PAYOT DE LIGNIÈRES
Charles (1G41) il prit le titre de sieur de Lignières. Son frère cadet Jacques, sieur de Morangles, gentilhomme de Gaston dOrléans, a été aussi impie et aussi débauché que lui; ses deux sœurs épousèrent : Marie, Charles Trouillart, seigneur de Baron, et Marguerite, Jehan de Moussy, trésorier de France à Chàlons.
Lignières avait à peine sept ou huit ans quand il perdit sa mère : son père n'était guère un modèle à imiter, ce qui excuse en partie sa mentalité.
Il a du passer son enfance dans le manoir familial de Liirnières et à Senlis; on ignore oîi il a terminé ses humanités. Kncore adolescent, il ne sait retenir sa langue, déjà fort médisante. Tu noble personnage en ayant été la victime résolut de se venger du jeune drôle : Il fit poster cent (?) hommes* sur le fossé de la porte de Nesles où Lignières devait passer, avec mission de le tuer. Heureusement, ce jour-là, Cyrano de Bergerac accompagnait son ami : il se jeta sur les spadassins, en tua deux et en blessa sept.
Une autre fois Lignières, moins heureux, reçoit un soufflet d'un sieur de Saint-Michel auquel déplaisaient ses assiduités près d'une comédienne. Sa pusillanimité manifeste le déconsidère un peu aux yeux des hommes, mais ses qualités physiques lui assurent d'innombrables succès féminins-. Son esprit satirique lui crée des ennemis acharnés. Il attaque pour se venger d'une légère blessure d'amour-propre ^, de concert avec quelques envieux, Chapelain l'auteur du poème de La
le c'onlral de mariiiye de Hélène Boulrays, veuve de Bertrand S0I3', seconde femme (lu père de Lignières, daté du 9 décembre 1636. Celte union fut stérile et Hélène-Boutrays convola en troisièmes noces avec Jean Bouer, sieur de Villermont, conseiller à la Cour des Aydcs. en septembre 1646.
1 . M. E. Ma(^ie a tiré un parti extraordinaire de ce combat qu'il décrit en huit pages de telle et qu'il termine par ce mot épique de Cyrano à Lignières : « Ton cocu, chevalier, ne se réjouira pas de sa vengeance». Voici d'ailleurs le texte complet de Lebret : <> Je t'en i)articulariserois quelques combats (de (Cyrano) qui n'étoient point des duels, comme fut celuy où de cent hommes attroupez pour insulter en plein jour à un de ses amis sur le fossé de la porte de Nesle, tloux par leur mort et sept autres par de grandes blessures, payèrent la peine de leur mauvais dessein ». — C'est Ch. Nodier qui a, pour la jireiniére fois, désigné Lignières comme étant l'ami que défendit Cyrano (Bullelin du Bibliophile, 1838, p. 14o).
2. Dans l'èpitre à M. Hoteman. capitaine de la marine, qui est au plus tard de 1657, il parle déjà de sa seizième maîtresse {Rec. de Sercy, T. IV, p. 283).
3. Lignières étant venu soumettre ses vers à Chapelain, celui-ci, après les avoir lus, lui dit franchement : << Vous avez de l'esprit et des rentes, c'est assez, croyezmoi, ne faites point de vers. La qualité de poète est mesprisable dans un homme de qualité comme vous. »
Pucelle. Gombauld, Pellisson, Ménage, etc., frappés à leur tour, attirent à Lignières l'hostilité de leurs protecteurs : le marquis de Coislin, le duc de Montausier, etc. Il entre peutêtre, grâce à Fintermédiaire de Charles Sorel, sieur de Souvigny, dans la maison de madame de Montbel à laquelle, malgré sa réputation d'inconstance, il plaît beaucoup. Madame Deshoulières, moins aveuglée, tout en lui accordant sa sympathie, ne tient nul compte de ses déclarations amoureuses.
Sa renommée dans les ruelles' lui vaut de participer à la seconde édition du fameux recueil de Portraits de mademoiselle de Montpensier-.
On le voit se rencontrer un instant avec Boileau dans la lutte de celui-ci contre Chapelain : Le Chapelain décoiffé et la Métamorphose de la perruque de Chapelain en astre, paraissent au même moment.
