L UNIVERSITÉ D'AMOUR
foy, celuy-cy ne passer;» pas à la faveur de l'autre, VA où avez-vous oublié le génitif, ma belle? Tay-toy, me dit Cupidon, elle dit bien et tu ne sçais pas mieux ce que tu veux dire cette fois-cy que Tautre, » Je luy alleguay le Rudiment de Codret pour soustenir mon dire; mais luy, le rejeltant comme un livre d'heretique : « Nous n'estudions pas icy, reprit-il, l'art de parler correctement, mais bien celuy d'aymer congruëment et sans sollecismes. Apprends que dans nostre grammaire il n'y a que deux cas: le premier est le datifs et puis le génitif, au rebours des autres qui mettent ignoramment le genitifdevani le datif. Chacun fait à saguise,etcelle-cy est la nostre, observant seulement ces deux cas, et rien autre sans accusatif ny ablatif comme ailleurs. De ces deux cas nous tirons tous nosaccidens, et iisen dérivent immédiatement comme de leurs principes ; lors que le premier est libéral, le second ne manque point d'estre libre, et si l'un fait gloire d'estre prodigue, l'autre fait vanité d'estre fécond. Cette doctrine te semblera estrange, maisje t'en veuxbienapprendre d'autres particularitez devant que tu sortesd'icy. Sçaches tousjours, en passant, que nous ne reconnoissons qu'un nom seul, mais qui en recompense s'apprend de tous nos scolastiques en toutes sortes de langues. Cesipecnnia en latin ; apystov en grec; monei en anglais, geld en allemand, denari en italien, argent en françois, et dinero en nostre castillan; comme aussi un seul pronom, qui est meus, mea, meum ; un verbe, do, das, dat, comme je t'ay desjà dit; un participe, qui est participant au \erhe fay; un adverbe, clam; une préposition, coni ; une interjection, hay ; et une conjonction, qui est celle qui suit ordinairement toutes choses.
« Outre le do, das, nous avons encore quelques verbes auxiliaires, ou qui font office de verbes, les uns actifs, les autres passifs, et les troisiesmes neutres. Les actifs sont ceux qui ont une activité bastanfe pour la construction d'amour; les passifs sont les paliens et patientes; pour ce qui est des neutres, ce sont les euiuKpies et les chaslrez (et nous en avons icy un grand v(»cabulaire plein), parce qu'ils ne sont ny actifs ny passifs et se conjuguent tousjours mal, parce qu'estant neutres, carent supino, c'est-h-dire (ju'ils manquent de supin. Pour ce qui est de la prosodie, qu'on appelle syllabes, il faut qu'elles soient toutes longues, et c'est impropriété d'en prononcer quelques-unes brèves. »
.le ne peus m'empescher de l'interrompre, luy disant : « Mais comment les vers peuvent-ils estre coulans et magnifiques, et la cadence agréable et harmonicMJse, dont les mots sont tous esgaux
22 h ESCOIiK DK li INTEHEST ET
et pedissi-qm-s ? — Escoiite. me respliqua-l-il, nos mots sont bien diflTérents de ceux qu'on a îippris ù luire ii Ion collège de Loyolistes, et, pour neslre pns pentamètres ny cxamètres comme eux, ils ne laissent pas d'estre aussi énergiques et nombreux. Au reste, nous ne les mesurons point par pieds, comme vous faites, et ne sçavons ce que c'est (jue dactilles, spondées, trochées, chorées et autres semblables reptiles et animaux sauvages. Il n'est pas nécessaire que les uns soyent courts et les autres longs pour estre bons et recevables ; nous avons peu d'esgard à cela, et, lors qu'il s'agist des nostres, nous jugeons de leur bonté par leurs mains, et non pas par leurs pieds, comme vous. Mais passons outre : quand nous aurons autre chose à voir, nous aurons peu t-estre autre chose à dire. « Vois-tu celte porte quarrée devant nous? me dit-il. — Fort bien, luy respondis-je. — C'est la porte d« la Retorique, reprit-il, et il y a <|uelque chose à voir qui le mérite. » Cela n'eust pas plustost frappé mes oreilles qu'il me fist ouvrir les yeux, et j'apperceus un grandissime porti({ue cantonné de deux slatiics de hauteur d homme, dont l'une estoit dor de Milan et l'autre d'argent massif. Ce fut de luy demander aussi-tost quels estoient les prototypes de ces deux figures-là. «Ce sont les deux plus grands et les deux plus célèbres orateurs et retoriciens de toute l'antiquité (me dit-il); l'un est Marc Tulle Ciceron pour les Latins, et l'autre Demosthènes pour les Grecs. » Je me mis 'a les considérer plus attentivement que je navois fait auparavant, et vis qu'au pied-d'estail de la statue, de Marc Tulle il y avoit ces mots en lettres d'or :
A noniinc cl argento disccs.
