‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 5)Chapitre 16 sur 202 · PAVOT DE LIGNIÈRES · texte numérisé non relu

PAVOT DE LIGNIÈRES

On me demandera pourquoy je ne fais rien,

C'est que cela me plaist, el je m'en trouve bien;

Chacun sç'ail ses raisons ; chacun sçait ses affaires;

Celles de mon voisin sont pour moy des mystères.

S'il se moque de moy, je me riray de luy,

Il faut vivre pour nous, et non pas pour aulruy.

Je vis de cette sorte, et je passe ma vie

Tanlost près de Philis, tanlost près de Silvie.

Je suis né fort j^alant, et ne puis cire un jour

Sans conter des douceurs, et sans faire l'amour.

La charmante Vénus préside à ma naissance

Et sur moy cette estoile a beaucoup de puissance,

Mon cœur est à présent plus stable et plus constant;

Autrefois mon amour ne duroit qu'un instant.

Plus léger que le vent, plus changeant que la Lune,

J'allois en un moment de la blonde à la brune.

C'estoit longtemps pour moy de soupirer un mois

Kt j'en aimois au moins cinq ou six à la fois;

Je faisois des Contracls, je donnois des promesses.

Et je taschois toujours de tricher mes ALiistresses.

0 Dieu que j'estois fourbe et bon Comédien!

Que je sçavois bien feindre, et que je pleurois bien!

On connoist qu'à présent je suis plus honneste homme,

Va pour ma Loyauté par tout on me renomme;

Car au lien d'en aimer cinq ou six à la fois,

Je me suis contenté de n'en aimer que trois :

Je n'aime toutefois que la jeune Climeine,

Elle sera toujours le sujet de ma peine.

A propos d'inconstance et d'intidélité.

Je me souviens qu'un jour cette jeune Beauté

Qui fait tous mes plaisirs et toutes mes tristesses;

Me demanda combien j'avois eu de Maislresses;

Je luy nommé Silvie, Amarante, Philis,

Aniinte, Célimène, Olimpe, Amarillis;

J'en dis d'autres encor, et cet objet que j'aime

Eut à ce compte-là le soixante-cinquième.

Cet adorable objet a iixé mes soupirs.

Et pour luy seulement je forme des désirs.

Rendre fixe mon cœur, c'est fixer le Mercure,

El c'est de ses beaux yeux la plus belle avanlurc.

On me reproche assez que je suis indiscret.

Et que je dis par tout les faveurs qu'on me fait.

Je sçaurois fort bien faire une bonne fortune.

Et ma discrétion ne seroit point commune,

Si quelque jeune objet réconipensoit ma foy,

Et me faisoit l'honneur de coucher avec moy.

\'oilà sur quelques poincls ce que j'avois à dire,

Il faut entièrement me peindre et me décrire.

Je suis fort libéral, et quelques-uns m'ont dit

Que je l'estois beaucoup, et trop pour mon profit.

Je ne danse pas mal, mais c'est devant mon Maistre;

Car lors que dans un Bal il s'agit de paroistre.

Et que je ne suis pas du costé du Bullet,

Je me décontenance, et je suis fort défait.

J'ay de certains moments où je suis admirable,

Et je suis d'une humeur tout à fait agréable;

J'ay des jours en échange où je ne parle point,

Où je suis bilieux et morne au dernier point...

On me croiroit d'abord ignorant et stupide,

Je rougis aisément et je suis fort timide;

Devant des inconnus je parois interdit

Et je n'ay pas le don de bien faire un récit.

Quoy qu'on me pousse à bout, et quoy que l'on me die,

Je ne m'emporte pas, et j'entens raillerie.

Je ne chante pas mal, et j'aime fort les Vers,

On ne les prise guère en ce Siècle pervers.

Ha! faut-il qu'un Autheur devienne mercenaire,

Et que l'Ode à la main, il demande salaire?

Je me suis promené dans le sacré Valon

Pour braver les Neuf Sœurs, et l'orgueil d'Apolon.

