards amoureux,

Leurs tendres unions et leurs nœuds si fameux?

Voy, voy les Elémens : mesme ardeur les travaille,

Et, quoy que bien souvent ils se livrent bataille

Et fassent à nos yeux de terribles fracas.

C'est pour se mieux unir qu'ils forment ces débats.

Ce reflus de la mer, que tout le monde admire,

Est l'effet d'un amour qui souffre et qui désire,

Et ce fleuve qui tasche à surmonter son bord

Veut caresser sa grève et l'estraindre plus fort.

Est-il rien de plus dur qu'une roche hautaine?

Elle est pourtant sensible à l'amoureuse peine,

Et ne peut écouter les plaintes d'un amant

Qu'elle ne luy réponde et plaigne son tourment.

Le fer plaist à l'aimant, et la paille amoureuse

Saute d'un vol léger vers l'ambre précieuse.

Ce qui nous semble enfin dépourvu de tout sens

Se sent forcé d'aimer par des instincts puissans....

Contemple ces forests qui nous ostent le jour :

Sous leur écoi'ce dure elles ont de l'amour ;

La palme tendrement vers la palme s'incline,

Et pour s'approcher d'elle esbranle sa racine ;

Les pins aiment les pins, les ormeaux les ormeaux,

Et pour s'entr'embrasser ils tendent leurs rameaux.

Voy maintenant ces fleurs si fraisches et si belles,

Voy comme le Soleil a de l'amour pour elles,

Et par ses chauds regards craint de hasler le teint

Que de mille couleurs il a luy-mesme peint.

A cet illustre Amant pas une n'est ingratte.

Et leur zèle pour luy publiquement éclatte :

L'œillet, dès le matin, luy monsti^e ses thrésors ;

La rose avec pudeur découvre son beau corps ;

Le lys, presque courbé, lève sa belle teste.

Et rhumble violette à luy plaire s'appreste.

Entre toutes, Clytie a pour luy tant d'amour

Qu'elle le suit sans cesse et fait le mesme tour...

N'as-tu point remarqué, dans la saison des roses,

Qu'une douce chaleur anime toutes choses?

D'une jeune brebis un bélier amoureux

Par mille beslemens luy témoig^ner ses feux ?

Un chevreau soupirer d'une voix tremblotante,

Et mugir un taureau d'une voix effrayante ?

Tout cela n'est qu'amour, et ces puissans elforts

Sont les effets du Dieu qui se meut dans leurs corps.

Ce cheval indompté qui Ijondit et qui rue.

Et qui ne connoist point le joug ni la charrue,

11 est déjà sensible aux amoureux plaisirs,

Et va chercher bien loin l'objet de ses désirs.

Entre dans tes forests et tes retraittes noires :

L'amour^usqu'en ces lieux va porter ses victoii^es.

Ce tyran Néméen, autheur de mille maux,

Ce lion furieux, Fhorreur des animaux.

Il aime toutefois, et luy-mesme s'estonne

Que sa fureur se calme auprès de sa lionne.

Ce loup fin et rusé, que travaille la faim.

Ce renard deffiant, ce sanglier inhumain,

Ce tigre parsemé, cet éléphant énorme.

Ce léopard cruel, cet ours laid et difforme,

Cette biche et ce cerf que l'on entend bramer.

Se laissent adoucir par le plaisir d"aimer.

Les poissons dans les eaux, sous leurs écailles dures,

Ressentent de l'amour les secreltes blessures;

Et ces dauphins qu'on voit se jouer sUr les flots

Nous monstrent que Tamour les rend ainsi dispos.

Avec moy, maintenant, vien dans ce vert boccage

Entendre des oiseaux l'agréable ramage.

Ils chantent les plaisirs que leur donne l'amour,

Et commencent par là, par là ferment le jour.

Ce charmant rossignol, qui d'arbre en arbre vole

Et qui fait cent fredons sans art et sans échoie :

« J'aime, j'aime, dit-il, et mes plus doux accens

Sont les heureux effets de l'amour que je sens. »

Entends les sons plaintifs de cette tourterelle :

Elle plaint de son pair l'infortune cruelle.

Et dans le triste estât de sa viduité

Regrette le plaisir qu'elle a jadis gousté.

Ce cygne au blanc plumage, à qui la mort prochaine

Fait pousser de doux chants et renforce l'haleine;

Ce paon superbe et vain de ses belles couleurs,

Qui ternissent Tesclat des plus brillantes fleurs,

Tous deux ont de l'amour, et tous deux dans leurs veines

Ressentent de ce feu les atteintes soudaines

Jupiter, le plus g-rand de la troupe divine,

Ressent de cette ardeur échauffer sa poitrine,

Et, pour mieux réussir en ses larcins secrets,

Il cache son tonnerre et Téciat de ses traits:

Tantost en un beau cygne on voit qu'il se transforme

Pour surprendre une nymphe assise au pied d'un orme,

Tantost en g'outtes d'or on le voit distiller

Pour dans un noir cachot aisément se couler.

