‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 4)Chapitre 47 sur 169 · I. nNIVKR8ITE n AMOUR · texte numérisé non relu

I. nNIVKR8ITE n AMOUR

Quand nous lnsmes près de Ui porle, je Icvay les yeux en haut couinie à l'iUM'ousIumée, pour voir s'il n'y avoil point d'inscription comme aux autres; mais on n'avoil eu garde d'y manquer. J'y vis donc en beauxdraps blancs ce fatal apiiorisme, mais véritable pbis que tous ceux ((u'Hippocrate a jamais trouvés ; c'estoil :

Ordonnt medinus, sed a'grotus dal or:

c'cst-à-diie :

« Le médecin ordonne, mais le malade donne l'or. »

Et, sur la baze d'une petite jjvramide plat te, il y avoit en autre langage comme en autres caractères :

Ceux qui sont d'amour incurables, Et par la bourse et par la pièce du milieu,

En mettant le pied dans ce lieu

Plein de médecins charitables, N'ont qu'à recommander leurs pauvres corps à Dieu,

Et leur:; âmes à tous les diables.

A peine avois-je pénétré le sens moral de cet hiéroglyphique, que j'entray dedans h tout hazard ; j'y vis bien mille filles à peu près : c'est une petite exagération commune à tous raconteurs de choses esloignées, mais, quand (comme dit l'autre)

Elle seroit exorbitante, Pour cent de plus ou cent de moins, Je ne pense pas qu'on démente Un honnesle homme sans tesmoin.s.

Tousjours me souviens-je bien qu'elles estoieril plus belles que moy, et quand mon guide ne mauroit point dit leur profession, j'aurois recognu soudain qu'elles se mesloient de médecine, comme elles tuoienl aussi bien avec un recepice de leurs yeux que les médecins avec ceux de leurs herbes et de leurs feuilles, qui arrachent la vie h plus de personnes en un an de paix que la cavalerie lran<:oise et l'infanterie espagnole n'en ont tranchées en trente-cinq ans de guerre. Je ne songeois :i rien moins qu'il m'entretcnir sur ce sujet, lors que ces jeunes bachelièJiis, licenciées et doctoresses en médecine amoureuse, pensant que j'estois un malade qu'Amour amenoit pour guérir, vindrent m'entourcr incontinent, et de prime abord me demandèrent le poulx. Comme elles parloicnt toutes ensemble et que je n'avois entendu <}ue le dernier mot de leur coujpliment,

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je ne sç,avois si elles me reprochoienl les miens, ou si elles deniHndoient à me les esplucher, mais je sçavois bien que j'en avois rapporté quelques-uns de Flandres, par curiosité, en mon pays. A tout hazard, j'ostay mon bonnet et, inclinant ma teste vers elles en peignant ma perrutjue avec mes doigts, je leur dis : « Mesdemoiselles, si vous desirez avec tant d'amitié de ce qui se couche sous l'ongle, je puis remplir voslre désir à peu de frais, et vous donner sans m'incommoder toute sorte de satisfaction sur ce sujet. — Nous ne sçavonsce que nous disons, ou vous ne soavezce que vous dites, respliquèrent-elles ; nous vous demandons vostre poulx, — Le poulx de mon bras, et non ceux de ma teste ? leur dis-je. Ha, ha, je vous entends, et je vous demande excuse de l'équivoque : bonne conscience ne peut mentir, et je l'ay dit aussi ingeniiement que je crois en avoir plus dun rosté (jue de l'autre. — Vous estes tout excusé, respondirent-elles, voyons seulement l'affaire dont il s'agit. » Moy qui m'imaginois bien amender ma faute et reparer ma bevûe, je tiray soudain mon bras de dessous mon manteau, et, leur allongeant de demi-aulne, leur fis le demi-crucifix des gueux et des Guzmans. Elles se prirent à rire toutes ensemble au mesme instant comme des folles, sans me donner loisir de me justifier ou de me plaindre encore un coup. Mais enfin Cupidon eut pitié de moy, et, prenant le soin de m'instruire comme il en avoit tousjours eu la bonté partout où nous avions desjh passé : « Mon amv, me dit-il en me frappant sur l'espaule par gesticulation, ce qui te trompe en a bien abusé d'autres devant toy, et en attrapera bien d'autres encore après. Il faut que tu sçaches qu'on ne prend point icy du tout ce poulx-là, comme partout ailleurs, mais seulement celuy de la bourse, et par là on cognoist ii poinct nommé si la maladie de l'infirme est mortelle ou guérissable. C'est ce que ces dames te demandent, vois si lu leur peux refuser cette marque de ta complaisance et de ta santé. — Plus que très volontiers » (luy dis-je), sçachant bien que je ne pouvois jamais estre plus foible après leur avoir monstre que je l'estois alors de ce costé-là. .le tiray donc la mienne de ma poche, et une des plus expertes de la Jrouppe, la tastant doctoralement avec les deux doigts et le poulce, et la trouvant vuide et dans une débilité irrémédiable, dit aux autres en me la jettant à la teste : » Ce malade est sans poulx; pourquoy l'a-t-on amené icy? Si son infirmité est sans remède, on pouvoit le mettre d'abord aux incurables. Au premier aspect, je voyois bien que son cas alloit mal ; c'est un corps confisqué, qui ne relèvera jamais de cette

l'uxivkrsité j/AMoua 29

Il n les parties nobles gangrenées et pestiférées. Fi!!! »

