PRÉFACE AU LECTEUR CURIEUX ET COMMODE, PAR LAUTEUR ESPAGNOL
Aray lecteur, je t'offre icy des veritez travesties en mensonges, et des choses cei'taines sous le masque de rêveries. Je sçay qu'il m'arrivera la mesme disgrâce qui arrivai Joseph, qui fui hay pour estre songeur; mais ce n'est pas beaucoup que celuy-là luy ressemble en cela, qui l'a presque imité en tout, a esté vendu comme luy, et est sorty nud des mains des dames comme il a l'ait. Si celles qui le prioientiuy ostèrent sa cape, à plus forte raison celles quej'ay tousjourspriées m'ont-ellesemporté lamienne. Ainsi mon pauvre corps estant demeuré si despouillé de ses ornemens, ne t'estonnes point si mes escritsle sont des leurs. Celte considération m'auroit empesché de luy faire voir le grand jour de Paris, si je n'avois considéré d'ailleurs qu'ayant tousjours donné mon bien à des personnes publiques, je ne pouvois pas refuser le peu qui m'en restoit au public. S'il est vray que la Vérité est toute nuë, personne ne la peut ic}' révoquer en doute, non plus que je ne doute point qu'elle ne sera aymée de personne : non pas taht toutesfois pour estre hardie que pour eslre toute deschirée comme elle est.
Je sçay que les dames particulièrement enrageront de ne pouvoir rien trouvera mordre sur ce qui les pince si fort, et que, comme elles abhorrent mortellement les gueux, elles ne pourront pas mesme souffrir leurs gueuseries. Elles sont toutes, pour la pluspart, comme la bonne femme de mère des enfants de Zébédée, adorans et petens, elles n'adorent point sans demander, et ne demandent que ce qu'elles ne sçauroient prendre.
Et ce qui m'en fasche le plus est de voir qu'estant toutes esgalement intéressées dans les passe-temps amoureux, elles deviennent viles regratières d'amour, vendant aux uns ce qu'elles acht^plent des autres, et se servant pour elles-mesmes de ce quelles vendent après qu'on l'a mesme achepté. C'est ce qu'en a dit mon maistre Ovide en latin devant moy :
Qiias Venus ex sequo ventura est grata duohus Altéra cur illam vendit^ et alter émit.
Mais je n'accuse que les hommes de tout ce desordre, qui haussent le prix de la marchandise par rempresseraent qu'ils monstrent de l'achepter. S'ils demeuroient deux ou trois mois (si faire se pouvoit) sans aller rien marchander à ces usurières de malheur, non seulement elles seroient contraintes de leur prester sus cosas pour rien, mais encore de les leur donner, et les venii- prier pour les prendre.
Pleust à Dieu qu'il fust ainsi, pour le mal que je me veux et que je vous souhaite !