‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 4)Chapitre 57 sur 169 · L'HEURE DU BERGER · texte numérisé non relu

L'HEURE DU BERGER

DEMÏ-KOM\.\ GOMIOUL, OU ROMAN DKMV-COMiyiJE.

Il estoit rentre-chien et loup des François, et l'enlre clos liizes des Espagnols (c'est tout un) mais c'est-à-dire plus catiioliqucnient et plus chresticnnement, il estoit à peu près l'Jieure qu'il estoit hier entre huict et neuf du soir, et par conséquent le temps que Phelonte, le plus gallant (i) homme de France, devoit aller au rendez-vous que P/iifa/nie, la plus spirituelle dame de Paris, luy a voit donné.

Il n'y a personne qui ne croyc qu'entendant l'orloge frapper celte heure fortunée, il quitta toute sorte de choses pour songer à celle-là, et que mesme (suppose qu'il fut alors à tahle^ il ne soupa qu'à moitié, et prit d'abord honorablement congé de la compagnie pour aller joûyr de celle de sa maîtresse. Et neanlmoins quoy que tout cela soit dans la vrayesemblance, et que tout homme d'honneur, son semblable, l'eust fait sans marchander, comme il y a des gens par tout qui se plaisent à faire enrager les autres, et qui ne font jamais bien, ou le font tousjours à rebours, je vous asseurc sur ma parole qu'il n'eu fit rien (2).

Il y avoit desjà si long-lemps qu'il le perdoit avec elle, qu'il commençoit à s'ennuyer de la voir, voyant que ses rendez-vous ne rendoient point sa fortune meilleure ; et c'estoit une faveur qu'il avoit desjà reccuë tant de fois d'elle inutilement, qu'il croyoil qu'on ne la luy renouvelloit si souvent que pour se mocquer plus souvent de luy. Tout cela joint au degoust ordinaire qu'on a des

(i) II* et III' éd. : le plua giaud.

(») Il'édit., qu'il u'cu Tit rien, main malheur pour luy .

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choses qui le sont trop, liiisoit (jn'il ne se pressoit pas beiiucoup de s*v rendre poncluellcmenl ; ce n'est pourtant pas rpie la pauvre Dame ne reconnut son mérite et son amour, et n'eust un furieux ])enclianl pf>ur sa personne, et un merveilleux tendre pour son dur (pour parler précieusement), mais elle estoit obligée de le désobliger un peu (juebjuefois en présence de son marv pour se mettre ii couveit do ses deltiances, et de le voir comme luy, avec la niesme indilferencc que tous ceux qui la venoient voir avec la mesme prétention, conservant toutcsfois pour luv dans son cœur un je ne sçay quoy d'autant j)lus fort qu'il estoit violenté, et dans son esprit la resolution

hn rompre quelque jour elle-mesuie les fers, Dont elle s'estoit bien elle-inesuie enchaisnée.

Dedans la prison d'Hymenée

Où sont les amoureux Enfers.

Mais le pauvre Phelonln ne comprcnoit rien à sa politique, et (juoy qu'il eust assez d'esprit pour connoistre qu'.il n'en estoit pas haï, il n'avoil pas assez de présomption pour s'imaginer qu'il en fut aymé. ou du moins il eroyoit, s'il y avoit quel([ue inclinati«)n de sa part, qu'elle estoit partagée ii tant de pretendans, qu'estant le moindre de la troupe, la sienne scroit si petite qu'il l'auroit donnée plus que très volontiers au piemier venu (i) pour beaucoup moins qu'elle luy avoit couslé.

Voiliï comme on se trompe dans b>s affaires de (<» monde, comme la prudence humaine ne voit souvent goutte en plein jour, et comme l'amour fait des beveuës aussi bien que la fortune :

lia! c'est (jne le pauvret n'a pas irop bonne veiit^ {-t.].

Toutesfois après «pie le bon Seigneui' eust fait toutes ses loncli«nis corporelles et spirituelles dans sa famille, comme les nuicts semblent longues en hyver ii ceux qui se vont coucher de bonne heure, et qu'il n'esloit pas grand dormeur, il choisit de deux maux le moindre, et conseille par je ne sçay quel bon ou mauvais génie, ou plustost porté par son caprice ordinaire, il prit son cspce, et faisant rester au logis ceux de ses gens qui avoient cous-

ii) III* édit. ; venant.

(a) Ce vers manque dans Icdiliou originale et dans la seconde édition; il est seulement dans la III*.

h HKriu; i)L- bp;rger .'jU

tuine de le suivre, il prit seul ii pie»! sans llambeau le chemin Je la place ducale, où cstoit celle qu'il mugucloit depuis si long-temps (qui sera la maison de Philamie ou, si vous voulez, Philaniie mesme comme il y a plus d'apparence} plus à dessein pourtant (s'il faut adjoutcr foy aux Amans qui n'en ont point) de dissiper ses mélancolies que d'avancer ses alFaires ; il estoit dans une si profonde réverieel marchoiircsprit si préoccupé, «ju'il avoitdesjii passé devant quinze ou seize orlogcs (tant du plus que du moins") sans avoir pris garde quelle heure il estoit, quoy qu'il fut assez curieux de son naturel, et sorty de chez luy sans le sçavoir.