crise

Je voulois ramasser ma bourse cependant, pour me servir clans 1

besoin futur, on pour mieux dire dans l'abondance à venir; mais une de ces carognes lut plus subtile que moy, et me l'arrachant d'entre les pattes, comme je la refourois dans ma poche, la fit aller de main en main de ses compagnes juscjues à la porte, qui en firent la dissection d'une estrange manière; et voyant qu'elle n'avoit plus d'esprits vitaux ni d'humide radical, elles furent du mesme sentiment que la première, et opinèrent du bonnet à la mort. Comme elles ne m'apprenoient rien de nouveau (quoy que ce fut pourtant quelque chose d'assez sinistre pour un homme de ma sorte), et que devant que de la leur donner je sçavois de science certaine qu'il y avoit desjà plus de deux fois vingt-quatre heures qu'il n'y avoit pas la monnoye d'un maravedis dedans, je ne fis pas trop l'estonné de leur estonnement, et, les laissant rire à gorcre déployée de la disgrâce qui me faisoit pleurer à chaudes larmes, je suivis Cupidon, qui passoit dans une autre salle aboutissante à celle-là, qui servoit d'Infirmerie, où je vis quantité d'infirmes sur quantité de licts dressez pour ce sujet. Les plus heureux d'entre ces misérables qui pouvoient marcher et se promener par la salle en robe de chambre et en mulles, alloient de fois à autres visiter ces belles médecines, qui d'abord leur prenoient le poulx (que dis-je? la bourse), et par là jugeant sans ressort de leur salut ou de leur perte de la mesme façon qu'elles avoient fait de moy; si il battoit fort ou qu'elles le sentissent réglé, elles leur respondoient corps pour corps de leur vie, et si, au contraire, elles le trouvoieut altéré et battant par intercadences (c'est le propre terme), elles le laissoient là à la miséricorde de sa misère, comme un homme abandonné des médecins. Mais une chose qui me surprit fort fut qu'entre tous ces cadavres qui sepromenoientquiçàqui là à l'adveuture, j'en vis un qui, quoy que languissant et se soustenant à peine de foiblesse, donnoit sa médecine à prendre à son médecin pour se guérir. La recepte estoit à peu près en ces termes, si j'ay bonne mémoire :

Recipe sirop au ri iincias 8, Drag. .', , et argenti infusionin uncias :j, etc.

Et, chose estounante ! le médecin n'avoit pas plustost pris cette recepte en main, que le malade recouvroit sa première santé- Je demanday en suite de cela à mon conducteur d'où venoit que,

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la Gazette ne laisaiil point inaiiilciuml lueiition de contagion ny de pestilence dans toute TRurope, il v avoit [)oni'tant chez luy tant de pesliferez de Ttin et de l'antre sexe. « Les nianx des uns et des autres me dit-il: sont diflerenls, comme ils procèdent de causesdiflerentes. Cette multitude d'hommes ((ue tu y vois ne sont malades que pour n'avoii- rien à donner et ce peu de filles que tu vois languissantes et décolorées le sont pour n'avoir osé prendre ou ne sçavoir pas demander. Mais, s'il plais! ii Dieu, elle ne seront pas long-temps en cette peine-là, et, estant plus disposées à recevoir guarison que les autres, elles seront sans doute plustost guaries qu'eux. M Avec cette raison je passay plus avant, et je vis qu'au bout de la salle il y avoit deux boutiques ouvertes. Je m'en approchoy plus près poui- en pouvoii' juger plus pertinemment, et je cognus, en estant à quelques pas, que l'une esloit une boutique d'apoticaire et l'autre une de barbier.

Je m'arrestay un peu à la première, où je vis préparé quantité de drosfues, d'unguents, de lavemens et de clystères laxatifs, d'emplastres astractifs pour attirer les humeurs peccantes, outre quantité de juleps, d'injections, de ptisanes et de filtres en quantité, de petites phioles pour les disposer au flux de bouche et aux vomissements. A l'aspect de tous ces objets funestes, je pensay devenir malade tout de bon et augmenter la perte de mon argent de celle de ma santé ; mais, comme j'y estois venu sans en estre prié, j'en sortis aussi sans en estre esconduit, et m'en allay vers la Barbarie, où j'eus le plaisir de voir donner quantité de coups de lancette dans le cul de quantité de bourses. Je m'informay d'une des carabines de S. Cosme de ce pays-là du sujet de cette phlebotomie : « C'est la mode, me respondit-elle, Monsieni', de saigner icy comme cela, et pour débile que puisse estre le malade, tant qu'il a une goutte de sang (c'est-à-dire d'argent par parentèze), il faut qu'elle vienne au premier coup de lancette, et ces filles que vous voyez qui tendent les mains dessous sont les palettes ordinaires avec quoy elles mesurent la (juantité qu'il leur en faut tirer. — Malédiction soit de ta mode, dis-je en moy-mesme : qui diable a jamais veu se prendre de la sorte pour faire une saignée? Il faut advoùer que le monde se raffine bien tous les jours en malices quand on le considère, et que nous somnies dans un siècle bien corrompu. » Je vis ensuite plusieurs filles qui se faisoient débarbouiller, farder, pommader, poudrer, moucheter, friser et tailler les sourcils. Il V avoit aussi nombre de gallans qui s'y faisoient aussi

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lestonner, (roUei, coupei- les cheveux, faire la barbe el relever la moustache. On faisoit encore sur le derrière de 'a boutique certaines cures naturelles et opérations manuelles, mais je n'en pus rien voir, à cause de la foule. La chose qui me divertit le plus fui de voir de grosses filles mameluës, le bras retroussé jusqu'au coude qui en sortoient les unes après les autres avec des bourses de toutes sortes de façons vuides en leurs mains, et les venoient attacher avec de gros clous contre la porte, comme si c'eust esté quelques bois de cerfs, hures de sangliers, pieds de biches ou peaux de conins.