Qui ne scait pas comment fut Europe abusée.

Quand, pressant d'un taureau la croupe déguisée.

Elle fendit les flots sans voiles, sans timon,

Vint surgir en nos ports et nous laissa son nom.

Apollon a jadis esprouvé que son âme

N'estoit point invincible aux traits de cette flamme,

Et, quoy que tous les maux cèdent à son pouvoir.

Pour luy-mesme il n'a sceu s'aider de son sçavoir.

Daphné Ta fait souvent errer sur cette rive

Et suivre sans espoir sa belle fugitive.

Enfin ce Dieu si fier qui préside aux combats

S'adoucit pour Vénus et met les armes bas....

Hercule, si fameux par ses travaux divers,

Qui de monstres cruels affranchit l'Univers,

Et, couvert de la peau d'un lion de Libye,

Parcourut et l'Europe, et l'Afrique, et l'Asie;

Luy qui du ciel tombant le fardeau supporta.

Et sur les derniers bords ses Colonnes planta;

Ce fils de Jupiter, tout généreux, tout brave.

Prit les chaisnes d'Omphale et se fit son esclave,

Et, pour luy ressembler, par un employ nouveau.

Il quitta la massue et tourna le fuseau.

Thésée aima de mesme, et son amour bizarre

Luy fit passer le Styx, et le sombre Ténare.

Pirithois le suivit, et la Reine des morts

Ne résista qu'à peine à leurs hardis efforts.

Es-tu plus grand qu'Achille? as-tu l'âme plus forte?

Admire cependant jusqu'où l'amour le porte !

Il aime sa captive, et ce cœur indompté.

Quand il a tout soumis, se trouve surmonté.

La seule Briseïs est le prix de ses peines.

Et seule luy tient lieu des dépouilles troyennes.

Ce chantre thracien qui par ses doux fredons

Esbranla les forests et fit mouvoir les monts.

Sentit brusler son cœur de l'amoureuse flamme,

Et vint jusqu'aux Enfers redemander sa femme....

Tous ces passages de Mélisse ne sont-ils pas une longue paraphrase — due à la même main — de la remarquable Invocation à Vénus de notre Dehénault :

Déesse dont le sang a formé nos Ayeux,

Toy qui fais le plaisir des hommes et des Dieux,

Qui par un doux pouvoir rég'iianl sur tout le monde,

Rends et la Mer peuplée, et la Terre féconde :

Je t'invoque, ô Vénus! ô Mère de l'Amour!

C'est par toy qu'est conceu tout ce qui voit le jour.

Un seul de tes regards écarte les nuages,

Chasse les aquilons, dissipe les orages,

Redonne un air riant à Neptune irrité.

Et répand dans les Cieux une vive clarté.

Dès le premier beau jour que ton astre rameine,

Les Zéphirs font sentir leur amoureuse haleine,

La Terre orne son sein de brillantes couleurs,

Et l'air est parfumé du doux esprit des fleurs.

On entend les oiseaux frapez de ta puissance,

Par mille tons lascifs célébrer ta'présence.

Pour la belle génisse on voit les fiers taureaux,

Ou bondir dans la plaine, ou traverser les eaux :

Enfin les habitans des bois et des montagnes,

Des fleuves et des mers, et des vertes campagnes,

Brûlant à ton aspect d'amour et de désir,

S'engagent à peupler par l'attrait du plaisir,

Tant on aime à te suivre, et ce charmant empire

Qu'exerce la beauté sur tout ce qui respire,

Donc puisque la Nature est toute sous ta loy,

Que rien dans l'Univers ne voit le jour sans toy,

Que sans toy, rien n'est beau, rien n'aime et n'est aimable,

Vénus, deviens ma Muse, et sois-moy favorable...

Cette démonstration est-elle probante ? Nous le croyons, et rendons Mélisse à Dehénault.