C'est-à-dire : Avec mon nom et de l'argent, tu apprendras la retorique. Je me tournay ensuite du costé de Demosthènes pour voir s'il n'avoit pas aussi le mot pour rire, et j'y leus :
Diinidinin noiiiinis Hetorira noti indiget.
C est-à-dire : La retorique n'a besoin que de la moitié de mon nom. Je le priay de m'expliquer ces énigmes, et particulièrement cette dernière où je ne vovais goutte avec tout mon latin et mes lunettes. « Tu sais <pie le marc (me dit-il) est un des poids de ce précieux motail, et ainsi quand il dit :
A nuitiinc el argento disccs,
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il veut dire : Avec mon nom, qui est un marc, et la matière dont je suis fait, et qui est de Vargenl, tu apprendras mieux la retorique qu'avec toutes les oraisons et les epistres de mes livres. — C'està-dire (luy dis-je) qu'un marc d'argent est le meilleur retoricien du monde : — Justement », respliqua-t-il. « Pour ce qui est de celle de Demosthènes,
Diniidium nominis Reiorica non indigei,
quelle est la moitié de Demosthènes ? — Demos (i), luy fis-je. — Il est vray, reprit-il, mon amy, et celuy-là qui dit démos à quelqu'un dont il a besoin, il n'a que faire de couleurs, de compliments, d'amphases, de frases, de perifrases, de parafrases, de prologues, d'exagérations, d'amplifications, de circonlocutions ny d'amphibologies retoriciennes quelconques : avec un seul démos il persuadera plus à ses créanciers que Demosthènes tout entier ne persuada a ses compatriotes avec toute son éloquence. » J'allois entrer après cela, mais Cupidon m'en empescha, me disant : « Les devises de ces deux statues t'estant expliquées comme elles te le sont, il n'y a plus rien de considérable à voir dans cette salle, ni la valeur d'un maravedis de retorique à apprendre d'ailleurs. Allons maintenant voir celle des autres Arts libéraux, qui sont de cet autre costé. »» Nous marchasmes tant que, nous entretenant de choses et d'autres, nous nous trouvasmes devant une grande arcade dont les niches d'alentour n'estoient pas encore remplies {et c'est la seule chose que j'ay veu la de vuide), et dont les frises estoient accompagnées de ces vers :
Qui veut avec bon fondement, Loin des cuistres d'araours infâmes, Argumenter contre les dames.
Mette en Dari son argument.
Et plus bas, dans l'enfondrement :
Qui caret argento frustra utitur argumenta,
Cui dare scit, non qui dicere, doctus crit.
« Quel diantre de jargon est icy ? dis-jc à mon compagnon. Voiliï une logique merveilleuse, si l'on la traite do la sorte. Finirons
(I) Vienl <Ui vcihe </«/•, ^ini siguifio (loniier, el démos, (loimoiis.