Ce spectacle estoit touteslois assez tragique pour les intéressés, mais assez plaisant pour ceux qui pouvoient se plaire à le voir sans desplaisir comme moy. Je m'amusois à considérer cette exécution grotesque, et rire comme un fou, le nez dans mon manteau, des grimaces différentes que faisoient ces mal-heureuses pendues en effigie, sans songer que j'avois perdu mon guide, et qu'en courant çà et là nous nous estions esloignez insensiblement l'un de l'autre, lors que je le vis accourir à grands pas vers moy tout eschauffe et hors d'haleine, médisant : « 11 y a demie-heure que je te cherche par tous les coins et recoins de cette salle. Tu n'as rien gagné à m'avoir quitté comme tu as fait ; si tu avois tousjours esté avec moy, tu aurois veu quelque chose de beau que tu ne verras jamais avec un autre ; mais pour le présent il n'y a remède, il n'est pas tous les jours feste icy non plus qu'ailleurs, et l'on rencontre quelquefois en une heure ce qu'on auroit peine de trouver en une année. Enfin, puisque tu as fait la faute, tu la boiras. » Je fus fasché contre luy de voir qu'il le paroissoit tant à mon sujet. Dans ces discours et autres, nous sortiîmes de cette salle véritablement sale, et rencontrasmes h l'opposite un grand dôme eslevé sur quatre rangs de colonnes de marbre J>lanc, qui servoient d'entrée à une grande salle quarrée, que je cognus estre celle de la Jurisprudence pai- le tiltre qui estoit au-dessus de la porte en albastre :

Icy l'on esludie en droict :

Les escolières sont des illles Qui, dans ces estudes gentilles, Font auprès d'elles marcher droict.

La loy s'y traite en équité, Mais ceux qui la trouvent si belle Pour le plus souvent n'ont que telle Que donne la nécessité.

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Lit, la justice rsl à bon prix, M-ais, par malheur pour nos linaiicis, Ils n'ont point «laiis leurs conscienres ])>- re tjiiiU iHil ilans I.mii's cscrils.

Ces douze vers t'uslllians esloient suivis île ec priil morceau de prose latine merveilleuse :

(Jiii wrifl Wneal, piiHscssia x'filiH \ l i.

Cesloil mon dessein ilenlrer.et je e roi s que tout curieux homme d'honneur comme moy n'en auroit pas fait moins ah)rs, mais Cupidon meu einpescha, me disiml : « Le bouchon le fait assez eognt»istre le cabaret, et par l'étalage de dehors tu peux facilement juger des marchands et des marchandises de dedans. Si lu n'as rien a perdre, c'est temps perdu d'y entrer; toute la science de nos juristes ne consiste que sçavoirbieny ///<?, et bien faire desrequestes, demandes, pétitions, instances, arrcsts et saisies de toutes sortes. Passons outre, si tu me veux croire, tu auras cent fois plus desatishiction dans les autres salles qui r)ous restent à voir. » Il ne fallut pas beaucoup de retorique davantage pour me persuader de sortir d'un lieu si mal sain pour moy. Je suivis donc mon guide dans son conseil comme dans son sentier et, nostre chemin cheminant, nous arrivasmes devant une grande porte qui servoit d'entrée it trois grandes salles de plein pied où j'appris que s'exei çoient les Mathématiques et ses autres arts subalternes. Nous entrasmes dans la première en grande circonspection, pour estre la plus considérable et la plus considérée de toutes, pour estre inséparable de l'Académie amoureuse et mercenaire, comme de toute autre republique bien policée. Il y avoit là plusieuis dames qui apprenoient h compter à leurs gallans, et j'en vis plusieurs qui comptoient deux fois pour avoir voulu compter sans leurs hostcs. Je m'arrestay aussi ii leur voir donner des règles les unes contre les autres, et je pris garde qu'elles estoient toutes de chiffres contraires et dissemblables, dont tontesfois la clef que chacun en avoit leur en donnoit parfaite intelligence. Quant au calcul et à la supputation, ils avoient presc(ue la mesme prati((ue que nous, horsmis qu'après l'addition ils alloient directement à la multiplication et ensuite à la division, sans se servir de substraction aucune comme nous faisons. Je demanday à

[i) Qui lient lieiine bien, la possession autorise.

