SONGE AMOUREUX
SONNET EN VEHS.
Obsiurité charmante, ombre vaste et pompeuse, Image du néant, voluptueuse nuit, Mère de mon amour que l'Amour tousjours suit, Rends-inoy Taymable objet de mon âme amoureuse.
Tandis que loin de loy l'Aurore paresseuse Fait triompher partout le silence du bruit. Par le Songe ton fds, en ce commerce instruit, Donne-moy de Philis la joiiissance heureuse.
Ainsi parloit Daphnis à la Sœur du Soleil, Et Morphéc estonnc de son feu sans pareil, Satisfaisoit ses sens d'un soi't des plus célèbres.
Mais helas ! dans le fort de sa félicité, L'Astre du jour parut avecque la clarté, Et son bien disparut avecque les ténèbres.
Quoy que toutes ces pièces fussent gallanles et dédiées ii la mesme personne, elles avoicnt esté faites sur de differens sujets, et il en avoit plusieurs de songer ii des choses moins fabuleuses, c'est ce qui cmpeschoit qu'il n'y prit toute la satisfaction qu'il y auroit trouvé en tout autre lieu que celuy-là, il rencontroit pourtant matière de consolation où il trouvoit matière de divertissement, et il se flattoit de l'espérance d'en cstre quitte à aussi bon marché que Pilelte si ses Inconnues aimoient les vers, comme il y avoit grande apparence, ptiis qu'elles en avoient un coffre plein, et s'il ne tciioit (\\\» rimer pour payer sa rançon et son gîte. Dans cet espoir imaginaire, n'entendant point de leurs nouvelles en achevant la lecture de ce songe, il songea i» donner un peu de repos à son corps comme il en avoit donné ii son esprit et, en finissant de veiller, il commença à s'endormir tout de son mieux.
T>eR deux Inconnues cependant qui ne l'avoient quitté que pour le mieux reprendre, ayant mis ordre h leurs affaires et envoyé faire pauser le petit laquais, entrèrent dans la salle avec les mesmes
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dcguis»Mnenscli)ntelI<.'S s'csloieat cicsjà servies; elles furent surprises d'abord nv voyant plus leur hoste, et ne pouvant s'imaginer ce qu'il estoit devenu, elles s'imaginèrent tout ce qu'il avoit pu devenir; l'une croyoit qu'il s'estoit jette par la fenêtre, l'autre qu'il s'estoit sauvé par la cheminée, et toutes deux que le Diable lavoit emporté, mais elles mentoienttoutesdeux comme douxDiablesses,car il estoit dans le cabinet qui ronfloit comme trois, et je suis tout estonné comme elles ne l'enfendoient pas; mais l'Amour est quelquefois sourd aussi bien qu'aveugle. Pourtant comme il n'estoit pas bien caché et qu'elles le cherchoient où il falloit qu'il fût, elle le trouvèrent où il estoit. Pour l'avoir plus belle, elles ne lirent pas semblant de rien, et le laissant tousjours dormir autant de pris sur l'ennemy) elles firent servir sur table une magnifique collation volante, et ayant fait retirer tout le monde pour eslre plus en liberté, elles le furent prendre toutes deux, et le traînant ou le portant dans son fauteuil, le plantèrent au beau milieu de la salle où estoit le couvert, sans qu'il se réveillât. Celle des deux Inconnues (jui n'avoit pas parlé (et qui ne parlera pas encore de quinze pages d'icy, et peut-estre de vingt, si Dieu (jui peut tout ne le veut toutesfois, en despit de moy, de puissance absolue) prit place le. plus près de luv qu'elle put, et celle qui luy en avoit si bien donné à garder, et qui paroissoit la Maîtresse quoy qu'elle ne fut que la Servante (car tout ce qui reluit n'est pas or, et il ne faut pas prendre les femmes ;i la mine non plus que les hommes (i), se mit vis-à-vis de luy.
Estant en si bonne posture, eu si bonne compagnie, et auprès d'une si bonne table, il ne manquoit plus lii qu'un bon frère de bon appétit et de bonne guette pour faire un bon triolet. Nostre dormeur estoit bien leur fait, il n'y avoit que cette maudite ronllerie qui gastoit tout, et qui faisoit craindre h la Muette (ainsi appelleronsnous la maîtresse du logis jusques à ce qu'elle ait recouvert la parole) qui craignoit qu'il ne fut mauvais coucheur; elle faisoit pourtant tousjours signe à l'autre de ne point faire de bruit, et luy baisoit si fort et si souvent ses grosses pattes endormies que je ne sçay comment elle ne le réveilla point cent fois pour une ; elle ne pouvoit se saouler de le regarder et de l'étreindre, et quoy que son plaisir fut imparfait, parce (ju'il n'estoit pas réciproque, et {[u'elle ne caressoit que la moitié d'un homme ii demy mort, elle estoit si transportée d'aise qu'elle n'en sçavoit rien, et l'autre estoit assez
[i) II' ^J. : ajoiilé : .si ce que dit Itt Pnm^lie «a/ ft-ritaOle.
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sotte pour ne I en pas ailveilir, mais elle eust beau ilii-e, tout cela ne falsoit point cralVaire, el il fallnt le réveiller inhumainement en ilépit qu'elle en eust. Elle s'avisa pourtant de le faire de bonne grâce et pour Tépouvanter plus agréablement, la soubrette qui avoit desjà si bien commencé eut ordre de la Muette, sa maîtresse, de poursuivre et d'achever de mesme. Le meilleur expédient estoit de chanter, aussi s en servit-elle ii point nommé. Elle chantoil assez proprement pour une lille de chambre, et entre mille chansons qu'elle pouvoil aussi bien choisir (jue cello-ey, elle entonna le mieux (ju'elle pût un eerlaiii a!r tle Lambert ;i; dont voicv les paroles :
AlP, !)!•: COUR.