24 i/bscole de l ixtebest et
un peu plus en avant, et voyons s'ils ne s'en font point accroire. » Disant cela, nous entrasmes dans la salle, où nous trouvasmes nombreuse assemblée d'hommes, de femmes, de filles, de garçons, de toutes façons et de tous aages, qui escouloient attentivement une vieille matrone de vénérable aspect, (jui, se curant les dents et les oreilles d'un de ses ongles, et se mordant les lèvres en allongeant le col çh et là, composoit admirablement sa gravité dans une grande chaise \\ bras de bois de cèdre, en broderie, enrichie de pierres précieuses. Je la pris pour la maîtresse d'escole ; aussi ne me trompay-je pas, car c'esloit ellc-mcsme. Je le recognus en entrant, lors qu'elle nous salua d'un coup de chaperon. Je respondis à sa civilité d'une genouillade à trois estages et d'un coup de chap..., je veux dire d'un coup de bonnet de nuict (Dieu me le pardonne, je Tay eschappé belle, et j'ay pensé dire chapeau, sans songer que je suis couché, ou du moins il en faut faire semblant). Pour Cupidon, il entra comme chez luy, sans dire ny bonjour ny Dieu te gard. Tous les scribes et pharisiens et scribes et pharisiennes crièrent tous cinq ou six fois : Vii^at, vivat, vivat, io, de suite, et clabaudcrent passablement de réjouissance de le voir (quoy qu'il fut incognito). La régente fit cesser le bruit par une belle petite harangue bien troussée qu'elle luy fit in promplu. Nous prismes place pour l'entendre, et, après qu'elle eut finy, elle continua l'explication de sa logique, que nous avions interrompue en entrant, de cette sorte:
« Je vous disois. Messieurs, quand l'illustrissinjc et sapientissime maître et prince est entré, avec son honneste compagnie, que les velleitez ne sont point du tout icy en usage; que cet axiome estoit indubitable, que pour estre parfaitement sage il falloit estre puissamment riche, in actu et non in potestate ; que Yens rationis est l'unique objet de cette science, non pas tant à cause de ce qui s'y enseigne et s'v prati([ue que parce qu'il a un fondement réel, et (jue celuy de la noslre est sur des reailes (j). On ne souffre point icy de contradictoires, comme on n'y permet pas qu'on y refuse ce que l'on y demande; et si une dame faisoit une proposition universelle à son amy de luy donnoi tout ce qu'il a, et qu'il la contrariast, luy en voulant seulement donner une partie, ou luy faisant espérer l'autre dans une saison meilleure ou dans un temps plus favorable, cela seroit contradictoire, et partant contraire aux
jil S'entend sur l'argent.
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lois fondanienlalles de celle académie. Pour ce qui est de l'art de trouver le mcdiiiin, c'est-à-dire le milieu, je crois qu'il n'y a personne qui ne le sçaclie, et, pour emporté qu'on soit vers l'une ou l'autre extremilé, on t)e scauroil si peu s'en esloigner qu'on n'en trouve facilemenl le chemin. Nous excommunions tous les modes, comme harhara^ celaient, ferio, baralipton et autres, à la reserve de dari, en qui il n'est point de dame, pour docte qu'elle puisse eslre,qui ne laisse conclure avec joye. Les hommes peuvent mettre librement tous leurs argumens généralement en ce mode sans avoir besoin de se fattiguer ny de suer sang et eau pour en faire la preuve. Il le prouve aussi-lost qu'il l'y met bien en forme, il n'a que faire en dispute amoureuse de plaintes, d'obligations, de souspirs ny de zèle ; il dit tout en disant dari; on le comprend d'abord, et l'on luv laisse tirer sa conséquence, lors qu'elle est appuyée sur un principe si fort et si solide. Quant ii ceux qui ont la sottise d'argumenter en zelanles, ils sont tousjours contraints de conclure en dabitis. Mais