L UNIVERSITÉ D'AMOUR rj3

l'Amour si l'on n'jipprenolt point hux jetions aussi bien qu'a la plume : « Encore davantage, me dit-il, pour nos gallans. Quant à nos dames, c'est à la plume qu'elles calculent, y trouvant plus de plaisir et plus de facilité, principalement lorsqu'il s'agit de supputerquelques-unsde leurs vieuxcomptesembrouillezelsurannez. >, Nous /jassasmes ainsi en riant dans celles des Fortifications, oii nous vismes plusieurs belles damoiselles qui monstroient, la rè^le et le compas à la main, plusieurs belles choses aux curieux gallans. Les unes leur faisaient mesurer la profondeur d'un fossé à fond de cui>e, revestu des deux costés; les autres, la largeur d'une brèche, et de quelle façon il se fallait comporter à Vouverture d'une tranchée et à l'attaque d'une demie-lune. Comme fay tousjours plus aymé la paix que la guerre, et les palmes que les lauriers, je fis sortir mon camarade de là, demie-heure avant qu il commença de ni y ennuyer, et passay avec luy dans une troisiesme salle, que je recognus d'abord pour celle d'Armes. Il ny avoit sièges ny tapisseries comme dedans les autres^ tout y estoit à négligence et dans un desordre agréable aux braves pourtant ; la poussière sortait à tourbillons par la porte et par les fenestres, et Von faisait dedans un bruit si espauvantable que vous eussiez dit que deux armées de vingt mille hommes s'y coupaient la gorge. iVaus enlrasmes dedans sans cérémonie, et nous vismes là quelques espées pendues au croc, d'autres par terre., qui sans garde, qui sans fourreau, nombre de fleurets sans bouton et de poignards à coquille en monceaux, et vieux chaussons de feutre dans un coin. Nous arrivasmes assez heureusement pour y voir dresser un nouveau venu, qui ne s'estait jamais trouvé sur le pré et navoit jamais veu de duel que dedans un livre d'Art militaire ou sur le Théâtre des Comédiens du Hay. Une jeune fille d'environ trentecinq ans, robuste, nerveuse et d'assez belle taille, estait la prevoste^ qui luy donna., je croy bien, de V exercice toute la matinée; elle luy avait desjà mis l'espée à la main, et, lors que nous arrivasmes, elle luy faisait débander quelques estocades contre la muraille pour luy apprendre à bien alonger. Tandis quelle exerçait celuy-là de la sorte, de plus forts faisaient ensemble d'un autre custé. Ils allaient vigoureusement en besoigne; mais ils s'entre-bouroient continuellement pour n'aller jamais à la parade. Leurs principales leçons estaient de presser d'abord, d'engager l'espée et gagner le fort, d'en venir aux prises et mettre la main sur les armes, mais de ne desarmer jamais; comme aussi les maîtresses s'estudioient fortement, comme ailleurs, de les bien faire mettre en garde, en posture, et à

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les rendre ineshranlablos aux feintes, dedans, dehors, dessus et dessous, et surtout à se bien remettre. Je i'is là une plaisante façon de faire, (/ne je n\ji/ jamais i>eu pratiquer en toutes les escrimes oii j'ai/ esté : c'e^t (j/ie, là, ceux qui entrent dans la salle peuvent prendre le fleuret et le présenter à toutes celles qui y sont, au lieu que ceux qui s'y trouvent les premiers l'offrent à ceux et à celles qui y entrent. J'avois bien envie de tirer une petite estocadeet de faire une petite botte contre quelqu'une de celtes que je voyois là à peu près de nui force; mais maître Cupidon m'en destourna, me priant de remettre la partie à une autre fois, me représentant le peu de temps que nous aurions à voir le reste de son Université. Je luy voulus monstrer autant de complaisance qu'il me tesmoignoit d'amitié., et le suivis dans une basse-court oit l'on apprenoit à voltiger sur le cheval de bois, et oit aussi quelques filles du mestier monstroient à quelques curieux à manier l'halebarde et le baston à deux bouts, et particulièrement à Jouer de l'espadon et de l'espée à deux mains; mais ces fortes d'escrimes, ne m' ayant jamais plû reveillé, ne me pouvoient pas trop plaire endormi comme j'estois. Je priay donc Cupidon d'aller chercher Fortune ailleurs, et luy, qui ne demandoit pas mieux, et qui hait comme la mort ces mélancoliques enragezetces Ixions en idée, en sortit aussi-lost. I^ous passasmes de là pardevant la salle de Dance ; mais, comme elle estoit fermée, nous n'y pusmes pas entrer. Je demanday la raison à mon guide pour quoy toutes les autres salles estaient ce jour-là ouvertes et que celle-là ne V estoit pas pareillement : « C'est, me dit-il, qu'au contraire de toutes les autres salles à dancer, on n'entre point dans celle-cy quand quelqu'un dance, et que tout le monde y est bien venu quand on n'y dance point. « Je me mis à sous-rire de cette politique académique, et prenant cette raison pour argent comptant : u // les faut donc laisser dancer en repos tout leur chien de sou, luy dis-je. — // n'y a rien de plus juste et de plus raisonnable », me respondil-il. Et ainsi nous entrasmes dans un manège, oii quelques dames enseignoient à quelques gallans, selon les règles de Pluvinel, à chevaucher juste, c'est-à-dire à monter à cheval justement, estre bien en selle, courre la bague de bonne grâce, et particulièrement à bien rompre une lance en lice et bien fournir la carrière. Je remarquay là quelque chose d'assez remarquable que je n'avois jamais veu pratiquer à Du Plessi, Del Campo, Arnolfini : c'est qu'on mettoit la selle sur les chevaux tout au rebours des nostres, et que, pour eschauffez qu'ils fussent et hors d'aleine, on ne leur ostoit jamais, et soit dans le