Vous me direz (ju'jl n'avoil qu'à fouiller dans sa pochn, et (juc sa montre l'auroit lire de cette peine sans s'en tant donner, et vous croirez m'avoir dit quelque chose de beau, et avoir trouvé la Pierre philosophalc de l'éloquence, et le Xœud gordien de cette advanture; mais je vous diray pour vous mettre l'espiit en repos de ce costé-là, et comme un homme qui le sçait (sans vanité) mieux que vous, qu'il l'avoit laissée en partant, avec tout son or, à son valet de chambi-e, ou que, ilepuis deux ou trois jours ença, il l'avoit envoyée chez l'orloger pour y faire mettre une autre corde, .le ne sçay pas asseuiément lequel des deux : c'est pouiquoy, de peur de mentir, je vous les donne à discrétion, et il importe peu pour luy lequel vous preniez. Pour moy je prendrois le premier, si l'on me le donnolt à choisir connue à vous, estant plus vray-semblable que l'appréhension des voleurs la luy fist laisser au logis, que la nécessité envoyer à l'orlogt'i ; mais l()Ul ce galimatias ne sert pas d'un l'es tu ; ({ue ce soit celuy-cy, ou celuy-là, ou si vous le voulez tous les deux ensemble, ou soit enfin qu'il n'en eust point du tout, il est constant qu'il n'en avoit point alors, et que quand il en eut eu une, elle ne luy auroit servy que de monstre (c'est-à-dire de parade' . la nuicl estant si noire qu'il peine voyoif-il les pavez pour poser ses souliers de miirroquin, qui furent bien croltez Dieu mercy ce soir là car il laut loiier Dieu île lout par parentèze; au rapport d'un de ses laquais. Ainsi je vous laisse à penser s'il auroil pu voir une esguille et un chillre.

Tant V a (ju'il avoit desjii lait une l)onne partie de son voyage, sans avoir trouvé ny corps mort, ny âme vivante; et celles il luy ennuyoit moins de sa personne que de n'en renconlrt i aucune, de qui il peust estre éclaircy du doute on il estoit. et en quelle heure il vivoit. Ainsi marchant à tâtons, et supputant à l'aclvanture toutes les éphemerides par ses doigt.**, avec tout le chagrin et la

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inauviiise luiineur diin homme ([iii n'a pus accuuslumé (raller à pied la miitt sans chandelle, et sans Cadran au Soleil en dépit de la Lune, il appercciit de loin quelque chose de noir qui venoit à luy, et entendit rouler en mesme temps un carrosse dans une ruti voisine, d'où ce quelque chose de noir venoit de sortir. I/impalience où il estoit (i) de soavoir des nouvelles de Torloge, le Ht avancer vers ce qu'il voyoit, mais il fut bien surpris, quand, en estant assez près pour luy parler et pour en estre entendu, il vit que ce quelque chose de «o//' estoit une belle demoiselle masquée, ou plustost un beau mascjue de velours sur le visage d'une demoiselle,

Car ciilin la uuicl à Paris, Toutes fdles sont Demoiselles; Et toutes les laides sont belles, Comme on dit que tous chats sont gris,

('etle rencontre le surprit d'autant plus qu il s'y attendoit le moins, et que le carrosse qui la suivoit sembloit luy appartenir, s'arrestant court lors qu'elle s'arrestoit comme elle faisoit alors ; et sa curiosité s'augmentant à mesure que son incertitude redoubloit, et estant absolument nécessaire qu'il passast par là, ou par la fenestre, pour aller chez Philaniie, sa civilité luy fist osier sou chapeau en passant devant elle, et sa franchise luy dire ingénument : (( Mademoiselle, je vous demande excuse si je vous prends pour un orloge, et si je vous supplie de me faire la grâce de me dire quelle heure il est? — Monsie/irje ne sçay pas bonnement quelle heure il peut estre à celuv des autres (respondit la pucclle) mais au mien (elle rcgardoit sa montre en disant cela) il est bientost L'heure du Berger. — A^ayment, Mademoiselle, je vous ay donc rencontrée à la bonne heure » (luy respliqua-t-il tout estonné), et la joignant de plus prés : « Je serois le plus heureux homme de France, quoy que le plus crotté de Paris, si elle pouvoit sonner pour moy, et s'il m'estoit permis d'en perdre quelques momens pour vous. » 11 luy disoit cela par gallanterie, et comme battant en retraite (car il y a apparence qu'il en eust dit beaucoup plus, ou beaucoup moins, s'il eust eu quelque autre dessein, et s'il se fut douté de la moindre chose de ce qui luy arriva après), mais il eust fallu estre plus soicier que le diable mesme pour le deviner. — Monsieur (dit la demoiselle avec une voix si douce qu'elle auroit apprivoisé un