NOLVEAf.
Héveillez-vous, belle endorniie, Réveillez-vous car il est jour; Réveillez-vous, ma douce amie (his).
^ oiis eiileiidre/, parler d amour.
Quelle est la beste qui m'appelle?
Hélas, c'est vostre pauvre Amant; Attendez je suis à la selle (bisj.
.le viens de piendre un lavement (■/).
Elle chantoit et respondoit comme lePrestre Martin, et comme frappé d'un coup de foudre Plielonle qui avoit l'oreille juste ii la belle harmonie, se réveilla en sursaut au his de la chanson; à force de luy chatouiller cromatiquement les oreilles, elle luy fit ouvrir pathétiquement les yeux, mais ce fut avec une si grande surprise que rien plus. La belle chanteuse eut pitié de luy, et prenant la parole pour luy donner loisir de reprendre la sienne : « Yraymenl, Monsieur, vous avez fait un saut périlleux du lit \\ la table, luy dit-elle avec une raillerie afrecféo; vous n'avez que faire de vous plaindre, vous ne passez pas mal vostre jeunesse, vous avez bon temps Dieu mercy, mais je ne scay s'il dureia... — .lusqu'à la fin, respondit Plielonle, encore tout étourdy du coup, j'ay cet advantage que celny-cy m'est venu par hazaid et que je ne l'ay pas esté cher- «her : peut-estre que le Friable ne sera |)as 1ousi()urs à nostre porte,
|i) III* éd. : de Lambert ou 'de MouUnié.
(a; m* éd. : Ces deu.t derniers vers sont remplacés* par ceux-» i : Ajez pitié de ce fidelle ibis), Qui sa mourir en ce moment.
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et qu'estant s'.mté du lit h la table, je ponnav bir-ri le^auter de la table au Ht. — Ola vous plaist à dire, respliciua la donzelle, qui vouloil goguenai'dor, V(»s mespris vous servent de louanges, je suis bien marrie d'estie fàcliéc et si j'estois digne d'eslre capable, j«' serois fort à vostre service et à vostre enterrement. — C'est vostre honneur, ma belle, reprit nostre pauvre rientilhomme, que ces beaux discours nicttoieiit en belb' luirneui-,
•le vous baise les pieds, les mains sont trop comnnines.
... Il en eust dit davantage, et pai' le chemin (juil [ircnoil, il alloit faire enfoncer la chambrière dans les complimens jusques par dessus les sangles si la bonne dame qui estoit piès de luy, et qui faisoit la bonne beste, ne luy eust présenté une boëste de marmelade si obligeamment qu'il ne la put pas civilement refuser, quoy qu'il eust l'esprit embarrassé de cent chimères cornues, de mille fantaisies extravagantes, et de deux fois autant pour le moins d'incommodes impatiences (i). Voyant la table bien garnie, et cpiil y trouveroit bien mieux son compte en se monstranl complaisant qu'en se rendant ridicule, il payoit de bonne mine leur bonne chère, joïioit adroitement de la prunelle avec sa voisine, qui ne s'estoit masquée que pour en mieux rire, quoy qu'elle neust pas pour cela de meilleurs niomens que luy, et qu'elle ressentit d'aussi grandes infirmitez amoureuses qu'elle Testoit beaucoup, et qu'elle se tailloit clle-mesme la besogne qu'elle vouloit bien faire, et dont pourde certaines raisons il n'est pas encore à propos devons en dire les véritables. Avec la soubrette qui jazoit comme une Pie borgne (^puisque Pie borgne y a), il en disoit des plus belles, il gallantisoit à tort et à travers, luy faisoit cent contes à dormir debout, et finalement il joiioit si bien son personnage avec l'une et avec l'autre (ju il leur faisoit perdre la tramontane à toutes deux. Le lin de tout cela estoit qu'il prenoit cette dernière pour la maîtresse de la maison, comme il l'avoit faite celle de son cœur, et que croustillant tousjours le biscuit et le macaron, il bùvoit le petit doigt gaillard a leurs sautez, comme s'il eust esté ii la nopce, sans songer i« rien mo^is qu'à payer son escot de la façon qu'il le paya, ce que vous sçaurcz, s'il plaist il Dieu, si vous avez encore un peu de patience et de curiosité, comme je n'en doute point. La MulHte prenoit un plaisir extraordinaire à le voir manger, mais elle en pienoit un plus grand
(I) III* édit.. .njoiitr ijui snnt les cui,ii)Ui>nes des rtmoureuv-
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il le voii', le devoriinl des yoii\ comiue il devoroil les confitures des dents, dont elle luy conduisoil les morceaux de l.i bouche jusqu'au fonds du ventre, non pas ([u'elle le vit num^er îi regret, ou qu'elle luy reprochât ce (pi'il nuuigeoit, ni;iis parce (|u'elle l'eut veii plus à plaisir faire quciqu'autre chose pour le sien.
Mais avec le temps on fait tout, Rome n"a pas esté hasiie en un an, ny Troye prise en un jour.