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manège ou dans Vescnrie, on leur tenoist tons/'oius la bride longue et le mors en bouche. D'un autre costé, (jueUjucs demoiselles, sçavantes dans V Art militaire^ apprenaient f exercice de la pictjue et du mousquet à leurs academistes, et certes, c'est une des plus belles choses que Je i>is dans toute VUnii>ersité. Avec une addresse admirable,elles vous les rangeaient en bataille, par troupes, par pelotons, par manches à tant de file et tant de rangs, mettoienl les uns en sentinelles , envoyaient les autres au fourrage et à la petite guerre, leur faisaient faire des marches, démarches, contremarches, serrer la file, desfiler, doubler les rangs et les ouvrir. Au.i mousquetaires, elles vous leur faisaient mettre balle en bouche, f amorce dans le bassinet, la mesche sur le serpentin, coucher en joue et descharger. Elles dressaient les picquers avec la niesme facilité, et les accoustumoient surtout à bien présenter la picque en avant il. Nous allions iaiie sans cloute quelques leHexions naturelles sur cette occupation si agréable, lors que nous apperceusnies (^[uantité d'hommes Je tous aages et de toutes façons qui heurtoient espouvantablement h la porte d'une salle assez semblable en grandeur a celle dont nous estions sortis un peu auparavant, chantant et sautant tous ensemble avec toutes sortes d'instrumens, comme vielles, violons, citres,quiltares, luths, teoibes, harpes, psalterions, »erpens, cornets ii. bouquin, saquebultes, tambours, Huttes, hautbois, cornemuses, trompes, trompettes terrestres et marines, flageollets, manicordions, monocordes, et autres, qui falsolent une musique enragée et endiablée, et une simphonie diaboli({ue. Sans les avoir jamais veus au visage, je les recogneus à la voix, et entendis que c'estoient des musiciens, ou soy-disant tels, qui venoient donner des sérénades à leurs maîtresses, ([ui estoient dans la salle à la porte de laquelle Ils desgueillolent leur cromatique. Je demanday à Cupidon pourquoy on traitoit de si hounestes gens de si mauvaise sorte, et pourquoy on ne les laissoit pas entier dans la salle de la musique pour entonner par nature ce qu'ils n'entoniioienl la que par Dmol; considéré de plus que leur science estoit ctHuposée de nombres comme rarlthmellque. « Mon amy, me dit Cupidon, ces musiciens appartiennent plus légitimement à Bachus<|u':i Cilherée, quoy qu'ils vantent tant la mesure, s'ils l'observent quand ils chantent, ils n'en gardent point quand ils boiveni; ils en ayment mieux une de vin que cent de musique, l'I comme il> ont tousjours

(i) Ce long passage u »?tt'' iiicriiniut- en ibGJ el i8bj.

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des croches dans leurs compositions, leurs démarches sont le plus souvent de travers, et ils ne font pas moins d'esses et de roulemensdans les rues que dans leurs papiers et leurs tablatures. Le n'est pas que nos musiciennes qui sont la dedans ne sçachent entonner aussi bien qu'eux et n'ayment a toucher leurs instrumens ; mais, comme elles ont des règles toutes contraires, elles font aussi des accords bien dilVérents des leurs. Elles ne se servent que de deux nottes ordinairement, à sçavoir du ml et du sol; les autres, comme si, ut, fa, la, ré et les autres, y passent comme des zéros en chiffre, et elles n'en usent que rarement, ayant remarqué qu ils font tousiours chanter improprement ceux qui s'en servent trop fréquemment. » Comme il me disoit cela, la trouppe musicalle redoubloit ses coups à la porte, qu'ils menaçoient de degonder et de mettre dedans par force si on ne la leur ouvroit par douceur, lorsqu'une jeune Muse, un instrument d'ivoire en main, dont je ne vous puis pas bien dire bonnement le nom, n'en ayant pas veu distinctement la figure, mit la teste à la fenestre, et, leur ayant jeté quelques pots à pisser sur la teste, leur chanta ces vers a leurs louanges :

STANCES IRREGDLIERES. .

Musiciens de triqueniques, Enchifarnez et pulmoniques, Rengaignés vos raugues accords :

C'est trop présumer de vos belles games De prétendre ravir nos corps Et ne pouvoir ravir nos âmes.

A quoy bon tout ce tintamare Et ce charivary barbare?

Vit-on jamais dessous les cieux Des extravagances pareilles?

Vous assassinez nos oreilles.

Et vous voulez plaire à nos yeux.

Nous n'aymons pas ces viandes creuses Ny vos grimacé"s maupiteuses; C'est tousjours la mesme chanson.

Nous ne sommes point filles de parolles, Et si nous aymons quelque son.

Ce n'est que celuy dçs pistoUes.

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Songez donc à vos consciences, Car, enOn, arec vos muances Vous n'arriverez point au f>ut, Et n'ouvrirez jamais nos portes Si vos clés ne sont d'autres sortes Que celles de l'a, ré, sol, ut.

Ce n'est pas que vos quittarades, Leutrades et violonades Ne soient belles, sans vous flaltfr.

Nous sçavons bien ce que vous sçavez laire : Mais, enfin, l'art de bien chanter N'est pas celuy de nous bien plaire.

Si vous voulez que nos estimes Consolent vos vœux légitimes De quelque entretien obligeant, Rencontrez mieux nostre génie, Et, vantant moins vostre harmonie, Faites mieux valoir vostre argent.

Je veux que la lyre d'Orphée Soit divinement eschauffée Quand vous la faites resonner; Neantmoins icy, mes chers camarades, Pour nous plaire, il nous faut donner Autre chose que des aubades,

Gupidon s'attache au solide :

Si vostre musique insipide En ces lieux avoit quelque cours.

Nous la prendrions avec joye; Mais c'est de la fausse monnoye Dans le royaume des Amours.

La belle chanteuse n'eut pas plustost finy sa chanson contre les pauvres musiciens, qu'ils recommencèrent leurs pétarades contre la porte musicalle. J'eusse bien voulu voir le succez de cette algarade, lors que Cupidon me dit : « Ces foux ne manquent point de nous venir faire ces sabats, non pas tous les jours que Dieu fit, mais toutes les nuicts que la Lune fiiit, et n'y gaignent que des railleries et des rehullades, comme tu as veu. Allons achever nostre course. Nous voicy près de la salle de l'Astrologie et de la Xegromance; si tu es curieux de te l'aire tirer t«)n horoscope ou de (aire dire ta bonne advanlure, tu trouveras icy des gens à (jui parler et

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h qui respoiulie. — Dieu m'en ^arde, luy respondis-je, je suisdesjà assez lualhenreiix s;ins cela, et ma pauvreté présente me sert d'assez mauvais augure pour mes advantures futures. » Nous entrasmes pourtant dedans en discourant de la sorte, cl, comme je cherchois de quoy me satisfaire l'esprit, je vis une grande afiiche attachée contre la porte d'un cabinet qu'on me dit estre plein de globes, de sphères, d'algèbrcs et d'astrolabes, .le m'en approchay pour voir ce qu'elle chantoit, et, comme je suis assez grand pour voir pardessus de plus petits que mov, je vis pardessus l'épaule des autres que c'estoit quelque chose ii pou près semblable à cecy :