III 11' .,1 III' é.l. : qu'il avuiL

L HKl'RK DT BEUQKR 01

loup, et jouant admiiablement bien son roolle) « quand lorloge des dames sonne cette heure, c'est pour celuy qui a le bon-heur de l'entendre. — Ma belle Inconnue (car vous l'estes asseurément si Yostre visage ressemble ii voslre voix), luy rcspondit /V/^'/ow/e retournant sur ses pas, et commençant à s'oulilier de sa visite de P/iilamié) « je ne m'attendois pas ii celuy-là ; il ne tiendra ([u'à vous qutje n'aye la faveur toute entière, si vous pouvez vous résoudre de me donner cette heure bien-heureuse aussi généreusement que vous me l'avez dite agréablement. — Je vous la donne toute entière, et moy-mesme avec (reprit l'Inconnue), car ce seroit ne vous obligeiqu'à demy de ne vous en donner que la moitié. Si vous avez le cœur aussi bon que la langue et si vostrc discrétion ressemble à vostre courtoisie, vous me paroissez assez honeste homme pour ne m'en point faire repentir. — Vous vous repentirez plustost, ma chère (respliqua le galland tout passionné), de m'avoir connu trop tard, que de m'avoir obligé trop tost. — Je seray persuadée de vosfre mérite (poursuivit la fausse masque) par l'air dont je verray que vous vous prendrez pourvous servir de vostre bonne fortune. — Je n'attends plus que vos ordres, mademoiselle, adjoustabrusquement nostreadventurierquis'échauffoit de plus en plus dans sonharnois « pourvous témoigner que j'ayme mieux estre en effect qu'en paroles vostre trèshumble et très-obeissant serviteur, — Sivous estes dans-cette pensée à cette heure, luy dit la bonne dame, ne la laissons pas couler inutilement : Voilà mon carrosse qui nous invite, les plus courtes cérémonies sont les meilleures; je vous veux montrer l'estime que je fais de vous, par l'abandonnemcnt que je vous fais de moy ; montons. » Disant cela, un petit laquais qui estoit juché derrière le carrosse, descendit et, en ayant abattu les portières, il en sortit une autre Inconnue qui n'avoit point encore paru, et qui n'estoit là ce me semble, que pour prester main-forte à l'autre, si par hazard elle enavoiteu besoin, comme par bon-heur elle n'en eust pas; elle estoit presque de son calibre, hor-mis qu'elle estoit un peu plus noble de taille qu'elle, et beaucoup plus roturière d'habits :

Mais l'habit no fait pas le Moine.

Ny la fourrure le Chanoine, Ny la barbe le Médecin.

Ny la longue corne le Diable, Ny le bon bois la bonne Table.

Nv le laiel lousjours le beau sein.

« V2 T, II ]•: 1 1 lu: DU ni: ne. i: ii

P/ielonlc niii eioyoil loiiir Jupiii par les pieds et Pliilon par la teste, ne se fit pas davantage prier, voyant qu'on le prioit de si bonne grâce de son advantage ; celle qui estoit descendue la dernière du carrosse, v l'einonta la première, l'ayant pris par la main ; l'autre les poussa lous deux par le cul, et sauta après eux dedans comme un homme, [.es portières furent haussées en nicsme temps, et hî cocher coi rompu et l'ait an badinage (mais le plus impatient cocher que je n'ay jamais veu), sans attendre lo touche, se mit à l'aire courre ses chevaux de telle impétuosité, que le malheureux petit porte-esponge, ([ui ne voyoit tpie justement assez clair pour se l'ompre le cou, n'ayant encore qu'une jambe sur le mouton, et voulant s'eslancer sur l'autre, peidit prise par le trop grand bransle du carrt)sse, et, glissant le long de la llèche, s'embarrassa le bras gauche dans les bastons d'une des roues de derrière, qui le luy cassèicnt net comme un bras cassé à plaisir. Le crv espouvantable qu'il lit, fit faire halte au cocher, grand maïoufle en cette occasion, (juoy (jue peut-estre fort honnesle hon)me d'ailleurs, et mettre pied ii terre à toute l'honorable compagnie pour voir ce que c'estoit : mais on le trouva à demy roiié, et évanoiiv, et tellement entortillé dans la roue que le cocher eut toutes les peines du monde à l'en retirer. Enfin comme un cocher vigoureux est plus fort de beaucoup {|u'un laquais estropié, il en vint il bout que bien que mal, non sans mainte doleance du maudit trotin toutesfois. Et l'ayant emmailloté dans son manteau tel quel, et jette dedans le carrosse comme un pacquel, nos deux Inconnues avec Phelonte y reprirent leurs premières places; et le cocher, jurant Dieu comme un chanetier embourbé ou renversé (l'un ne vaut pas mieux (jin^ l'autre.-, estant lemonté sur son siège, toucha à toute bride je ne sçay où; et moy je ne scay comment vous décrire les mines et les postures différentes du blond Monsieui- et des deux Dames noires. De ces dernières, l'une ne disoit rien par politique, et l'autre non pas faute de langue, mais manque de n'avoiipeut-estre rien à dire. Pour le ntasle, comme on est plus prudent apiès la faute que devant, il perdoit tie moment en moment de son humeur enjouée, il devenoit tout stupéfait et tout décontenancé, et il avoit si mal au c(eui (jull ne songeoit pas qu'il en avoit deux dans sa main : il fut d'une ti<qj grand** extrémité à une autre :

Kt pour avoir esté d ahoid un peu trop fou, Il fut alors un peu trop sage.

