‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 5)Chapitre 192 sur 202 · Voir p. 51, note · texte numérisé non relu

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de ces Mélanges est constitué par les dossiers de trois nouveaux libertins : Geoll'roy V^allée, Fonlanier et l'auteur de V Ecole des Filles.

» J'ai dit : dossiers. Ce mol, en elfct, est cher à M"" Lachèvre; il l'emploie volontiers et, se défendant de faire de la « littérature », il se Halte de soumettre nu public les dossiers de ces libertins du xvii* siècle qu'il connaît si bien et qu'il déteste si fort. Malheureusement, les pièces du dossier, accumulées et classées avec grand soin, sont reliées par un commentaire qui transforme ce dossier en plaidoyer. M"" Lachèvre fait de l'érudition intéressée. Défenseur de l'ancien régime (ce qui est son droit), il se sert de ses livres pour exprimer toute sa haine contre l'esprit philosophique du xv!!!*" siècle, contre Voltaire en particulier, ce « farouche démolisseur » qui nous a amené au grand desastre qu'est la Kévolulion française !

» L'érudition est une chose, la politique en est une autre. VA, tous les lecteurs de M"" liachèvre le savent bien; s'il a consacré son activité à l'étude du libertinage au xviii*' siècle, c'est qu'il voit dans les libertins « des déistes ou plutôt des athées », des philosophes avant l'heure et des précurseurs de Voltaire, En faisant leur procès, c'est celui du xvin" siècle qu'il fait et nous ne pouvons que regretter qu'un si grand talent. — car, sachez-le bien, la bibliographie et l'érudition exigent du talent — se mette au service d'une cause ingagnable. »

Carnet-critique, n" 22, novembre 1921.

« Nous recevons de M. F. Lachèvre la lettre suivante :

5 septemlire !921.

Monsieur le Oirectenr,

Je viens seulement de lire l'article du Carnel-Crilique que M"" Georges Mongrédien a consacré à mon livre Mélanges (sur le libertinage au xvii*" siècle).

Il va de soi que je n'entends nullement discuter l'appréciation qu'en fait M' Mongrédien, mais je tiens à protester contre sou allégation encore plus fausse que malveillante relative au but que je poursuivrais dans mes études sur le libertinage au xvh" siècle, et aussi contre son aflîrmation « que les pièces des dossiers des libertins accumulées et classées (par moi) avec grand soin sont reliées par un commentaire qui transforme ces dossiers en plaidoyers ».

J'ai été amené à m'occuper des libertins du Grand Siècle en travaillant à la Bibliographie des recueils collectifs de poésies publiés de 1597 à I7(J0. Ayant identifié les poésies anonymes si curieuses de Des Barreaux, j'ai cherché à reconstituer la vie du personnage intimement liée à celle de Théophile, et de Théophile j'ai passé à Saint-Pavin, etc. 11 n'y a donc pas eu là d' <( érudition intéressée », c'est-à-dire d'érudition au service de « la politique », comme l'insinue ouvertement M'" Mongrédien, Je me suis fait une opinion sur les libertins simplement en écrivant leurs vies et en réimprimant leurs œuvres !

11 est également faux de dire que mes commentaires des pièces des

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dossiers des libertins transforment ces dossiers en plaidoyers. J'ai évité, au contraire, toute interprétation tendancieuse des documents; mes biographies de GeofFroy Vallée, Théophile, Des Barreaux, Claude Le Petit, Blot, Cvrano de Bergerac, le prouvent surabondamment. M. Henri Hauser, par exemple, dans la Revue historique de M. Monod, au sujet du Procès de Théophile, a reconnu celte impartialité. Je n'ai exprimé d'opinion personnelle que dans des préfaces, et personne n'est obligé de les parcourir (on les néglige ordinairement). De la sorte, je permets au lecteur d'en juger par lui-même; chacun est libre de conclure à sa guise.

Eniin M"' Mongrédien dépasse encore la mesure quand il met en cause ma notice sur le curé Meslier « dirigée contre un de nos plus grands universitaires ». Nous avons, M'' Lanson et moi, des vues dilTérentes sur le libertinage, c'est son droit et le mien. En tout cas, j'ai toujours dit et répété que je considère M"" Lanson comme le rénovateur de l'histoire de la littérature française; je professe la plus grande admiration pour ses ouvrages, sans être obligé pour cela de souscrire à toutes ses conclusions et de minterdire tout sujet traité par lui.

Je vous demande, Monsieur le Directeur, d'insérer cette réponse à M"^ Mongrédien dans le plus prochain numéro du Carnet-Critique et et vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments très distingués.

Frédéric Lachèvre.

N. B. — Mes ouvrages serviraient à des desseins politiques alors qu'ils sont tirés, le Claude Le Petit à 200 exemplaires; les Mélanges à 225 ; le Blot à 270, etc. ! !