De par (iipidon, premier Je ce nom, par fa grâce de Japifer, (lès-tendre roi/ de C/iipre, de Paplios, d'Amour^ etc.,

« Salul, honneur cl joye. On fait à scavoir que la planette qui prédomine en ce royaume est Venus, mère de Sa Majesté, et que la supputation ne s'en peut faire que par le nombre d'or, h faulte de quovilmenace les malheureux aman s d'oublis, de mespri s, de dédains et d'ingratitudes ;

» Que Venus regarde la liUne tout du long de l'année d'un aspect favorable, parce qu'elle a ses quarts ou ses quai-tiers, et ainsi promet bon succcz dans leurs amours \\ ceux f[ui en ont comme elle, et ses cornes à ceux qui n'en auront point;

» Que ses conjonctions,croissances et déclins, signifient qu'après la conjonction plusieurs dames auront des croissances dans la panse, el plusieurs gallans des déclins dans leurs bourses;

» Que les seuls signes dont l'influence est heureuse sont l'or, l'argent, les estoilles, les diamans, les perles, les pierreries et les astres, ce qui fait qu'on appelle un malheui' un desastre, et un homme infortuné, désastreux;

» Que les lahonreurs d^ amour aijent soin de labourer leur terre et de l'ensemencer souvent, s'il en veulent avoir des fruicts dans la saison ,*

» Que le signe de « Taurus » menace de tristes influences les amans qui promettent beaucoup et ne donnent rien;

n Que devant le signe de la w Vierge » est celui/ de « Libra », qui est un poids avec deux balances, oii se mettent tous les pucelages en équilibre, pour faire entendre qu'ils se vendent et qu'il les faut aciiepter argent comptant, aux prix de la police;

» Que le signe « Gemini n et du « Capricorne » ont des aspects bien contraires et bien differens^ car le premier est favorable à ceux

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qui ont de V argent; mais que celurj qui n'en a point se console de la protection de l'autre, qui ne le laissera Jamais chonimer de panaches (i). »

V argent sur tout.

L'Amour m'empescha de lire le reste, me priant d'aller avec luy vers une salle qu'il me monstra à l'extrémité de la court, au-devant de laquelle il y avoit un tapis de Turquie et une thèze dessus. « Viens, me dit-il, avec moy, si tu veux voir soustenir avant que de sortir d'icy. C'est une des plus belles curiosltez qui se voyentdans mon Université, et d'autant plus rare qu'on n'y dispute pas souvent. » Je ne me fis pas plus tirer là l'oreille que j'avois fait ailleurs, et je le suivis au travers de la foule et de la multitude incroyable d'escoliers et d'escolières qui en empeschoient l'entrée. A son aspect, tout le monde se rangea de part et d'autre sans suisse et sans bedeaux, et nous nous trouvasmes en peu de temps, sans autre empeschement que celuy de nous-mesmes, dans deux fauteuils, sur deux petits théâtres qu'on avoit là dressés exprès pour les parrains et marraines de la thèze, les presidens, bacheliers, licenciez et autres personnes de qualité. Peu de temps après, la comédie commença h jouer, et je remarquay dans leurs disputes une estrange faconde conclusions. Si quelques dames disputoient la thèze en main, le soustenant, loin de leur distinguer ou nier quelque chose, leur accordoit tout. Il y avoit là des dames majeures et mineures en aage, en condition et en mérite, et je vis qu'en niant une miijeure à un pauvre disputant, pour estre nécessiteux et indigent, il ne le put prouver. Il luy arriva le mesme de la mineure. Si bien que, quoy qu'il fit et qu'il sccut sa philosophie sur le bout du doigt, il ne put jamais tirer aucune conséquence en ft)rme. 11 eut pourtant 1 esprit de couvrir son impuissance d'une raison assez apparente, mais trop foible pour estre reçue : « 11 n'est pas besoin (dit-il) de prouver davantage des choses qui ont esté prouvées tant de fois par tous les escoliers de toutes nos escoles. » On ne disputoit point dans celles-là comme dans les nostres, où le philosophe prouve ce qu«" l'on luy nie, et se contente de gagner ce que l'on luy accord»-, sans le prouver davantage. Là, tout au contraire, le disputant pr»)uvr celle qu'on luy accorde, et laisse sans prouver celle que l'on luy nii\ et la négation et concession est tout pour le ct»mple de la presi-

(i) Ce passage a iHô incriminé en i86i et i865.

40 i/ESCOLE de L'iin-EREST ET

dente. La nuict vint tout de bon, et la dispute finit tout à fait; chacun se retira chez sov, et l'Amour, se congédiant de la compagnie, me dit : « Quand In auras vou ma Bibliothèque, tu te pourras vanter d'avoir veu tout ce qu'il y** de plus fameux et de plus célèbre dans tous les Universltez de l'Europe. Elle n'est qu'i» cent pas d'icy, et quand nous aurons traversé cette gallerie nous en verrons la façade en perspective. Au reste, je t'advcrlis par advance qu'elle n'est pas nombreuse, avmant mieux avoir beaucoup de livres dans nos coffres et dans nos bahuts que dans nos cabinets et nos estudes. Nous aurions encore trois salles a voir, celles de la Peinture, de la Chimie et de la Sculpture, mais, comme il n'y a dans l'une que des couleurs, des toilles et des papiers, dans l'autre de la cendre, du feu et de la fumée, et dans la troisiesme des pierres et des cailloux h voir, nous pouvons passer outre. » Comme il disoil cela, nous nous trouvasmes au bout de la gallerie qui aboutissoit à la Bibliothèque, dont la porte estoit embellie d'une grande pièce de marbre où l'on avoit artistement gravé ces lignes espagnoles :

Nonobstant les vieilles coustutues De nommer les livres volumes, Nous les appelons tomos, par La raison que son étimologie Vient du fameux verbe tomar (i), Où chacun icy s'estudie.