I, HICUIIK DU BERGKlf fi'i

Il esloit en peine quoy qnil fut ii son aise, comme tous ceux qui sont i\ leur aise sont tousjours en peine : Mais, raillerie à part, n'avoit-il pas autant de raison d'y estre, que garçon de sa sorte? Il avoit véritablement trouvé une dame fort civile, mais il en av(»it aussi rencontré une fort rêveuse :

Et conmie on craint toujours ce qu'on ne counoisl poiul, Kl (ju'()!i ne coimoisl point tousjniirs r.e (lu'il faut craindn.';

Il ne sçavoil à quoy attribuer une si rare courtoisie et une si profonde laciturnité; de plus que sçavoit-il où on le menoil? et avec qui il estoit ? s'il avoit aflaire à d'honnestes gens? ou non ? si ce nestoient point des voleurs déguisez, et qui ne luy faisoient un peu d'honneur ([ue pour luy faire beaucoup de mal ?Que sçavoit-il? ma foy je n'en sçay rien, mais je sçay bien que j'en aurois esté plus en peine que je ne suis maintenant, et que je tiens pour un petit miracle comme il n'y l'ut pas davantage :

Mais que ne peut l'Amour sur les gens de son ît^^c ■•

Son espérance luy faisoit oublier sa crainte, la pensée de sa félicité future adoucissoit l'amertume de son inquiétude présente; il auroit soufFert une année entière dans l'attente de cette heure amoureuse, et il ne pouvoit s'imaginer ([ue

Mercure fut exprès tombé du Ciel en Terre, Pour le venir voler sous l'habit de l'Amour.

Le souvenii- de Pliilamie le touchoit un peu plus alors qu'auparavant, mais beauicoup moins que le reste; il sçavoit que ce cpii est difleré n'est point perdu, et qu'au pis-aller, il en seroit quitte auprès d'elle pour quelques excuses; mais le sort qui l'entraînoit, estoit la disposition de sa capture et les circonstances de son engagement qu'il trouvoit gallanles quoy qu'étranges et inoûies; et où il voyoit ([uelque chose de si bizare. de si naturel et de si libre, qu'il ne s'en pouvoit imaginei- de mauvaises suittes contre toutes les apparences. Comment, disoit-il entre ses dents 'car il sçavoit faire des vers comme les autres, et sur le champ), cela auroit esté beau qu'un amoureux des onze mille Vierges conune luy n'en eust pas sçeu l'aire :

Qui rencontrcroit sans massacre Deux Maîtresses et deux Valets, Kt deux Roussius que beaux que laids Attachez au timon d'un Fiacre :

r.-'i ]/HiiUUE Dir nPRGËQ

11 fairlroit, pour ne pas les prendre, l'astre plus qu'un et cetera; Tour uioy deusse-je me voir pendre, Je veux voir ce qu'il en sera.

Quand par une Parque meilleure, Je ne pourrois fuir ce danger; Mourant à V I/eurc du IJergcr^ Ji- ne mourray qu'à la bonne heure; Relirez-vous donc soupçon ! doute !

Je ne suis pas un animal; Encor que je ne voye goutc, Je vois bien que rien n'ira mal.

Je ne sça\' pas ce que l'on nomme

Une aventure de Roman,

Mais de voir un fort honeste homme

Marcher seul à pied nuitament,

El courre avec deux Demoiselles

Toute la nuit le guilledou.

S'en doit estrc une des plus belles,

Ou le Poêle n'est qu'un fou.

Il clisoit {-cla tout bas comme tous les ^ons d'esprit ont coustume (le dire les choses d'importance, tandis que le carrosse rouloit tousjours, comme si deux diables rciissent traisné au lieu de deux chevaux, ce qui fit revenir de sa sincope le vénérable laquais qui cslouHoit dans la houppelande du cocher. Nostre Plielonte ne sçachant que dire, se mit à faire quelque chose, et plus losl pour l'importunito (ju'il en recevoit, que pour aucune charité qu'il eut envie de luv rendre, le dehouppelanda le mieux qu'il pust et luy donna un peu d'air, qu'il n'eust pas plus lost respiré :

Qu'avec un helas nonpareil !

Sa main droite et blesme et noirastre, Vint servir en guise d'emplastro A son bras gauche d'appareil.

Le cocher arresla sur ces entrefaites, et l'une des demoiselles estant sautée aussi-tosl du carrosse par dessus la portière pour l'ouvrir plus viste, et l'autre ayant encapuchonné la teste de Phelonte dans son escharpe (de peur qu'il ne reconnjit, et la rut à quelques enseijTnes et la maison à quelques marques) en

L HEURE DU JJERaRR f',.'

desceiulil soudain avec luy, cl reulraîna plus visle que le pas dans un certain logis dont la porte fut fermée aussi-lost, et qui avoit toute la mine d'eslre le sien, parce qu'elle eu scavoit parfaitement les estres. Phelonle sot et sage tout ensemble, se laissa (aire, comme la prudence veut qu'on permette ce qu'on ne sçauroit enjpcscher, et, ayant recommandé son âme à Jupiter Hamon, se laissa conduire aveuglette par ces deux bonnes filles (Dieu me pardonne si je nients) qui ne le decapuchonnèrent point qu'il ne fut au pied d'un petit escalier, où il faisoit si obscur qu'il n'y vit point plus clair que s'il avoit encore eu les yeux bandez. Lii, celle qui luv avoit promis monts et merveilles luy dit en luy faisant le pied derrière : « Mon brave, vous soyez le bien venu dans vostre maison de l'isle- Boucliard >>, et quelques autres complimens semblables à proposito ; Phelonte faisoit faire à son chapeau et ii ses genoux l'oflice de sa langue, et ne luy respondoit que par quantité de révérences et de baises-mains, et ce fut durant toutes ces civilités réciproques, quoy qu'inégales, que remuant tousjours les lèvres et levant les pieds, ils arrivèrent tous trois au haut Au petit escalier où aboutissoit une allée aussi longue et étroite, ([ue sombre et ténébreuse, et qu'il falloit traverser pour aller dans l'appartement qu'elles luv avoient destiné. Comme elles n'avoient point de lumière exprès, et que c'estoit un chemin à se casser la teste, la belle Inconnue qui faisoit les honneurs de la maison, comme elle avoit fait ceux de la ruii, luv dit, passant la première : « c'est mon Capitaine pour vous monstrer le chemin, et non pas mon indiscrétion, que j'en use si familièrement que je fais. — Quelque chose que vous faisiez, reprit Phelonte, à qui la voix commençoit à revenir avec le jugement, vous me faites tousjours grâce, et je vous fais tousjours les mesmes protestations d'estre vostre valet jusqu'à la mort. — \e parlons point de cette vieille Gaupe, luy respliqua la masque, ou la demoiselle masquée, je ne vous ay point fait veiiii- icy pour la voir ny pour la souhaiter, vous estes dans une maison et non pas dans un tombeau, v<ujs errez dans les ténèbres d'une anti-chambre, et non pas dans celles d'un sepulchre, c'est l'absence du jour qui les cause, cl non pas celles de l'àme; la vie est la meilleure chose que nous ayons en ce monde, et le meilleur moyen que je sçache de la bien entretenir est de se r6ntrcconimuni([uer les uns aux autres. La mort est une privation qui n'est rien, et quoy que je fasse différence entre la dignité et l'espèce, j'estime sans comparaison plus un Chien vivant qu'un Satrape mort: la plus belle est celle qui vient la plus