Les choses estoient dans «'ctte disposition, et l\ noslre sentimont n'estoient point mal 'sauf pouitanl meilleur advis), Phelonie avoit mangé tout son saoul, et ne sçavoit plus que faire, ny quelle contenance tenir. La Muette estoit assez irrcgulicre dans la sienne, et tantost courbée, lantost droitle, paroissoll lanlost sage, tanlost folle. Pour la soubrette (c'est un sobriquet que je luy ay donné il y a desjii quelque temps, et (|ueje luy continuéray le reste de la pièce si vous le trouvez bon) elle se lenoit lonsjours (ort cl ferme sur la gravité, mangeoit à l'avenant, et ne se taisoit que quand elle avoit la bouche si pleine qu'elle ne pouvoil plus parler qu'avec les doigts. Le plus sage des trois estoit Phelonte car il sçavoit du latin, et voyant que son françois ne luy servoil presque plus de rien, après avoir fait cent rellexions morales et sérieuses avec la pointe de son couteau sur le bord de son assiette il se i-esouvint :
//Auflacrs fitrliinn j'in'ol, etc. (i).
L'énergie de ce vers r'appella l'audace de sa prose et sçachant par expérience qu'il n'y a que les honteux et les timides qui perdent chez l'Amour aussi bien <nic chez la Foi lune,
lu qu'ils aydeiit souvent Ions deux, Dans leurs caprices oi-diuaires, Pluslost les braves temei-aires, Que les poltrons respectueux.
;Voyez comme à quelque chose le malheur est bon et comme un peu d'aide fait grand bien, car sans ce bien heureux latin, il n'auroit fait asseurément qm; de l'eau toute claire), il se résolut donc de joiier de son reste, et de pousser l'a flaire it bout ii quelque prix que ce fust.
<^uov que le t^nips ne luy «Miimvàl point, il v avoit plus d'une
II; III' édit., ajouté ; Un Amant sans audace est un Vaisseau sans rame. Un lifixaume sans Prince est comme un corps sans ame. î/ériergiede ces vers...
l'hkure du rkhoeu si
heure qu'il songeoit i» celle quoi» luy avoit iHomise, et il y en avoit plus de deux eu eflel qu'elle dcvoit cstre passée ; de sorte ([ue voyant que d'une façon ou d'auhe il en l'alloit sortir, il prit la peine d'apostropher ainsi la belle qui l'y mettoit : « Mademoiselle (dit-il donc à la soubrette, et faisant venir cela île iil en aiguille , il faut que cette Heure du Berger soit quatre fois plus longue que les autres ou que vostre montre n'aille pas bien, ou que mon orloge aille mal... — Que cela ne vous cmpesche point de trintpier (luy respliqua la matoise soubrette, prenant sa montre et la lui monstrant), ma montre va juste, vous n'avez plus qu'un ((uarl d'heure de mauvais temps à passer; lâchez ii patienter jusques-là comme vous avez fait jusques icy. et vous verrez enfin que je ne promets rien que je ne tienne, et que cette Heure {|u'on nomme du Berger auroit esté mieux appellée YHeure du Prince, {>uis qu'elle lait devenir plus aise que des petits Roys ceux d'entre les amans et les amis des dames qui sont assez heureux de l'enlendie sonner il leurs cadrans. Ayant desjii tant attendu, vous attendrez bien encore un peu; jusques à présent vous avez fait voir vostre discrétion (dont nous nous louons fort), faites-nous paroistre désormais vostre constance. Tenez-vous cependant sur vos f^ardes, et ne vous laissez pas prendre sans vert si vous pouvez; vous aurez aflaire a une personne qui ne vous donnera point de quartier si elle vous rompt une fois en visière, et si elle a le moindie advantajre sur vous; ayez tousjours bon pied bon œil et sur tout bon courage. Je crois que vous ferez vostre prolit de l'advis, et pour vous en rafraischir la mémoire je vous veux conter une petite Histoire (avec vostre permission [xmrtaut) ([ui vient siii- ce sujet assez bien il propos, que vous serez bien-aise d'entendre, et (pie Madame que voilii (luy monstrant la Muette, sa voisine, ne sera pas fâchée (jue vous sçachiez. — Vous ne me seaurieztant faire de bien que je ne l'endure fort volontiers, respondit Phelontc, je ne siîiay pas moins attenlifii vous entendre (|ue reeonnoissantii vous remercier, v Il fit halte i» ce dernier mot, et le silence estant réciproque île part et d'autre, nostre soubrette leur conta d"u!i«' manière deu\ ou trois, voire (jualre et eiiKj fois plus ^allanle que je ne leray peul-ostre l'Histoire suivante, mais, ii mon graiid regret, ehaeun fait en ce monde comme il l'entend; et lorsqu'on donne tout ce qu'on a, qu'on dit tout ce qu'on sçait, et qu'on fait tout ce qu on peut, il n'est point de loy divine et humaine qui oblige à davantage.