Nous jugeons inutile d'imprimer pour la troisième fois cette tragicomédie pastorale, V Argument de la pièce que nous reproduisons en donne une idée suffisante après les vers que nous en avons extraits :

« Tandis quelapestedépeuploil misérablement les troupeauxdes vallées de Tempe en Thessalie, et qu'on attendoit impatiament la réponse de l'oracle, qu'on avoit envoyé consulter pour tâcher d'apprendre le moyen de faire cesser ce malheur, Mélisse, bergère de ce canton, estoit passionnément amoureuse d'Alexis, jeune berger du mesme pais, mais qui faisoit gloire de fuir toute sorte d'engagement, et qui n'aimoitque la chasse et les forests. Cette bergère, tourmentée de sa passion, sort de grand matin du hameau et va entretenir ses pensées amoureuses sur le bord du fleuve Pe-

née, où elle est rencontrée parOrante, son amie particulière, h qui elle déclare l'origine de son amour. Gomme elles discourent, elles apperçoivent Alexis endormi au pied d'un arbre, et en mesme temps un sanglier furieux s'approche du berger pour le déchirer, Mélisse prend l'épieu d'Alexis, combat la beste et la contraint à s"enfuir. Alexis se réveille, et Philène, autre berger éperdument amoureux de Mélisse, estant arrivé, ils prennent tous deux résolution de poui'suivre la beste, pour l'insolence qu'elle a eiie d'attaquer cette bergère. Mélisse tasche à détourner Alexis de cette résolution, mais elle n'en peut venir à bout, et les deux bergers vont à la chasse du sanglier. Cependant Philène, avant eu quelque soupçon que Mélisse aimast Alexis, tasche à s'en éclaircir, et pour cet elle t il feint qu'Alexis ait péri à la chasse et qu'il ait esté déchiré par le sanglier. Mélisse fait alors de grandes plaintes, et découvre l'amour qu'elle a pour ce berger. Dans ce mesme moment Alexis revient de la chasse; elle le prend pour son ombre, et n'est qu'à peine désabusée par Philène, qui luy fait mille reproches et luy avoue qu'il luy a joué cette pièce pour découvrir si elleainioit Alexis. Mélisse, voyant son secret découvert, et qu'indubitablement Philène conteroit le tout à Alexis, son intime ami, prie Orante de le prévenir, et d'aller elle-mesme découvrir sa passion à ce berger et l'obliger à avoir quelque tendresse pour elle. Orante s'acquitte de sa commission, et tasche à prouver à Alexis qu'il faut aimer par tous les exemples et les raisons qu'on allègue d'ordinaire sur ce sujet; mais elle n'en peutvenir à bout, ce qui désespère Mélisse et luy fait prendre la résolution de mourir. Sur ces entrefaites, on apporte la réponse de l'oracle, qui porte que la peste ne finira point qu'un cœur insensible à iamour ne brusle en sacrifice. Tout le monde jette les yeux sur Alexis, qui fait vanité de ne rien aimer, et on le destine au dernier supplice. INIélisse vient à la traverse, qui prétend que c'est elle que l'oracle demande, parce quelle a été insensible à l'amour de Philène. Ce débat rend le grand prestre irrésolu, et fait qu'il va prier les dieux, dans le temple voisin, de déclarer par quelque signe lequel des deux bergers ils veulent estre immolé. Pendant son absence, Alexis devient amoureux de Mélisse, et l'Amour descend dans le Temple qui prononce qu'il faut unir les victimes. On croit que les Dieux veulent qu'on sacrifie les deux bergers à l'amour. Tandis que les préparatifs se font, Alexis découvre par hazard l'amour qu'il a pour Mélisse (ce que le grand prestre ignoroit, comme on a dit cy-dessus). Cela luy donne lieu de croii'e que l'oracle se doit entendre autrement qu'on a fait, et dans ce mesme temps deux prodiges arrivent, sçavoir la consommation du bûcher par le feu du ciel et la cessation de la peste : si bien qil'Alcandre ne doute plus que l'oracle ne soit tout à fait accompli et les dieux appaisez. Pour couronnement, il mène les deux bergers au temple pour y estre unis du nœud de l'hyménée. »

Y a-t-il quelque chose k retenir de l'analyse de Mélisse à laquelle s'est livré Paul Lacroix dans le but de restituer celte pièce à Mo-

lière ; par exemple, les rapprochements entre certains passages de cette pastorale et La Princesse d'Elide. Nous laissons à de plus compétents que nous le soin de répondre à cette question, c'est-àdire de déterminer si Molière a plagie DehénaulL.

En tout cas, vers 1C58, Dehénault, résidant en Forez, n'avait pas encore rencontré notre Grand Comique; il ne se liera, plus tard, avec lui qu'après 1660, peut-être alors lui a-t-il communiqué Mélissel C'est possible, mais rien n'est moins certain.

Frédéric Laciièvre.

LA ROCHE-SUR-YON. — IMPRIMKRIE CENTRALE DE l'OUEST

P^ Li^chevre, Frédéric (éd.)

L3 de Théophile de Viau t.U

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