(Mi L HKl'RK DU BEIIGEU

tard; comme il y a des brutaux et des désespérez qui l'ayment et qui la cherehenl, il est dos vertueux et des sages qui la luyeut et qui la haïssent. »

Je vous laisse à penser si la nialicieuse donz<;lle (|ui eonsol(>it(i) le bon Phelonte de la sorte, avoit leu les romans, si n'en voilà pas un leulUel du plus fin qu'aye jamais imprimé Courbé (a), et si elle scavoil donner de Teau beniste de Cour sans goupillon. Elle marthoit tousjours en parlant, et l'autre Ineonnuë et Phelonte aussi en l'écoutant, ([ui esloil merveilleusement ravy de rentendre ainsi raisonner, mais qui l'ut estrangement surpris, (juand estant arrivées il la porte d'une grande salle éclairée d'un grand chandelier de cristal garny de bougies, elles le prièrent d'y entrer et d'y prendre un peu de patience. A quoy ayant obeï par maxime d'Kstat, elles fermèrent la porte ii la clef sur luy, et le laissèrent seul (aussi estonné que s'il fut tombé des nues) songer à sa conscience et philosopher sui la catastrophe de cette comédie, tandis ([u'ellcs furent donnerordre à leurs alVaires. Comme je n'estois pas avec luy pour avoir remarqué de quel œil il vit cette surprise, je ne sçay de quel esprit il la supporta, et je ne vous en diray ny bien ny mal : L'Histoire raconte pourtant le tout à son advantage, et dit, que faisant de nécessité vertu, il se promena peripateticiennement et avec la inesme froideur et la mesme ti'ancjuillité, ny plus ny moins, ([ue s'il eust esté chez luy ou qu'il eust sçeu où il eust esté ; et qu'il ne ne luy ennuya pas tant qu'à quelqu'autie esprit fort qui auroit esté à sa place, parce que, quoy qu'il fut seul, il estoit tousjours en bonne compagnie lors qu'il estoit avec luy-mesmc.

Les tableaux ([ui ornoient la salle en bon nondire luy fournirent pourtant quelque matière d'entretien spirituel. Comme il l'estoit foii il aymoit tout ce qui l'estoit comme luy ; mais quoy qu'il chérit beaucoup la Peinture muette, il idolâtroit davantage la parlante, parce qu'il y excelloit naturellement hien, et qu'il faisoit les vers avec tant de facilité qu'il ne luy falloit pas plus de temps pour en faire quatre cens bons, qu'à un autre pour en forger (juatre meschans. C'est pourquoy, ayant promené ses yeux sur tous les tableaux de sa prison, et s'estant particulièrement arresté à en considérer un qui luy sembla le plus bizare et le j)lus confoirnc à son humeur fc'estoit un Amour en colère qui faisoit par force humilier

(I) II* et 111° éd. : coriseilloit.

(2\ III* éd. : Augustin f>)urbé ou Toussaint du Bray.

L IIKURR DU UKIUIKII (îT

devant luy une belle aveugle), il ne laissa |jas ♦•clia|>pet cet epigramme qui estoit au dessous,

Quoy que l'Amour sur celte belle, Prenne quelqu'einpii-e anjourd'liuv, Elle est aveugle comme luy, Mais il n'est pas charmant comme elle.

Il trouva ce quadrin aussi bon que le sujet en esloil beau, et, comme il allolt nonchalamment de costé et d'autre, voyant un cabinet entr-ouvert dans un des coins de la salle, il y entra plus par boutade que par curiosité ; il n'y avoit dedans qu'un petit lit de camp sans rideaux, un fauteuil, une table, et une petite cassette dessus. Il se mit dans le fauteiiil et s'approcha de la table pour y rêver plus commodément acoudé, et comme il regardoit de tous costez pour divertir ses esprits par ses yeux, il les arrcsta sans y songer sur la cassette, plus fixement que sur autre chose, soit qu'elle fut plus pr»?s de luy que le reste, ou qu'il pressentit qu'il y avoit dedans ce qu'il y trouva ; et ses mains ne pouvant demeurer inutiles en si belle occasion de luy rendre un si bon office, s'y estant portées presque aussi-lost que ses yeux, il vit qu'elle n'estoil pas fermée, et, l'ayant ouverte pour pousser sa fantaisie ii bout, il y trouva plusieurs papiers qui ne servirent pas peu à le divertir dans sa solitude, et dont le premier avoit ponr tiltre A la belle Philis, Fleur. Il se réveilla comme en sursaut à cette veuë et l'ayant considéré avec moins d'indilïerence qu'auparavant, il y lent là en original ce que vous allez lire icv en copie :

A la belle Philis,

l'Meur.