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HISTOÏKK ALLKGOHIQi;!': (i)
Il V nvoit une (ois un jeune gentiihoninie de cinquiinte ;\ns ou t'iivirun, qui vous ressembloit par lliurneur comme deux gouttes d'eau (sous concclion) et dont quand vous me donneriez cent pistolles or comptant (et cela c'est tout direj je ne vous dirois pas maintenant le nom, qui, avant vécu comme un petit Roy avec sa cruelle maîtresse plusieurs années dans l'espérance de trouver cette grande Heure du Bercer tant souhaitée et tant désirée des amans, et n'ayant jamais pîi en approcher de cinquante piques, se piquant au jeu plus il y perdoit son argent, au lieu de s'aller pendre à un chevron de son grenier, de se poignarder par la gorge avec son rasoiier en se faisant la barbe, de se brûler tout vif avec les leis de sa moustache, ou de se noyer dans les fleuves de ses larmes, se résolut de vivre pour se faire mieux enrager, de se laisser la vie par pénitence, et d'en passer le peu qui luy en restoit au service de son inhumaine, en dépit de ses dépits, et malgré le mauvais gré qu'elle lui en sçavoit. Il estoit du dernier gallant pour un homme de son âge, navoit rien de bourgeois ny de crochetoral dans sa mine, sa taille, ses gestes, ses discours et ses actions; et entre autres bonnes qualitez qu'il avoit, il estoit fort homme de bien, car il en avoit beaucoup, et tenoit encore cela de bon par dessus tant de bonnes choses, qu'il écoutoit volontiers le conseil de ses amis, et ne le suivoit guières, soit qu'il ne voulut point sembler l'avoir d'autruy pour paroistie bon Catholique, ou qu'il Aoiiloit bien faire voir qu'il abondoit assez dans son sens poui' se monslrer meilleur gallant. Pourtant l'amour et l'inteiest luy firent relâcher un peu de son humeur bourrue, et comme il est des occasions où l'on quitte la petite opinion (ju'on a de soy-mesme pour suivre les règles du grand Livre (\\\ inonde, qui est l'expérience, et se conformer sur l'exemple des autres pour en donner un bon de sa personne, il eut assez d'empire sur la sienne en cette len-
|i) Le principal passage de celle Ilistoiie tillc{;oi itjue esl la des( ri|jti(>ii de la viile de Somatte, c esl-à-dire d'une parlie du corps l'éminiri, facélie daus le genre des Plaintes de Tircis à Chris du couile de Cramail, de la Catte du Tendre, el dont la Carie de la Cour {ou du pays de Braquerie), attribuée à BusBj-Habutin, n'est qu'une imitation.
liUEUUE IJLÎ hKIlOfcll 8.'i
contre pour ne s'y pas assujettir en esclave, et ne ilifierant pas tant au sentiment de ses sens, il donna queU^ue chose ii la raison, et (pioy que ce fut un peu sur le tard et (pi"il st-inblàl estre au bout de sa prudence, il en lit voir là de beaux restes et peut-estre sans en rien sçavoir pourtant, car le bon-homme ne songeoil point à la malice et y alloit à la bonne foy). 11 voyoit tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens dans le Royaume de la Gallanterie, et par une confidence ordinaire aux amis et une importunité commune aux amans, il leur racontoit toutes ses disgrâces amoureuses de la meilleure grâce qu'il pouvoit.
Comme c'est marchandise mêlée (jue les amis de ce païs-lii aussi bien que ceux de ccluy-cy, les uns se moquoienl sottement de luy en son absence, les autres adroitement en sa présence, de plus effrontez s'en rioient mesmc h son nez, les plus charitables le plaignoient purement simplement, et les plus sincères le consoloiejit et conseilloient fraternellement. Il n'avoit pas moins de jugement que d'ajuour, c'est pourquoy il distinguoit bien ceux qui luy parloient par la bouche d'entre ceux qui luy parloient par le cœur; il se moqua des uns dont bien luy prit, et creut les autres dont il ne luy prit point mal. Les consolations et les amitiez qu'il en recevoit toufesfois et quantes qu'il leur communiquoit ses petites afTaires achevèrent de luy pacifier l'esprit, que le desespoir qu'il mesditoit luy avoit tout bouleversé, et changeant celte haine de luy-mesme en considération de ses amis, il devint le sien plus qu'il ne l'avoit esté de sa vie et ne songea plus qu'à chercher tous les moyens imaginables de la mieux achever chez l'Amour qu'il ne l'avoit commencée. Le mal n'estant plus désespéré non plus cpic le malade, il fut aisé d'y apporter le remède : sa dame le trailoit véritablement de Turc à More, il n'en approchoit jamais de trop près que sa barbe et ses cheveux n'en pâtissent, et qu'il ne remportât sur ses mains, sur son visage, sur son colet et sur ses manchettes, ses dents et ses ongles en effigie : mais neantmoius elle en estoit infatuée (qu'il me soit permis de grâce d'user de ce terme] et ce qu'elle en faisoit n'estoit que pure malice noire, et plus par grimace et pour consacrer quehpie chose il l'apparence ([u";i la vérité. Celles qui sont de cette humeur sont les plus farouches el les plus fâcheuses, mais ce ne sont pas les plus invincibles j.- vous en parle comme scavantc), elles lont voir plus de fierté <iue d'indignation, et elles ne se servent souvent de cette sévérité eslndiee qm- [»our esprouver la cunslance d.- ceux qui
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les approchent : Ce sont des places défendues par des gouverneurs fid<>les et cpii sont obligez de faire quel([ues ell'orls poui" en enipesclier l'entrée (la Nature nous enseignant lousjours à nous opposer à tout ce qui nous violente) pour conseiver leur réputation plustot que pour en acquérir, et qui dans une opiniâtre résistance travaillent plus à la gloire de Tennemy qui les abbattent enfin par sa persévérance, qu'il la leur. S'ils luy font porter des marques de leur vertu, ils ressentent après les coups de leur vengeance ; plus ou a vi\ de peine ;i triompher, plus on triomphe avec éclat; les conquestes les plus aisées ne sont pas les plus belles; l'cnnemy qu'on desarme sans défense rend la victoire plus honteuse au vainqueur qu'au vaincu. Otle obstination généreuse ne rebute que les lasches ; les braves veulent acheter l'honneur, et non pas le dérober; les grands cœurs ayment les grands courages, et la jouissance d'une chose qui nous a long-temps esté disputée nous est bien plus agréable que celle qui nous est offerte au premier elïort, et qu'on a presque plu.stost obtenue que demandée. S'il faut un siècle pour combattre, il ne faut (ju'un moment pour vaincre, et l'on est trop bien recompensé par la victoiie, pour se plaindre du temps qu'on employé à l'obtenir. Ce fut par ces raisons ou par d'autres semblables qu'il se r'embarqua de nouveau dans l'amour de sa belle farouche, avec de nouvelles espérances et de nouveaux appareils.
