‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 5)Chapitre 15 sur 202 · PORTRAIT MORAL DE LIGNIÈRES · texte numérisé non relu

PORTRAIT MORAL DE LIGNIÈRES

Après le portrait physique, le portrait moral. Lignières se reconnaît de Fesprit, mais point de jugement; il s'en félicite, estimant que qui est sage est malheureux, et se fait un titre de gloire de son oisiveté. Sa vie passe à conter des douceurs et à faire l'amour : il aime cinq ou six femmes à la fois ; quelquefois, par loyauté, il descend jusqu'à trois. Sa constance ne saurait dépasser un mois. Promesse de mariage, signature d'un contrat régularisant cet engagement, ne le gênent nullement pour arriver à ses fins. Fourbe et excellent comédien, il sait pleurer au moment voulu, tout en ayant à l'occasion des accès de franchise. Sa discrétion sur ses bonnes fortunes esl absolue à la condition que les femmes auxquelles il s'adresse ne lui refusent rien. Son humeur est changeante, enjouée et fort agréable par moments, dans d'autres bilieuse et insupportable, etc., etc. Enfin Lignières nous apprend qu'il savait le latin, l'espagnol, l'italien, nombre de mots grecs, mais pas de philosophie, de théologie ni de géographie. Pour la philosophie et la théologie, on s'en doutait bien un peu !

J'ai de l'esprit, dit-on, assez passablement,

Je ne me pique pas d'avoir du jugement,

Je ne souhaite pas d'en avoir davantage,

Et l'on est malheureux souvent quand on est sage.

Si j'avois quelque charge ou quelque illustre employ,

Ou si j'estois admis dans le Conseil du Roy

Au lieu d'estre toujours auprès d'une Maistresse,

Je tâcherois d'avoir une extrême sagesse :

J'étudierois Tacite, avec Machiavel;

Tibère, Louis onze, et l'illustre Gromvel

Auroient moins de prudence et moins de politique;

Je serois circonspect, grave et mélancolique.

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