J'ay fait quelques Chansons, et quelques Epigrammes,

Pour prier des Philis de soulager mes flammes.

Si j'ay choqué quelqu'un, c'est sans malignité,

Et je ne suis, dit-on, meschant que par bonté;

C'est ce qu'a dit de moy Madame de la Suse',

Et l'on ne comprend pas le mot de cette Muse.

La lecture a rendu mon Esprit assez fort

Contre toutes les peurs que l'on a de la Mort,

Et ma Religion n'a rien qui m'embarasse.

Je me ris du scrupule, et je hais la grimace ;

Quoy que je n'aime pas à prier nuit et jour

Les heureux habitans du céleste séjour,

Je ne prétendrois pas avoir l'Ame moins bonne.

Et je ne voudrois pas faire tort à personne.

J'aime une chère honneste, et non pas un festin,

Je bois par complaisance, et sans aimer le vin.

Quoique prompt, je suis doux, je suis bon et facile;

Lors que l'on me reprend, je suis assez docile.

Je recherche avec soin les Hommes excellens,

J'aime les Curieux, les Doctes, les Vaillans,

Je hay le Fanfaron, le Pédant, l'Hipocrite,

Et dans mon ennemy j'adore le mérite.

1. Nous n'avons pas rencontré la pièce de Madame de La Suze à laquelle Ligniéres fait allusion.

14 PAYOT DE LIGMIÉRES

J'ay leu beaucoup d'Autheurs, et je sçais assez bien

Le Latin, l'Espaji^nol, avecque l'Ilalien;

Je sçay force mots Greca, peu de Philosophie,

Point de Théologie et de Géographie,

Je liny mon Portrait, il sera singulier,

Et l'on doit me trouver un gentil Cavalier.

Madame de Montbel regrette de ne pouvoir lire dans l'âme et le cœur de Lignières, elle s'en console en constatant mélancoliquement que nous suivons les ordres du destin. Le cœur est sourd à la voix de la raison, il change d'objet, quand il n'a pas rencontré ce qu'il lui faut. F^lle est d'accord avec Lignières sur le portrait qu'il a tracé de lui-même sauf sur un point capital : elle l'accuse nettement de dévoiler le nom de sa dernière maîtresse le jour où il n*a plus rien à en attendre. Voilà notre libertin pris en flagrant délit de mensonge :

Quand pouray-je trouver un pinceau délicat

Pour tracer ton esprit, pour montrer ton éclat?

Tes vers font mieux que moy le Portrait de Ion Ame,

Ils font voir Ion génie, et l'objet de su flâme :

Pour peindre au naturel ta véritable humeur,

Il faudroil que mes yeux vissent dedans ton cœur;

L'Ame par ses regards ne se fait point connoistre,

Souvent pour se cacher elle feint d'y paroistre;

Tel la peindroit par là qui s'y pouroil tromper.

C'est en vain qu'on la cherche, on ne peut Vatraper;

Mesme celuy qui veut dépeindre sa personne,

N'est pas bien asseuré dans les traits qu'il se donne.

Les quatre qualitez qui composent le sang.

Ne sont jamais d'accord de l'ordre de leur rang ;

L'une règne aujourd'huy, l'autre demain l'emporte,

Et l'âme qui les suit dépend de la plus forte.

Nous suivons malgré nous les ordres du destin,

Qui ne sait que rouler du soir jusqu'au matin;

Le cœur qui va jurer une ferme constance,

Est pour le changement bien plus qu'il ne le pense;

Nostre Esprit suit toujours ce qui plaisl à nos yeux,

La raison luy devient un obstacle ennuyeux.

Alors qu'elle luy dit qu'elle est une infidelle;

Il cède aux doux attraits d'une beauté nouvelle.

Qu'un cœur a sous les deux de peine à se loger/

Jusqu'à ce qu'il soit bien, il doit toujours changer.

Tirsis en use ainsi, son Ame est difficile.