Elle n'alloit jamais à la messe qu'il ne luy présentât de l'eau beniste et une chaise; jamais an cours qu'il ne lui prestât son carrosse; jamais à la comédie qu'il ne luy retint une loge; jamais à la promenade qu il ne luy donnât la main et la collation; elle ne se réveilloit jamais sans aubades; elle se couchoit rarement sans sérénades ; 41 tenoit un Poète français et une Bouquetière espagnollc i\ gages, l'un pour luy composer des rimes françoises à sa louange, et pour ses beaux yeux, et l'autre pour luy faire tous les jours des bouquets de jasmin d'Espagne pour son beau nez. 11 avoit des laquais de toutes sortes de livrées pour luy porter des poulets, des amis de toutes façons pour luy aller faire la révérence de sa part, et des chevaux de tous poils pour aller caracoller devant son balcon; il changeoit aussi souvent d'habits que de chemises; autant de fois de garnitures que de caprices; il se rendoit assidu aux visites, ponctuel aux rendez-vous, exact aux promesses, et complaisant dans les conversations ; il estoit tousjours le mieux mis de la Cour, le mieux chaussé du bal; le plus gallant de la ruelle,
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et le plus nKiguifique fin quartier. Kulin il faisoit rlniis toutes les formes toutes les (onctions d'un véritable amoureux transy, avec une si grande libéralité et franchise dans toutes ses actions qu'il auroit humanisé une ourse et une lionne.
Sa dame voyant un si grand changement en luy, luy en Ht voir aussi un assez considérable en elle; sa générosité la charma toiitesfois plus ([ue sa gallanterie, et luy fit donner à la prudence de son âge ce qu'on n'accorde ordinairement ii la vigueur de la jeunesse.
Ses complaisances en furent les premières preuves, elle liiv en donna ensuite de plus grandes par son estime, et enfin par des confidences très particulières et quelques privautez légitimées par la discrétion, elle l'acheva de peindre et luy donna toutes les asseurances d'une inclination véritable et d'une amitié réciproque : les entretiens familiers entre-coupez de souspirs et d'helas, dans des chambres reculées et dans des jardins couverts, les entrées dans sa maison par des portes de derrière et par desfenestres basses (où il vous laisse h penser si les échelles de cordes joûoient leur jeu); les billets doux, poulets gallans et lettres passionnées estoient les passe-temps ordinaires qui leur faisoient couler doucement les jours et les nuicts.
Mais comme l'amour est insatiable aussi bien (|ue lambition. et que plus on a, plus on veut avoir, il enrageoit de trouver tant de facilité dans son passage, et de ne pouvoir passer outre ; s'il deroboit quelques baisers en cachette, ses lèvres seules en estoient satisfaites, mais toutes ses passions ne l'estoient pas; ses yeux grondoient du bon-heur de sa bouche; ses mains vouloient aussi estre de la partie, et s'émancipoient ijuclquefois sous le linge, mais elles le faisoient tousjours demeurer sur son appétit, et ne faisoient que jettcr de l'huile sur son feu pour l'irriter, loin de luy donner seulement de la matière pour l'entretenir. Sa dame ne manquoit pas de bonne volonté, non plus <jue luy, mais à moins d'aller dans l'amour permis, elle ne pouvoit pas honnestemcnt permettre davantage au sien, à son grand regret toutesfois.
Les aflaires alloient ce train-là; il n'esloit question comme vous voyez que de rencontrer l'occasion favorable, et d'est re en faveur chez la bonne fortune. 11 ne luy mancpioit plus rien, dis-jc. qu'à trouver cette fatalle Heure du Berger, et il ne tenoit pas .h luy; il sçavoit que son bon-heur dépendoit entièrement du Destin, mais il n'ignoroit pas que sa diligence et son exactitude en dévoient
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cslie les espions; ;mssi il faisoil tin joui' hi luiiel el de la mncl le jour: il ne dornioit non plus tjn'un lulin; il esloil tousjours ii pied ou il cheval, ii la ville on ii la campagne, en carrosse ou en charetle, en bac ou en halleau. Il ne laissoil jamais échapper un pelil moment de renlrelenir seule, il avoit lousjours l'œil au guet et l'oieille en sentinelle: elle ne faisoil pas un pas qu'il ne la suivît entre les plus olTicieux, elle n'alloil point au sermon qu'il n'y lut entre les plus dévots; en visite qu'il \w s'y lencfmtrât entre les j)lus civils : en coinpagiiie qu'il ne s'y lourràl parmy les plus gallans : Alloil-elle ;» la campagne, il trouvoit mille prétextes pour ne point demeurer à la ville; faisoil-elle quelque Pèlerinage, il avoit tousjours quehpies vœux ii faire. Enfin il ne s'épaignoit point, il se donnoit bien de l'exei-cice, cl prenoit assez de peine à se donner du plaisir; il y avoit deux ans entiers qu'il faisoit ce beau petit mestier. avec une assiduité et une servitude ([ui auroit lassé un galérien, sans se refroidir nv se rebutler, et sans se voir plus avancé les derniers jours de sa poursuite que les premiers de son engagement. Lorsqu'il sçeut que la curiosité, qui chatoijille plus l'esprit des dames <|ue des monsieurs, s'estoit emparé de celuy dt; la sienne, et Tavoit fait entreprendre un petit voyage incognito \\ la ville de SomaUe, comme il ne laissoit pas échapper la moindre occasion de la servir et qu'il ne la perdoit de veuë en quelque lieu qu'elle put aller, ([uc quand la nécessité naturelle du repos luy fernioit les yeux, il ne s endormit p;is sur celle-cy. Il partit dès le soir mesme, et fut aux champs aussi-tost qu'elle avec un des messagers de sa Majesté .\moureuse. Il avoit desjii semelé plusieurs fois tout le pais d'Amour ; il en avoit vu les villes principales, il avoit esté à Estime, AlTection, Inclination, Tendre, Amitié, Amour, et aux autres citez les plus considérables de tous ses Estats, mais il n'avoit pas encore esté ii celle de Somalie ; c'est pourquoy il en entreprit le voyage d'aulant plus volontiers, que, ne l'ayant jamais fait, il le faisoil sur de bonnes pistes, et qu'il en pressentoit quelque chose de bon.