Quand d'un saint désir trausporlé Je fus hier à la Charilc, D'un estrange accident mon ardeur (ul suivie : Car par un mal-heureux et favorable sort. Le jour que le grand Pan reprit sa b»;IIe vie. Pensa bien contre mon envie Devenir celuy de ma mort.

Sui' \u<)\\ ;\nie, peu s'en lalhit

()ue la perte île mon salut Ne fit un jour de deiiil de ce jour d'allégresse : Mais si cette disgi-Ace alors avoit eu lieu.

68 l'heuri-: du de[iger

J'aufois pu me vanter et publier sans cesse, D'estre mort pour une l)eeï»se, Dans la garde-robe d'un Dieu.

Lors (|ue la force me faillit,

Je voulus demander un lit Aux Pères dont rhal>it est différent du nostre : Mais quand leur charité m'eut comblé de bienfaits, J'auiois beau me coucher dedans le lit d'un autre,

A moins que d'estre dans le voslre,

Je n'en relèveray jamais.

\ oyez en quel estât m'ont mis

V'os beaux yeux, ces chers ennemis.

Reparez leurs rigueurs par vos soins charital)les, Prenez autant d'amour comme on en a pour eux, Poussez en ma faveur quelques vœux favorables,

Et parmy tant de misérables

Je seray le seul bien-heureux.

Je règle mon ambition

Aussi bien que ma passion, Et sans vous appauvrir pour cesser de prétendre : Adorable Philis, vous pouvez beaucoup mieux, Nous donner d'un seul mot plus qu'on ne vous peut prendre,

Et vostre bouche me peut rendre

Ce que m'ont dérobé vos yeux.

Si mon cœur garde le secret,

J'appréhende qu'en indiscret, Vous disant qu'il vous ayme, il ne vous impoiliine : Philis c'est toutesfois la pure vérité.

Et si vous n'en avez encor de preuve aucune,

C'est manque de bonne fortune

Et non de bonne volonté.

De grûce, songez à cela,

Et lorsque vous me vei'rez là.

Jugez de mon ardeur par mon profond silence : L'amour ainsi qu'aveugle est muet quelquefois, Et quoy qu'un beau discours ayt beaucoup de puissance,

Les regards ont plus d'éloquence

Que l'éloquence de la voix.

Pilelte (i).

(i) Anagramme de Le Petit,

li HEURK DU BEHGER OP

Il vit bien qu'il y avoit de rainonr sur le jeu, et que son Inconnue ou son Hoslesse en avoient donné dans l'aisle au Poëte ; le goost qu'il trouva à ces vers fit qu'il visita les autres papiers avec plus d'empressement, car outre qu'il les aymoit furieusenienl fort, et les faisoit horriblement bien (pour parler h la mode), il connoissoit particulièrement TAutheur de ceux-cy dont il estimoit les ouvrages comme des pièces plus naturelles et capricieuses que polies et estudiécs ; cellc-cy luy tomba à propos entre les niains comme s'il l'eust long-temps cherchée; son titre bizare plût à son humeur qui l'estolt un peu, et il ne pût faire moins que de voir ce que ce pouvoit estrc, c'estoit

Impromptu fait a loisir.

Stances Acrostiches.

Me pouvez-vous voir dans ma peine

Aymable fille en vous aymant ?

Généreuse Philis avez-vous fait serment

D'estre incessamment inhumaine ?

Est-il possible qu'en vainqueur

L'amour n'ayt point pouvoir de vous mettre en servage ?

Et s'il est tous les jours dessus vostre visage

Ne peut-il estre en vostre cœur?

Estant juste comme vous estes,

Blàmcz-vous mes feux innorens?

Offense-t-on les Dieux leur offrant de l'encens ?

Condamnez-vous ce que vous faites ?

Tout le monde dira que non;

On le croit, et pourtant dans mon ardeur cxtresiue

Je ne vous pourrois pas dire que je vous ayme

Sans les lettres de vostre Nom.

Pilett^.

Il lisoit ces vers avec tout le plaisir d'un homme qui en prenoil beaucoup à en faire, et avec toute l'admiration d'un esprit qui ne s'y connoissoit pas moins. Cette dernière pièce luy parut d'autant plus belle qu'elle estoit difficile ii faire, et faite neant-moins avec assez de facilité; mais 11 ne sçavoit si c'estoit Piletle qui estoit

(i) A. Mademoiselle Ma;jf<lelene Boctcts.

ÎO I/HKUHK du 15EKUKI!

amuuicux Je lune tie ces ileux iiieoiinuës, ou si ces deux Inconnues estoient amoureuses de Pilette ou de ses pièces. Espérant en avoir plus d'éclaircissement dans d'autres papiers qu'il trouva dans la cassette, il remit ceux-là au nombre de ceux qu'il avoit desjà leus, et mit ceux-cy au rang de ceux qu'il vouloit lire : Fleuron et Fleurette à la belle Pliilis, c'estoit deux pièces différentes et détachées, quoy que toutes dédiées ii une i)ersonnc en guise de bouquet; voicy ^e que c'estoit que le Fleuron :

A la belle Philis.