passons aux predicamens. Nous ne recevons point tous ceux que nous a laissé maître Aristote ; nos instituteurs en ont fait un si beau discernement et une application si naturelle, que vous m'advoûerez qu'il ser<.»it difficile de faire cboix de plus beaux paradoxes et d'embrasser une reforme plus agréable. Premièrement, le predicamentde substanve est le premier des siens, comme il l'est des nostres aussi ; nous le rcconnoissons si nécessaire, que celuy qui ne l'a pas ne sçauioit cslre auprès de nous en bon predicamenl. Celuy de quantité est tout entier dans celte science. (!eluy-lh seul a les parties aymables dont on peut dire : Il a dn bien en r/uantitéen tel lieu, il a quantité de maisons dans Seville et dans Madrid, quantité d^aniis en court, tjuantité d'argent en poche. Celuy de qualifc est absolument exclus : en fait d'amour, ou ne regarde pas ii la qualité lors qu'on y rencontre la quantité, qui n'est jamais médiocrement en (juelque pari qjt'elle soit. La relation es» un ^c nos plus célèbres, estant (comme dit sa definilion) respect entre deux; mais encore que celuy qui se fonde en quantité i\h quelque sorte de prééminence sur les autres. Celuy à'habere les fait tous taire, les autres n'en sont que comme relatifs et dependans; c'est la grande mer où toutes les autres petites rivières se viennent rendre. Pour en sçavoir plus qu'Arislote, il ne faut quhabere, il ne faut qu'avoir: on a tout quand on a (|uelque chose, on est homme de bien aussitost qu'on en a, on surmonte les choses les plus insjirmontables, on vient à bout de tout, on pousse tout à bout, et c'est ce grand prc-
•<!6 I/ESCOLE de LINTEHEST ET
duaiuent d'/uihere (iv\e doit sulvio iinmédintenienl fjuando, h celuy de quiindo iibi, prenant riiistoiro ;iii pied de la lettre et dans le mesme lieu (si faire se peut) oii se lait la pétition. Après suivent Taction et la passion, <[ue tous les heureux amants et amantes fortunés esprouvcnt et expérimentent dans leur gloire et dans leurs félicitez amoureuses. >'
La bonne femme en esloit là de sa leçon lors que Cupidon se leva de son siège et moy du mien, et luy, rony)ant le fil de son discours, nous fit reprendre celuy de nostre chemin, qui nousmenoit k la salle de la Philosophie, dont nous estions si proches que je la lecogneus aussi-tost à cet cscrit qui servoit de timbre à sa porte :
Lecteurs., c'est dedans cette salle.
Que Platon (i) sçait bien triompher :
On n'y fait que philosopher Sur la Pierre philosophale.
Et plus bas :
L'Amour est Platoniste (a) encores, Et, dans la conversation, 11 préfère les météores (3), A la génération.
« .Te comprends bien le sens du premier quadrin (dis-je à l'Amour après l'avoir leu) ; mais, pour le second, je vous assure que je ne l'oubliray jamais, si vous n'avez la bonté de me l'expliquer. » .le luy fis sur le mesme sujet la mesme prière plusieurs fois, mais il n'en voulut jamais rien faire. Je ne sçais pas si c'estoit qu'il ne l'entendit pas luy-mesme qu'il faisoit semblant de ne me pas entendre ; tant y a, soit par ignorance, par humilité ou par malice, qu'il le fit : nous passasmcs outre sans que j'en puisse tirer de luy plus d'esclaircissement. A ((ualre pas de là, nous trouvasmes nouvelle matière de curiosité et d'entretien : c'estoit l'Escole de médecine qui suivoit directement celle d'où nous venions de sortir : cela ne me stnprit pas, scachant que
Ubi desinit fj/ii/sirua inripit medicus.
|i} 11 fait allusion de l'Ialoi» le philosoplie à plata, qui vent dire de l'argent massif, en espagnol.
(a) Le mesme que ci-dessus.
( J) Mateorose, en espagnol, s'enlond moins pour les météores que pour les metteurs d'or, c'est-à-dire les grands donneurs et les prodigues.