La Ville de Somalie, Capiluic du Royaume du Monde Amourcuj;, el lanl renommée non seulemenl pour son Fondateur qui fut un Dieu, mais pour sa fondalion qui fut de rien, est fiante et basse, et plus longue que large; les Calcograp/ies nous la figurent comme un corps humain eslendu par terre, el en effet c'est sa i-eritable forme. Elle renferme dans ses murailles deux petites montagnes les plus fécondes et les plus agréables de toutes celles de fa Terre ; c'est pourquoi/ les anciens el les modernes y ont fait bâtir un
l'heure du BKEGKR Ht
beau Temple à la Volupté. Elles s'entretiennent presque toutes deux, tl ny a quune petite colline qui les sépare l'une de l'autre, et qui s'estendant après dans une grande plaine vers la partie septentrionale, dérouvre le •rrand chemin du Temple de VOccasion, et celuy de Cupidon jouissant, à Veteniple de celuy de Jupiter Capitolin à Rome. Le Palais de cette Ville en est encore un des plus beaux ornemens, à ce qu'on dit, car on n'en seauroit sçai'oir de nouvelles que par oiiy dire parce qu'il n'y entre Jamais que des choses mortes mais nécessaires et agréables pourtant. Elle est plus nette par dedans que par dehors; car comme elle est au milieu de deux bois, il y vient quantité de besles sauvages quand les habitans sont neglioens et paresseux. Les maisons y sont toutes sous terre., et il ne paroist rien au dehors qu'une couverture tout d'une pièce, ce qui peut passer sans hiperbole pour la huictiesme Merveille du Monde.
Voilà ce qui se peut dire de la Ville. Pour ce qui est de ses Fortifications, elles sont irregulières. Elle a quatre grands Forts pantagones revestus d'albaslre qui la couvrent des quatre costez les plus foibles, h sçavoir, deux vers la Ville haute et deux vers la basse, et comme la Nature est ingénieuse dans ses desseins et prudente dans ses ouvrages, ayant bien jugé qu'il y avoit trop de distance entre ces quatre Forts, et que les courtines en estant trop éloignées n'en pouvaient pas estre suffisamment défendues, elle a élevé une Demy-lune bien fraizée et palissadée, avec un petit ouvrage tï corne vers la partie de la Ville qui regarde le Levant: Du costé du Ponant un gros Parapet et vers l'Orient une Tenaille avec un Bastion â orillons. Il y a encore un Magazin où sont tous les Canons, Coulevrines, Pétards, Bombes, Boulets, Poudres, Salpestres, et autres semblables denrées militaires; mais on n'y entre non plus que dans le Palais, ou s'il y entre quelqu'un. Il en sort en si mauvaise odeur, que personne n'en veuf approcher pour en apprendre des nouvelles.
La Ville ainsi dosa et fermée de toutes parts, na que trois Portes. La première est tonsjours ouverte, mais il n'y passe que les Bestes, les Po,s- .ons le Gibier, la Volaille, les Bleds, les Vins, les Légumes, et autres vivres et victuailles nécessaires à la nourriture de la Ville, et elle est au lieu le plus éminent et le plus passager pour la commodité du commerce. La seconde est au milieu, et c'est le chemin ordinaire et le plus fréquente des honncstes gens, quoy qu'elle ne .soit pas tousjours ouverte a tout le monde quand on veut {mats il y faut passer nécessairement pour aller au Temple de la Joiiissance\. La troisiesme est à la dernœre extrémité, et dans l'endroit le plus sale et le plus infecté de la Ville,.). Kilo est presque lousiours fermée. H e.l Jelendu à U.ules .urles de personnes de ciuelquo nualiléetcondilion qu'elles soient (hormis aux Apof.a.res) d y passvr sous quelque preteMe que ce soit sons peine du fagot. Kt quand quelques
(i) La parti-' en Kaliqiie a cMc- incriminée ci
NS li HEURE J)U BEHGKU
Itrulaux iiicoDsiilcro?, soiil assez oscx doiilVainclre les loix de la Nature, on leur apprend bien à vivre <[nand on 1rs prend sur le fait.
