I, HEURE DU BERGER
tence ? Est-ce une chose si nécessaire qu'un Avant-propos dans un Livre, que les Lecteurs ne s'en puissent passer une fois? Hé de grâce Messieurs! Je donne cent Vers de bon cœur au commencement de tous mes Livres et, pour la sainte amour de Dieu, qu'on ne me parle point de Prose, et qu'on ne me demande jamais de Préface : Qu'on ne m'oblige point à me desobliger, et qu'on ne fasse point consister mon honneur à faire une sottise : J'ayme mieux?... Qu'aymay-je mieux? Attendez que je songe un peu, et ne pi-omeltons rien que nous ne puissions tenir. Guy j'ayme mieux j^et je le dis haut et clair) faire le Dcmii-Roman tout entier, et n'en parlons jamais. Est-ce me mettre à la raison? Est-ce en agir de la belle manière ? Eh ! point de quartier, dites-vous, impitoyables et inhumains que vous «'tes :
Bonne ou mauvaise il faut une Préface, Soit que l'Autheur ou le Diable la fasse, Point de raisons la Raison no reçoit; Tout sens commun suit la règle commune, Href à quelque prix que ce soit, N'en fut-il point, il en faut une.
Où sommes-nous ma Muse? Comment il en faut une? C'est discourir bien impérieusement ! Quoy ! vous me prendrez à la gorge, et vous me ferez faire un Prologue malgré mes dents ? N'en déplaise à la Mode et au Sixain, il n'en sera que ce qui me plaira. Que dis-je, il n'en sera rien du tout. Et comme on ne scauroit faire boire un Asne s'il n'a soif, on ne sçauroit (sans comparaison) faire escrire un Aulheur s'il n'en a envie. J'ay une teste aussi bien qu'un autre; et c'est mal débuter pour obtenir quelque chose de moy de me rompre en visière par un II faut ou un Je veux : [La civilité passe par tout et belles paroles n'écorchent point la langue. Si l'on s'y estoit pris d'un autre biais, je ne sçay pas ce que j'aurois fait? Qui sait si je nen aurois pas peut-estre desjà fait une, et si un poco di buona crea/iza ne m'auroit pas fait accorder à la Complaisance, ce que je ne donneray qu'au Dépit (supposé que j'en donne une). Par Pegaze, cheval de main de Phœbus, vous estes de bons Chevaux de carrosse; je ne sçaurois m'empescher de songer à cette plaisante incartade. Sçavez-vous bien que quand on me met en colère, je me fâche ? que quand je suis fâché, il y paroist ? Si la vengeance est le plaisir des Grands Seigneurs, c'est aussi quelquefois celuy des pauvres gens (et particulièrement de moy indigne). Et si je prends le Livre, le Libraire
et l'Imprimeur, par la mort non pas de ma vie, je , mais halte à la
colère, ce n'est qu'une chaleur de foye, il y a desjà un quart d'heure que j'escris, et ce n'est pas en vain; faisons un coup de partie, et à tout hazard, habillons ce discours en Préface; qu'on en dise tout ce qu'on voudra, nous n'en érouterons que ce que nous voudrons,
LUEURE UU BEROER 53
Dans ce Siècle où Justice sèche
Voit le pauvre droit tout tortu,
Il faut faire de tout bois flèche,
Et de nécessité vertu î
Ma foy, ce n'est pas mal pensé,
Et je suis plus heureux que sage.
Tout sert en cscriture aussi bien qu'en ménage. Et quand j'auray finy comme j'ay commencé,
Et dit trois mots de mon Ouvrage, Je crois que le Labeur sera bien avancé, Et le lecteur, bien content, ou peu sage.
Je vous diray donc que mon Deray-Roman est le travail de deux jours et demi (et j'en prens à témoin mon Frère (i), mon Libraire, et nostre Servante, qui sont tous gens irréprochables), que j'en ay pris le Nom dans mon caprice, et Tinvenlion dans mon esprit (2), et, pour me justifier de quelque infidélité quon me pourrait reprocher, que je ne Vay fait que pour sen'ir de Plan à un de mes Amis qui a dessein de s'y divertir plus à loisir. Voilà qui va bien, fan suis quitte à meilleur marché que je ne croyais, ■ Dieu soit loiic dans tous les Siècles des Siècles. Il n'y a personne qui ne prenne cccy pour une Préface, ou je ny entends rien, quand j'auray dit (Adieu Lecteur) (3).
AU LVXÏEUR.