Il change, comme on voit, souvent de domicile,

Il fait en moins d'un an plus de douze maisons;

Il est plus agissant que le Dieu des Saisons;

Un mois est son quartier auprès d'une Maistresse :

Et lors que son ardeur Vinquiète et le presse j

Il luy dit que son feu pour elle est si puissant,

Quil doit faire en un jour plus que d'autres en cent;

Et pour faire avancer le fruit de son servage,

Il luy fait des Contracts, il promet mariage.

Et quand elle Vappelle à la conclusion,

Lors il s'évanouit comme une illusion;

Puis son Amante dit, toute désespérée.

En suivant cet Ardant, je me suis égarée;

Si ce nest qu'un Démon qui m'a ravy le cœur,

Il faut que tout au moins ce soit un Enchanteur.

J'avois dans un papier son cœur et sa parole.

De même que le vent l'un et l'autre s'envole;

On luy répond qu'Amour agit comme les Rois,

Et qu'il se feroit tort s'il connoissoit des Lois.

Je trace son humeur comme je Ventens dire;

La vérité me plaist, et j'aime à la décrire;

On le tient bon Amy, de plus fort libéral,

C'est une qualité qui montre un cœur Royal.

Pour ne te point flater, et dire toute chose.

Un peu de vanité dans ton âme est enclose :

La médisance aussi se glisse dans tes Vers;

Les traits les plus piquans y sont si bien couverts,

Que celuy qui les sent, ignore s'il doit feindre

Et connoist à la fin qu'il n'oseroit s'en plaindre.

Pour te montrer entier en ce vivant Tableau,

Il faut dire Tircis, que tu te trouves beau.

Tu ne te trompes point, on le trouve de mesme.

Tu te plais à nommer partout celle qui t'aime.

Et l'on dit qu'à l'instant qu'elle t'a satisfait

Que tu vas publier le bien qu'elle t'a fait...

Madame Deshoulières reproche à Madame de Montbel de peindre Lignières « comme il est dans son cœur » ; cependant toutes deux se rencontrent sur plus d'un point en faisant son éloge. Une seule nuance les sépare : Antoinette Du Ligier de La Garde se refuse à prendre au sérieux les déclarations de l'inconstant, elle le dit sans ambages :

Puisque vous le voulez, je vay faire l'image, D'un aimable imposteur, d'un illustre volage, Dont le cœur balançant sans pouvoir faire un choix, Adore pour le moins trois beautez à la fois...

16 PAYOT DE LIGMÈRES

Il parois t ingénu, bon el sans artifice,

Mais son art est trompeur, il a de la malice,

Il aime la satyre et croit qu'il est permis

De railler fortement de ses meilleurs Amis,

D'aimer en divers lieux, de faire des promesses.

De signer des Con tracts pour fourher ses Mais tresses.

Il sçait en amitié tromper de cent façons,

Et sur ce beau sujet il feroit des leçons

A Thésée, à Paris, au fugitif K née.

Et jamais son amour ne paroist obstinée.

Quoy que brusque, il est doux, et dans un entretien

Il n'est pas de ces gens qui se piquent pour rien.

En de certains momens son Esprit est suprême,

Mais en d'autres il est diférent de luy-même;

On le voit inquiet, chagrin, morne, rcsveur,

En deux heures vingt fois il changera d'humeur;

Mais qu'il soit enjoué, qu'il soit mélancolique,

Il ne peut s'cmpescher d'estre toujours critique.

Pour l'Esprit de Tircis, il est grand, il est beau.

Sa vivacité plais t; et si dans ce Tableau

Je dis qu'il sçait beaucoup, qu'il a peu de constance,

Qu'il est dissimulé, qu'il a de l'éloquence,

(Ju'il écrit bien en Vers satijriques et doux,

iju'il se croit beau Garçon, qu'il est fin et jaloux,

Qu'il parle et qu'il écrit quatre sortes de Langues,

Qu'il est fort indiscret, qu'il fait mal des Harangues,

C'est que je sçay bien l'art de peindre au naturel,

Et que je ne suis pas Madame de Montbel.