A partir de cette époque il conserve de rares amis, l'abbé de Marolles, par exemple, et son prestige diminue auprès des précieuses. Il en est réduit à se contenter de Catherine de la Mothe^, mariée à Jacques Louchault, orfèvre à Sentis. Lui fait-il partager son libertinage, ou cette femme le rend-elle encore plus agressif contre la religion? Nous ne savons. A'oici un sixain dont elle est l'auteur :
Parlant aux sofs de Lucifer,
Au diable celuy qui raille.
Ils craignent tous sa fourche de fer
Avec sa grosse tenaille.
On a bien fait d'inventer l'Enfer
Pour étonner la canaille.
Le Législateur du Parnasse oubliant son ancien allié commence dès 1669 à le cingler ouvertement. De temps à autre,
1. Lignières fifrure sous le nom de Léonce clans le Dictionnaire des Précieuses. Voici ce qu'en dit Sumaize : « Léonce est un fort galant homme qui passe pour fort inconstant et qui sest peint luy-mesmc avec tant d'art que je ne voudrois pas gaster sa peinture par aucun de mes traits ; aussi seroit-ce luy faire tort, puisquassez de belles ont pris ce soin pour m'empeschcr de le faire quand je serois persuadé d'y réussir parfaitement. Il suffit de dire qu'il voit quantité de précieuses des plus jolies cl des plus spirituelles d'Athènes à qui il sert d'alcoviste par quartier. «
2. Dans celte seconde édition on trouve son portrait par lui-même, et de lui également ceux de : madame Deshoulières (3 port., dont celui sous le nom d'Amarante), madame de Montbel, mademoiselle Petit, mademoiselle de Villaine (vers et jjrose).
3. Voir dans nos Mélanges : François Fayot de Liçfnières. Les deux mariafjes de son père, Lignières el le ménage Louchault, elc. Son frère : Patjol de Moranqles. Paris, VJ20.
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Lignières lance encore quelques mordantes épigrammes allongeant ainsi indéfiniment la liste de ses adversaires. En 1674, le r.rand Gondé l'invite à Chantilly sur la recommandation de son médecin Pierre Bourdelot, mais bientôt Lignières délaissé, sinon méprisé — il n'avait jamais été très sobre — verse dans l'ivrognerie ^ A de longs intervalles, il envoie une pièce insignifiante au Nouveau Mercure gabint-^ c'est le seul signe de vie qu'il donne de 1675 à 1703. Sa mort en 1704 passe inaperçue^, on en ignore même la date exacte. Le libertin s'est-il converti à ses derniers instants? L'abbé Irailh dit qu'il mourut ferme dans ses principes, mais ce témoignage est de peu de poids*.
Nous avons, à la date de 1658, trois portraits de Lignières : par lui-même, par madame de Montbel et par madame Deshoulières.
Le portrait qu'il a tracé de sa personne morale et physique concorde généralement avec ceux dûs à la plume de madame de Montbel et de madame Deshoulières, La question ne se pose pas de savoir si, à vingt-deux ans, il était déjà libertin. Il s'étend longuement sur ses agréments extérieurs et insiste sur son inconstance en amour, avouant, non sans orgueil, qu'il en est déjà à sa soixante-cinquième maîtresse! « Sa religion n'a
1. « I.e seigneur Lij^nièrc! boil,, et c'est, dommage. Quand on va pour voir le bonlionime Vaumorière et le gaillard Lignières et qu'on ne les trouve pas dans leurs cabanes, on n'a qu'à aller au premier cabaret borgne de leur rue et on les y trouvera assur(^ment trinquant avec quelque porteur ou quelque crocheteur. » (liichelet, Dietionnaire, 1710).
Voici une épigramme antérieure de Sanlecque, tout aussi catégorique, qui répond à une chanson de Lignières :
Ouy Lignières, enfant d'Epicure,
Quand tu me chanterax injure
J'en riray, je le dis tout net.
Se fasche-t-on contre un pourceau qui grogne ?
Selon toi, je serais parfait
Si tout ce que j'ai jamais fait
Comme les vers sentait l'ivrogne !