Sa (lame estant partie la prcniicre de la Ville du Dernier-Confident, arriva la première ii celle de Somatte, où clic croyoit entrer comme dans un village sans dire bon jour ni Dieu le gard. Mais elle lut l)ien surprise lors qu'estant arrivée ii la barrière du fauxbourg, elle trouva l'Amour qui scrvoit de Suisse, la hallebarde ou si vous voulez l'arc bandé à la main, ([ui lu\ dit : u demeurez là » ; elle le reconnut non seulement à son habit, mais encore à sa voix; de sorte qu'estant demeurée, et l'Amour s'en estant approché de plus près, Inv demanda son nom, sa profession, son pais, où elle alloit, et d'oîi elle venoit? Elle respondit à toutes ces demandes le plus véritablement qu'il luy fut possible, faisant instance d'entrer plus par curiosité que par nécessité : mais l'Amour la repoussant tousjours, « ma mie 'luy dit-il', c'est folie à vous de prétendre entrer icy, si vous n'avez compagnie; les filles n'y peuvent point venir seules, et pour une prude comme vous estes, je m'eslonne comment vous ne sçavez pas mieux les loix de ce païs-cy; prenez la peine de vous asseoir là en attendant que quelque gallant vous vienne relever de sentinelle; le premier qui paroistra sera celuy qui vous ostera de peine, et qui vous donnera la satisfaction que vous souhaitez depuis si long-temps, et qu'il attend peut-estre aussi devant vous ». Comme il dlsoit cela, son amant paroist et arrive ; elle fut ravie de le voir, et luy ravy do la rencontrer. Mais sa joye ne le détourna point de son devoir. Apres l'avoir baisée, il alla faire la révérence à l'Amour (pii le receul à bras ouverts, car c'estoit un de ses vieux raistres. Et, après avoir examiné ses lettres de souffrances, de peines, de martires, de langueurs, de desespoirs, etc., les ayant trouvées en bonne forme, et sous-signées selon la coustume, il leur ouvrit la barrière du faux-bourg, où ils entrèrent avec luy les plus contents du monde. Ils la passèrent sans rencontrer personne ; et au bout de la grande rue et justement devant la grande porte du milieu de la Ville, ils apporceurent un petit Temple (c'estoit celuy de l'Occasion) par dedans lequel il falloit trouver passage pour aller plus outre. L'Occasion en gardoit la porte : mais s'estant approchez tout doucement près d'elle, sans qu'elle s'en apperceut, l'Amour qui est tousjours subtil et ingénieux à surprendre son monde, la prenant tout d'un coup par les cheveux, lorsqu'elle s'amusoit à regarder je ne sçay quoy d'un autre costé, les fit
L IJKrUK Dr BKUOER f^
entrer Ions rlnux dans 1«; Temple. r[ ne l:i quitt.i point (jiiils n en fussent sortis.
Il esloll de figure Iriiingiiliure, et les Irois taljle;inx qui en couvroicnt les trois faces en guise de tapisseries, estoient ce qu'il y avolt dedans de plus remarquable. Le premier leprescntoit une maison oii les voleurs cnlroient par les portes et par les fencstres, avec ce mol au-dessous :
L'Occasion lail le larron.
Dans le second oîi voyoit une ville piise d'assaut par lesennemys, avec ce dicton,
En celle occasion
{•".Ile lail le soldai ainsi que le larron.
Le troisiesme (iguroil nu jeune garçon, qui ayant suipris sa maîtresse dans sa chambre, la baisoit mignaidcment, latidis que sa mère se coëlloit, avec ces deux vers,
Selon que chacun d'eux la trouve justement, KIIp fait le larron, le soldat et l'amant. '
Ces trois peintures difl'erenles leur (iient faire liois jolies reflexions : Mais ce qui empescha qu'ils ne pùrejit gallantiser davantage sur ce sujet fut uti grand orh»ge à Irois faces qui estoit au milieu du Temple, moulé sur une colonne de trois pièces, dont chacune regardoit un de ses angles, à l'un desquels il y avoit une petite porte ovalle qui s'ouvroit d'elle-mesme quand cet orloge sonnoit. C'estoit un ouvrage d'admirable artifice: deux contrepoids en faisoit tourner toutes les roiies. Tontes les heures nij estoient pas figurées également distantes les unes des autres comme aux nostres, mais toutes inégallrs : Et ce qui fait le nœud de l'Histoire : c'estfju elles estoient marquées par un Cupidon doré, vêtu en Berger, qui estoit à l'un des bouts de l'aiguille, et justement à la place oit nos Orlogers mettent des Fleurs de Lt/s, pour les signaler, ce qui fait quon appelle l'Heure du Berger celle (ju'il monstre quand il est justement dessus.
Par bon-heur pour elle et pour Uni, elle sonna lorsqu'ils estoient là, tellement extasie: qu'ils ne scavoient plus ce qu'Us faisoicnt; et à mesme temps cette Porte o\Uïlle qui fermait le cabinet de la Joûisnnnce s'oui>rit, et IWinoiir qui tcnoit l'Occasion par les chcceux, les
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poussa tous deux dedans; il n y eut pas moyen de s en desdire. Ils y entrèrent donc aiissi-tosl ijallamment avec le Plaisir et la Volupté. La prose en demeure là ^ mais les vers disent :
Que dessus l Autel clos et cor/, fît nosire Amante et nostrc Amant, .Se virent je ne sçay comment. El si: firent Je ne sçay quoi/ l i).
f.;i suiibrelte finit la son histoire, et soit que la pièce fut faite à la main, ou que cela arrivât par hazard, la montre qui estoit sur la table et qui estoit sonnante, sonna.
« Voilii une /lettre (ju'il y a longtemps (jiic j'aUcnrls, et que je vous fais attendre » s'écria alors Philamie en se jetant au col de P/ielonte, en levant le masque, car la bonne dame que nous avons tousjours appelée la Muette, estoit ellc-mesme. .le ne vous seaurois décrire la surprise de Phelonte à ce cry; il ne pouvoit croire ce qu'il voyoit, parce qu'il voyoit ce qu'il ne croyoil pas. Mais enfin les véritables caresses de Philamie luy firent connoisire que son bon-heur n'esloit point fabuleux, et qu'elle estoit la plus amoureuse des femmes, et lui le plus fortune des hommes. Pour s'en mieux éclaircir, il n'oublioit rien de ce que le bon Dieu luy avoit donné de faculté,
Il laisoil tout ce (juil sçavoit.