Nous entrasmes après cette lecture dans la salle, qui estoit de moyenne grandeur et revestuë, depuis les lambris jusqu'au plancher, de tablettes et d'armoires, sur qui ces messieurs les tomos (c'est-iidire tomes en françois, et il ne faut pas estre tout-à-fait sorcier pour le deviner) estoient arrangez en bataille. Ce fut là que j'ouvris mes yeux de toute ma force et que, me trouvant dans mon élément, je croyois estre au-dessus de tous les autres. Un vieux manuscrit imprime de la Bulle dor estoit seul en son pontificat sur un petit trosne de bois de sapin ; la Philosophie de Platon (2) y estoit aussi des premiers avec les Œuvres de Scot, de sainct Thomas (3), CAsne d'or d'Apulée, la Catena aurea, Bartolomco Aiigelico de Lapidibus preciosis, Janua aurea, Versus nurei, <le Pitagore, V Elégie de lor

(1) Tomar, c est-à-diic j)reiitlrc.

{■i) Il fait allusion à plala, qui veut dire argent.

(J) Il fait allusion à tomar. qui veut dire prendre.

r/UKlVER8ITÉ -DAMOim 41

ef de /'argent de Rons,arc\, la Pistnie parlante, etc., ^t autr<?s œuvres des plus illustres autheurs anciens et modernes. Entre les docteurs de l'Eglise, Origène avoit le premier rang, comme Or-fée entre les poètes grecs et Triphioé-or entre les latins, Horace, llortentius, entre les jurisconsultes. Mais, entre autres livres qui arrestèrent plus mes yeux et ma curiosité, j'y considerny particulièrement un Digeste, et, le voyant si petit en comparaison de ceux que j'avois veus autresfois : « Monsieur, dis-je au bibliothequaire, ce tome est asseurementimparfait, et vous n'y avez peut-estre jamais pris garde, .le m'estonne comme, dans un cabinet si bien remply, on a laissé couler des ouvrages si mal conditionnez. — C'est ce qui vous trompe, Monsieur, me respondit-il, ce livre est asseurement un des plus parfaits de céans, et vous pouvez croire que nous nous y cognoissons un peu. Il est bien vray qu'il s'en trouve de plus amples et que celuv-cy a esté reformé dans la dernière impression, mais ce n'a pas esté sans raison. — Quelle raison, s'il vous plaist, luy dis-je, peut vous avoir obligé d'estropier ce malheureux? — Par la raisou, me respliqua-t-il, qu'il estoit farcy de fadaises etd'er/v/^r en plusieurs endroits. Nous en avons fait tronquer tous les titres, à l'exception de celuy de Donalionibus, et toutes les loix, hormis celles de Numerationibus pecuniae, Possessione bonorum^ et quelques autres, ce qui, l'ayant diminué de beaucoup, vous a fait croire qu'il n'estoit pas entier. » Je tombay d'accord qu'il avoit raison quand il m'eut dit celle-là, et m'abstins de luy faire des questions semblables sur l'examen du reste, me figurant qu'ayant observé cette exactitude dans celuy-là, il ne pouvoit avoir manqué d'avoir fait le mesme dans lous les autres. Mon guide, me retirant de dessus ces peintures parlantes, me fit approcher des muettes et voir lous les tableaux de lous les hommes illustres, qui ne servoientpas do petit ornement à cette salle. .le m'imaginois au con«mencemenlque c'estolt nos hommes illustres de Plutarque, et je crovois que j'en reconnoistrois d'abord quelques-uns à la barbe ou au mulle; mais je fus bien trompé et bien surpris tout ensemble (juaud je vis des testes estranges et des figures incogneuPs. J'en tesmoignay mon estonnement à Cupidon, luy remonstrant l'injustice que les ignovans des siècles présens faisoient aux hero.^ des siècles passez de les desfigurer de la sorte, et de rendre mescognoissables après leur niort des gens qui avoient esté c(»guus iluranl leurs vies de tout le monde par leurs vertus et par leurs victturcs. » On ne fait point icy injustice à personne, poursuivit-il, et le