Fleuron.

Puis que vous voulez que ma plume,

Confidente de mes mal-heurs ;

Avec de plus vives couleurs

Vous peigne encore un coup le feu dont me consume

Celuy de vos beaux yeux vainqueurs;

Quoy que l'amour rende ma Muse

Honteuse, timide, et confuse,

De voir sa liberté captive dans ses fers,

J'obeys à vos loix en faveur de ma flàine.

Gomme Amant vous aurez mon âme,

Et comme Poëte mes vers.

Pour vous faire donc un modellc

D'une chose qui n'en a point,

Et vous tracer de point en point

Un amour qu'avec l'or, d'une chaîne si belle,

Le Ciel et le hazard ont joint;

Sans vous dire qu'il est extresine,

Philis, consultez-vous vous-mesme :

Dedans vostre miroir examinez-vous bien,

11 fera bien pour moy ce «ju'il fait pour un autre,

F'' t. par la puissance du vostre

Jugez de la grandeur du mien.

Voyez avec quel advanlage

Vostre père vous a formé.

Et si Ion peut estre charmé

Par les traits naturels d'un plus charman visage

Où l'on voit l'albâtre animé;

Vous seule, dedans vostre chambi-e,

Piegai-dez-vous eu chaque mend)re :

l'ueukk du behoer 71

Considérez, Philis, si c'est chair ou poisson, Et dites-moy sans fard, voyant toute l'affaire. Que ne voudriez-vous point faire Si Dieu vous avait fait garçon ?

Touchant la plus belle partie Et la plus petite du corps.

Pour qui dans mes ardens transports fay tant de passion et tant de simpatie, Que n'oseriez-vous point alors?

Diriez-vous pas cest un stupide, Il a le goust plus qu'insipide.

Et le cœur de molesse ou de honte abattu. Si dans C emportement que son aspect anime. Je ne faisois pas ce doux crime Dont je fais toute ma vertu ( i).

Vous sçavez tout faire à merveille

Mais sur tout l'amoureux mestier.

Et qiioy que je sois vieux routier

Mon cœur ne s'est point fait longtemps tirer rorcille,

11 demanda d'abord quartier;

Vous sçavez quand je vous eus veuë.

Que de ma liberté perdue

Je ne fis pas chez vous le lier ny le meschant;

Que dis-je? vous pouviez vaincre avec plus de gloire.

Et si vous m'aviez voulu croire

Je vous l'aurnis fait *sur le champ.

Voilà le récit véritable

De ce que je vous ay promis;

Agréez qu'il me soit permis

D'espérer de l'amour d'une personne aymabie.

Et d'estre au nombre des amis;

Songez, obligeante Maîtresse,

A me tenir vostre promesse.

Puis que je vous tiens celle où j'estois engage :

Considérez la loy que mon mal-heur m'impos.-,

Si je vous donne peu de chose

Je vous donne tout ce que j'ay.

Vous pouvez agir sans contrainte Coniklemment avecque moy ;

(i) Celle sUnce a cl.- incriminée en iH6:i cl |865

L'HEUllli UU BEUOEH

Je suis homme de bonne loy,

Et qui très-volontiers paye chopine et pinte,

Philis alors que j'ay dequoy :

Je sçay la manière de vivre,

\li la méthode qu'il faut suivre

Alin de vivoter dedans ce inonde-cy;

Mais sans trouver mes soins et mes transports estranges,

Souffrez qu'ayant fait vos loiiangcs

Je fasse les miennes aussi.

Je crois que je suis bien voslre ho;nmc,

Je suis amoureux comme un chat,

Et quoy que gueux comme un gros rat,

Dans Paris, dans Madrid, l^ondres, Vienne et Rome,

J "ay passé mon temps en Prélat.

Je ne fais querelle ny fraude.

Et n'ayez peur que dans la chaude

Vos petits interests ne soient bien soutenus;

Je sçay rendre Philis alors que l'on me donne,

l^t je connois lart de Bellonc

Autant que celuy de Venus.

Tandis que vous pouvez encore

j-lt plaire et donner du plaisir,

Satisfaites-vous à loisir,

Et souffrez qu'en secret un amant vous adore.

Et vous conte son chaud dcsir.

Aussi bien les Lys et les Roses

Qui sur vostre teint sont écloses,

Perdront en peu de jours l'éclat qui les maintient ;

Les rides et les plis viendront prendre leur place,

La jeunesse et la beauté passe.

Et la vieillesse et la mwt vient.

Alors vous voyant rebutée, Et tous vos amants retirez, Cent fois vous vous repentirez D'avoir avecque raoy tant fait la dégoûtée; Cent fois vous en enragerez; Mais vos plaintes mélancoliques N'auront responses ny respliqucs; Vous me ferez plus lors de peur que de pitié, Mes yeux ne vous verront qu'à peine, Et vous porteront plus de haine Que présentement d'amitié.

l/BFURE DU fiERGKR 73

Ainsi songez-y de bonne hf-ure,

Sans attendre à rcxtremité,

Aynicz par générosité,

Puisque le passe-temps Philis vous en demeure,

Le plaisir et l'utilité.