Il la baisoit à la joue, à la bouche,
On peut bien croire ce qu'on voit.
Mais ou croit bien mieux ce qu'on touche.
Apres les premières et plus chaudes accolades la parole luy revint avec l'espérance : « Hé quoy, ma chère Philamie (luy dit-il), l'embrassant amoureusement, est-ce vous-mesme (|ui ni'écoutez? F>st-cc moy-mesme qui vous parle? — Mon cœur, luy respondit Philamie., c'est toy-mesme qui m'écoutes, et c'est moy-mesme qui te parle, .le ne me soucie plus de mourir, après l'avoir fait voir que je n'ay vécu que pour toy : comme le bien est d'autant plus cher, et le plaisir d'autant plus doux, ({u'ils ont esté tous les deux plus desespérez et moins attendus; si tu m'aymes comme je t'ayme, le tien doit estic maintenant extrcsme comme le mien, .le me suis failasseu
(i| Ce passage c-ii ilaliijiic a él<'' iiiciiminO (Mi i8GJ et iHGf».
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rcment Inuucoup tic violence, et je liiy «iuisé be:iucoup (reiuiuy ;• mais comme rAinoiir esloit égîil, rimpatience l'estoit aussi ; et si tu as esté en quelques inquiétudes ne scachant avec (|ui tu estois et ce que tu clevois devenir, je n'en ay pas eu de moindres, de seavoir (|ue j'cslois avec loy, et de n'oser le l'apprendre. Je ne me suis pas l'ait moins de peine que je ne t'en ay donnée, et s'il s'est passé quelque chose de cruel et d'inhumain dans ton ad\enture, ta vertu me doit pardonner un crime que ton amour m'a fait commettre pour ton repos et pour le mien. — L'Amour excuse tout cr qu'il fait faire, et i'ex<'use tout ce que vous faites, ma chère âme, iespli([ua Pkelonli'. clvous m'avez joiié si adroiltement et si favorablement pour moy (juc je ne puis conclure qu'avanlageusemeni pour vous ; mais racontez-moy, je vous prie, les circonstances de mou bon-heur et de vostre addresse, (jui vous a pu poiter ii ecf excez de bonne volonté pour moy, et par quel moyen vous eslesvous défait du vieux jaloux (il parloit de son mary Oronle]. — Mon artifice m'a fait esloigner de luy, et ton mérite m'a fait appi-ocher de toy (reprit PliiUiinic). Il y a desjà longtemps que tu as gaigné mon amitié et que j'ay rcceu des preuves de la tienne, sans (ju'il se soit présenté aucune occasion assez favorable pour tcn témoio'ner à mon afré mon ressenlimenl et ma reconnoissance,
Mais qiioy f(ue rAuioui- soit le plus petit des Dieux, C'est luy (jiii l»i<Mi souvent fait les plus grands !t^iri^»•le^.
Je nay pu me contraindre davantage sans me faire tort, et te voir languir sans me faire pitié. Je fis hier porter {\ Oronie une lettre supposée d'un seigneur qui le mandoit en (".our en diligence, ï^e bon-homme qui ne voit pas plus loin ipie son nez, partit presque à la mcsute heure qu'elle luy fut rcndur. Je coîiininniciuay mon dessein a Lise ([ue voilà (c'estoit le nom de la soubrette, la belle Chanteuse, et la gallante Historienne' et n<uis primes ensemble la resolution (l'ayant si belle") de te fiiire acheter d'un peu de soin et de soucv un bon-heur qui m'en avoit tant coûté. Je le donnay donc rendez-vous pour le soir, scachant bien (pn* tu ny manquerois pas, et l'ayant fait suivre desjà plusieurs fois par un de nii> laquais pour voir le cluMuin ((ue tu |)renois onlinairenient ipiand tu venois chez moy, je mis les habits de Lise pour eslre n\oins considérée, el elle prit les miens pour eslre plus de mise, et passer plus facilement pont l;i Maîtresse, et ^/ Hrie, ujon pelit mal-Iioui eu\
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liiquaU, qui estoit «u guel au coin d'une rue, nous estiuit venu advcrtir que tu venois seul, nous nous masquâmes aussi-tost loules deux, et montâmes en mesme temps en carrosse, avec resolution de l'attirer de quelque façon que ce fut. Lise mit pied à terre au coin de la ruC où tu la trouvas pour mieux jouer son roolle; j'cstois trop persuadée de la complaisance vers les dames pour te croire capable de refuser les laveurs d'une qui le les jetteroit à la leste. L'affaire estoit trop bien concertée pour manquer, et lu t'es laissé tomber dans le paneau aussi gallamment qu'on ail jamais fait. Il n'est pas besoin de t'en dire davantage, tu sçais le reste aussi bien que moy, et je meurs d'envie de n'en plus avoir du tout. Phelonte luy prit ses belles mains pour response, el les luy baisa pour remerciment. 11 n'oublia pas pourtant à luy parler des vers qu'il avoil trouvez dans son cabinet; il sçeut que Pilelle avoil esté si amoureux d'elle qu'il en seroit devenu fou s'il n'eust este Poëte et qu'il luy avoil envoyé tous ces papiers durant son feu poui- mieux nourrir sa flâme. Ensuite en estant venus à de plus secrettes confidences et à de plus grandes familiaritez, ils laissèrent Lise dans la salle qui s'en alla coucber dans son lit, el entrèrent tous deux dans le cabinet dont il est question :
Où nous aui'ions sreu ce qu'ils lirenl Si les murailles qui les virent, Du comiuenceuient jusqu'au bout, Faire tant de belles tnerveilles, Avoient eu des langues par tout, Cuniuie on dit qu'elles ont des yeux et des oreilles.
FIN