42 l'escole de l'inïerest et

peintre n'est pas si coupuble que lu penses ny loy si sçavant que tu te l'imagines. Les Alexandres, les Césars, les Pompées, les Hannibals et les autres, sils passent ailleurs pi)ur illustres, ne passent icy que pour braves, et nous ne recognoissons pour tels que ceux-cy dont tu peux voir les noms sur les bordures et, comme l'or l'emporte sur tous les métaux, aussi Hector que voilà l'emportc-t-il sur tous les vaillans, ce Nestor sur les sages, ce Nahuchodonosor sur tous les rois, ce Castor sur tous les amis, ce Medor sur tous les gallans, et, entre les modernes, ce grand Victor sur tous les saincts, Baroedor sur tous les escrivains, Valdor sur tous les graveurs, Floridor sur tous les comédiens, et Fanchon de la Teste dor sur tous les enfans sans soucy. — Cela ne va pas mal si vous l'entendez de la sorte, luydis-je,et véritablement si ces hommes-lh ne sont illustres, leurs noms le sont beaucoup. » J'en aurois dit davantage \\ leur advantage si je ne me fusse arresté sur quelques cartes géographiques que je voyols en parade de tous costez, entre lesquelles je remarquay celle des deux rivières du Tage et du Pactolle, pour la raison (i) que chacun sçait, comme aussi celles de plusieurs villes et mesme de quelques villages fameux par leurs noms, comme Argentine, Argentan, Orléans, Argenteiiil, Argenson, Argencourt, Richebourg, Richelieu, et sur toutes les autres une grandissime carte del Reino de la Plala (2) de la Nouvelle-Espagne. Après cela, ne croyant pas trouver d'objets plus charmans dans ce Heu, nous demeurasmes sur cette bonne bouche et sortismes de la bibliothèque ciirn licencia du bibliotliequaire^ entièrement satisfaits de l'un et de lautre. Je ne sçavois plus de quel costé tourner ny de quoy m'entretenir, lors que l'Amour prit la parole et me dit : « Enfin, j'ay satisfait à ma promesse et à ta curiosité. Tu as veu tout ce qui se peut voir de plus particulier dans mon Université, et il ne me reste plus maintenant qu'à te remettre au lieu où je t'ay trouvé, afin que tu t'en puisses retourner chez toy. Vois cependant si tu as quelque scrupule dans l'âme et si tu as encore besoin de quelque esclaircissement sur quelque chose, afin que je te le puisse donner devant que nous nous séparions ». Je le remerciay humblement de la faveur qu'il m'avoit (aile, et surtout aussi de celle que je le priois de me faire. — Parle seulement, me dit-il. — C'est, luy respliquay-je, que, m'ayant parlé de vos escoliers et de vos esco-

|i| A Ciiiise qn on dit qu'elles ont toutes deux des sablons dorez. (a) Du royaume de l'argent.

I/UNIVERSITK d'amour 43

Hères si souvent, vous ne m'avez rien dit de leurs passe-temps et divertissemens ordinaires. Ont-ils pas des vacances, des congez et des campos, comme ceux et celles des autres L'niversitez? — Pour ce qui est des vacances et des campos, respondlt-il, ils n'en ont jamais, à cause des inconveniens qui en pourroient arriver; pour ce qui est d'avoirdes heures de récréations, ils en ont asseurement, et quelquefois plus que les autres. Au milieu de leurs passe-temps neanlmoins, il faut qu'ils ayent tousjoiirs des livres l'i) dans les mains s'ils se veulent bien divertir. Les jeux les plus communs et les plus frequens entre eux et elles sont le piquet, ii cause qu'il s agist tousjours d'y compter; on n'y parle f[ue d'escart, de capot, de quartes, de quintes, de donner et de prendre, et c'est où nos escolières se piquent surtout; on y joue aussi à la tiioniphe, au Irente-et-un, aux barres, au franc du carreau, à la paulme, mais ce n'est qu'à bander, et à las Damas (2), où celuy-là gaigne tousjours qui da mas (3). Il n'y a point de pro:;ession du recteur icy comme aux autres Universitez, non plus que de fesles tout du long de l'année, hormis une, à sçavoir, l'invention de saincte Croix, et celle du sainct que nous avons pris pour nostre patron, qui est sainct Tomas (4). — Vous ne vous addrcssez pas mal, luy dis-je en l'interrompant, mais de grâce apprenez-moy encore avant que nous nous quittions (car il faut que vous vous imaginiez que, marchant tousjours en parlant ou parlant tousjours en marchant, nous estions desjà assez près de mon laurier) en quoy sont graduez ceux et celles qui estudient icy après avoii fait leur cours. — Nous les graduons tous et toutes, me respondil-il, es arts libéraux, avec cette différence que les dames le sont ordinairement dans le Demander el les gallans dans le Donner. « Au mol de donner, frappé comme d'un coup de foudre, je m'eschappay de mon guide je ne sçay comment, el. voyant qu'à tire-d'aisles il s'etforçoit de me rejoindre, je luy donnât/ ces quatre vers :

Amor, no me siguas mas Que la boisa me derramas. Puez quanta mas doi a damas, El ecco me dize : Da mas.

(i) Des Ih-res s'oulcnd de larpoiU pliislot que des volmno'.

(1) C'est-à-dire aux dames.

(3) Qui donne plus.

(4) A cause du verbe tomar. comme («y desjà dit ry-dcssu'^

44 l'ESCOLB de l/lNTEREST ET

C'est-a-dire plus chrestiennement :

Amour, je ne suis plus tes pas, Puisque mes bourses n'ont plus d'âmes, Et que, tant plus je donne aux dames, L'echo me dit tousjours : Da mas (i).

J'en estois là de mon songe, lors qne mon valet me vint reveiller en sursaut, me disant qu'il y avoit un homme h la porte qui dtmandoit h entrer. Je sortis aussi-tost du lict à demy-reveillé, et, me ressouvenant de ce que j'avois rêvé, je regarday sous mon chevet, pour voir si l'on n'y avoit point mis par hazard quelque branche de laurier avec la paille de ma paillasse pour me faire songer des vcritez. Dans cette entrefaite mon homme entre : devinez qui (îstoit cet honneste homme! c'estoit mon vénérable tailleur, qui, m'ayant retourné un meschant juste-au-corps il y avoit desjh quelques semaines, m'apportoit ses parties, et m'en venoit demander la façon que je ne luy avois pas encore payée. Je te laisse à penser si sa présence troubla la mienne et si son papier fit pallir mon parchemin. Toutesfois, rappellant mes esprits de l'estourdissement et faisant semblant de me mettre un peu en colère, quoy que je le fusse assez tout de bon, je luy dis :

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