Ijaissons-là la cérémonie,

Il me semble qu'on me dénie

Le bien que l'on me fait avec un compliment;

En matière d'Amour, dont la force est si grande,

Lors qu'on donne sans qu'on demande

On donne presque doublement.

Pi LE I TE.

Ce Fleuron luv plùl extiènienient pour estre une des plus belles fleurs que le Poëte cust cueilly dans le jardin des Muses, et le hiissant en bonne odeur de sn renommée luy donna quatre fois plus d'envie qu'il n'en falloit pour voir la Fleurette qui sembloit l'inviter d'elle-mesme à la prendre, ce que firent ses mains par le consentement de ses yeux, et ce que je croy que vous ferez aussi sans vous faire tirer Torcillc :

A la belle Philis,

Fleurette.

Agréa !>lc objet de mes vœux, Belle Philis qui de nous deux, A plus sujet de se poursuivre, Et de s'écrier au voleur :

Vous, d'avoii- perdu vostre Li\Te, Ou moy, d'avoir perdu mon cœur.

Ne faut point tant faire de bruit, Ny m'appeler voleur de nuit.

Cet infâme et honteux reprorlie Vous perd malgré tous vos efTorli^; Si jay foiiillé dans vostre poche, Vous avez foiiillé dans mon corps.

Avec Marquis [i] sur le Pont-neuf, Environ entre huit et neuf, Nous allions j)romener pour rire :

I^à, vous listes vostre beau coup; Si bien qu'on peut justement dire.

Que ce fut entre Chien et Loup.

(i) C'est le nom de son \)C{h cliieu.

L HEURE DU BEUGEU

Dedans un endroit s>i passant, Contre Tâinc d'un innocenl, Faire cet attentat énorme Avecque vos yeux inhumains :

N'est-ce pas cstre en bonne forme Larronnesse de grands chemins?

11 ne faut point que vous disiez Que ce qu'alors vous en faisiez, N'cstoit point par mauvaise envie; Cette raison est sans couleur, Ce n'est pas espargner la vie, Lors qu'on donne tout droit au ccrur.

Si vous l'eussiez alors voulu, Peut-estre peu s'en eust fallu Que nous n'eussions vuidé querelle : Et par un surprenant retour, Aymant desjà la criminelle, Le crime n'eust esté qu'amour.

Tout le mal auroit esté bien, Je n'aurois plus parle de rien.

Et dans une candeur si grande, Estouffant mon mauvais dessein, Je vous aurois fait une offrande, Au lieu de vous faire un larcin.

Mais enfin voyant sans soucy

Vostre cœur au vice endurcy

Me fuir loin de me satisfaire :

Je crus qqe le pire estoit mieux.

Et que mes mains me pouvoient faire

Satisfaction de vos yeux.

Toutesfois (dont j'ay grand regret)

Moins vindicatif que discret.

Je parus encor magnanime :

Et quoy que tout me fut permis,

Je vous advertis de mon crime

Avant que de l'avoir commis.

Je me coulay donc contre vous,

Mais ignorant l'art des Filoux,

Je me vis frustré de ma proye.

Et ne pris, pour trop toupier,

Au lieu d'argent et de monnoye

Qu'un peu de bois et de papier.

LHKURK IJU BEUOKK 75

Un riicschaut Livre sans fcrrrinii-, Avec un vieux Chapelet noir l'ut le sujet de ma vengeance :

Dites, Philis, devant les Cieux, (]onnustes-vous jamais en France Tn voleur plus devotieux ?

Pour deux crimes si diHereiis, ' Si l'on nous mottoit sur les rangs,

Ce seroit une chose rare, De voir danccr sous un pivot Une voleuse si barbare Avec lia larron si dévot!

Mais iiiotlcz-Yous à la raison, Puis qu'il est encor de saison, Car malgré tout vostre artifice Et vostre eau lieniste de cour, J'obtiendray tout de la Justice, Si je n'obtiens rien de l'Amour.

Ne m'obligez point à m'armer.

Comme vous m'obligez d'aymer.

Et ne forcez pas ma clémence.

Avec vostre dévotion, De prier Dieu pour ma vengeance, Et pour vostre punition.

Demeurons comme nous voilà,

Vous gagnerez plus à cela

Qu'à vous plaindre, et qu'à me poursuivre;

Il vous est plus aisé, ma sœur.

De prier Dieu sans vostre Livre

Que moy, de vivre sans mon cœur.

Pli. En t.

H ;umoit tant ces sortes de gallanterios (pi'il s'entrolenoil ainsi avec la Muse iaiitasque de Pilette comme si de rien n'enst esté, et sans songer à ce qu'il allolt devenir. Il s'cstoinioit pins de trouver ses écrits dans le lieu où il estoit que de s'y voir luy-inesme : il ne pouvoit imaginer qui estoit cette Philis, ny croire que ce fut <|uelqu'une de ses deux Inconnues. Ce n'est pas (pi'il n eusl esté bien aise de se l'imaginer, et (|u'il n'eust donne cjuclque chose de bon pour en sçavoir la vérité: mais qui Diable luy auroil dit? mais que Diable, veu\-j"dirc plustosl , (juand il en auroil eu unali»r>. l'esprit

76 i/heure du berger

de mensonge dit-il jamais un n«ot de véritable? Comme il estoit dans cette rêverie, il vit encore nn papier sur la table plié en |>oulet. ce fut sur ce nial-hcnreux qu'il dcschargea sa mauvaise humeur, et sur qui je vous donne aussi permission de descharrçcr la vostre :

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