Dans le portrait qu'a fait cette nouvelle Muse,

Tircis est fort flatté, mais hélas! je l'excuse.

Le Dieu qui fait aimer peut estre est son vainqueur,

Elle peint cet Amant comme il est dans son cœur.

Mais on ne doit jamais croire pour la peinture

Cet Enfant contre qui tant de monde murmure ;

Il est aveugle. Iris, et selon son désir

Ce LJieu fait tous les jours des portraits à plaisir:

Il ne m'a jamais fait dire une menterie,

Et je ne gagne point de cœurs par flaterie;

Je dis naïvement et le bien et le mal.

l'irsis est fort galant, il est fort libéral.

Celte Royale humeur en tous lieux l'accompagne;

Elle a beaucoup paru dans toute la Bretagne:

Il donnoit en ces lieux des cadeaux, des bijoux,

Il dérohoit des cœurs, il faschoil des Espoux;

Sa libéralité, son esprit, et sa teste.

Firent dans ce Païs bien plus d'une conqueste,

.Mille jeunes Reautez quittèrent leur fierté,

El firent des desseins dessus sa liberté.

On accablait Tirsis de faveurs et de plaintes.

On donnait à son cœur de sensibles atteintes;

Ces aimables Claris approuvaient sa langueur,

Elles Ji avaient pour luy ny mépris, ny rigueur.

Pour arrester Tirsis que par tout on engage,

Rien ne fut épargné, tout fut mis en usage,

El Von se pressa tant, qu'avant un mois entier

On força cet Amant de demander quartier.

Ce n'est pas seulement dans la ville de Rennes

Que d'aimables Cloris ont soulagé ses peines;

Trois ans sont écoulez depuis qu'à Luxembaur

On vit pour luy la Mort triompher de V Amour.

Tout Paris a bien sceu cette tragique histoire.

Et tout Paris a bien de la peine à la croire;

On m'a dit qu'elle est vraye, et je ne le croy pas.

Pour un volage Amant se donner le trépas

Au plus beau de ses ans, ô Dieux! quelle innocence!

Non, l'Amour sur les cœurs n'a point tant de puissance.

Mais à propos de cœurs, je n'ay rien dit du sien,

Je luy ferais grand tort de le compter pour rien.

Qu'en diray-je? on n'a pas le temps de le connoistre;

Ln objet ne l'a pas, qu'un autre en est le maistre;

Il forme cent desseins sans les pousser à bout.

Et ce cœur inconstant commence et manque tout.

Quoy qu'il s'aime beaucoup, son Ame est généreuse;

A parler franchement, il ne l'a point peureuse.

Quoy que dans ses écrits il ait raillé de Mars,

Comme un autre il irait affronter les hazards;

Et bien qu'il passe icy pour un Héros paisible,

Je soustiens qu'à l'honneur il n'est pas insensible;

Il aime les Vaillans, et toutes les Vertus.

Par des sentiers secrets, des chemins peu battus.

Depuis assez longtemps Tirsis cherche la gloire;

Il a leu les Autheurs, il a bonne mémoire,

Il les cite sauvent assez mal à propos:

Il est fart paresseux, il aime le repos,

Il ne peut se passer d'avoir des amourettes;

Sans avoir de l'amour, il conte des fleurettes :

C'est pourquoy l'on le voit si souvent dans ses Vers

Blâmer mes cruautez, vouloir briser ses fers,

Recourir au trépas pour terminer ses larmes.

Et se plaindre par tout du pouvoir de mes charmes.

Voilà ce que Tirsis me répète sauvent;

Mais, belle Iris, autant en emporte le vent.

A de si doux propos je suis accoustumée,

Ma tendresse n'en est point du tout alarmée,

Mon cœur ne connaist point ce Dieu qu'on nomme Amour,

Et si malgré mes soins il le connaist un jour,

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