« Dans mon article, je n'ai pas dit (ni insinué) que M"" Lachèvre fût « au service de la politique », mais que ses opinions sur les libertins du xvii*^ siècle étaient influencées par ses idées politiques, à lui, ce qui est très durèrent (cf. p. 142, ligne 16); j'ai d'ailleurs eu soin d'ajouter que c était son droit. C'est aussi le nôtre de penser différemment et de le lui dire, sans méconnaître la grande valeur de ses travaux, auxquels nous avons nous-mêmes recours quotidiennement.

« Quant il la notice sur le curé Meslier, elle est bien « dirigée contre un de nos plus grands universitaires », puisque M'" Lachèvre, à tort ou à raison — je ne connais pas assez la question pour me permettre de la trancher, — arrive à des conclusions opposées à celles de M'' Lanson. Ce n'est pas, que je sache, « dépasser la mesure » que de constater \sl divergence d'opinions de deuxérudits.

Non, croyez-moi, monsieur Lachèvre, cet article ne méritait pas votre trop vif courroux. » G. M.

Carnet critique, n" 23 (l"juin 1922).

Nous avons reçu la lettre suivante de M"" Frédéric Lachèvre que nous laissons, volontiers, selon son désir, sans commentaires :

29 novembre 1921.

Monsieur le Directeur,

Ma réponse à M"" Mongrédien ne comportait pas de commentaires.

380 RÉPONSliS A OUELQUES OR.JECTIONS

Il en a jugé autrement, ce qui m'oblige encore nne fois à user de mon droit de réponse.

Mes opinions politiques ne regardent pas M*" Mongrédien ; ce qu'il a pu en connaître tlans mes conversations avec lui ne lui appartient pas; le plus élémentaire savoir-vivre lui interdisait d'y faire allusion.

L'accusation qu'il a portée contre moi de relier les pièces des dossiers des libertins par un commentaire qui transforme ces dossiers en plaidoyers est outrageante : c'est dire que j'essaie de falsifier l'histoire au profit de mes idées politiques. Ou M'' Mongrédien calomnie délibérément ou il ignore la portée de ses expressions. J'en vois d'ailleurs la preuve quand il persiste à alFirmer que la notice sur le curé Meslier est bien dirigée « contre un de nos plus grands universitaires ». Je cite textuellement.

Or différer d'avis avec quelqu'un sur un sujet quelconque n'est pas se poser en adversaire de ce quelqu'un. J'ajoute que ma notice sur le curé -Meslier met au jour des documents ignorés de M'' Lanson et qui modifient complètement la physionomie du personnage. Dans ces conditions, mon appréciation ne pouvait se rencontrer avec celle de M"" Lanson !

Est-ce clair?

J'espère que M' Mongrédien celte fois se tiendra coi.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

F. Lachkvhk.

B.) M. L'ABBK BUSSON ET GEOFFROY V.ALLÉE

L'article des Mélanges : V Ancêtre des libertins dn A' 17/" siècle, (ieoffroy Willée el Lu Béatitude des Ghrestiens (1573), a été contredit par M. l'abbé Henri Busson, dans sa thèse : Les Sources et le développement du Rationalisme dans la littérature française de la Renaissance (i5.'i3-i601)'. \ous sommes heureux de reproduire sa réfutation, non parce (fu elle nous a convaincu — (îeo/froy Vallée, incaf)ablc même d'écrire à peu j>rès correctement dans sa })ropre langue, reste, à nos yeux, un pauvre d'esprit, dominé par une idée fixe'- — mais parce f/ue celte réfutation est curieuse et intéressante dans ses développements. C'est une véritable bonne fortune de rencontrer un tel opposant. La haute valeur du travail de .]/. liusson a été reconnue par la Sorbonnc ; l'auteur a été reçu docteur es lettres avec la mention << très honorable ».

« Il reste à classer Geolfroy Vallée dans une des séries d'incrédules dont on a suivi jusqu'ici la genèse et le développement. M. Lachèvre explique l'incrédulité de G. N'allée par l'excentricité du personnage : « Un beau ma-

i. Paris. 1922. lii-H.

t. Ses réponses aux f|iieslioiis «les (Commissaires au l'arlcmenl cJiarp^s de linlcrrogcr prouvent que le malheureux GeolTroy Vallée était un inconscient; il méritait non d'être brûlé, mais d'être interne dans la maison du genre de celle de Saint- Lazare qui, au xvii* siècle, recevait les demi-fous.

MÉLANGES : HENRI BUSSON 381

lin, sans cause déterminée sauf ces sautes d'humeur dont il était coutumier, G. Vallée changea sa manière de vivre, qui avait été jusque-là celle de tout le monde ». M"" Lachèvre rapporte les fantaisies mystérieuses dont on a lu le récit plus haut dans Garasse et conclut que noire héros entendait par là « se distinguer du commun des mortels autant par son genre de vie que par ses doctrines ». Il est possible, évidemment. G. \'allée est un esprit assez mal équilibré : il a une idée fixe (l'opposition de la science et de la foi) ; il n'est pas étonnant qu'il proclame cette trouvaille et se livre à des excentricités. Prenons garde pourtant que cette explication si simple soit trop simple, car l'idée fixe de G. Vallée est celle de tout un système, et, si elle est courante de nos jours, si même elle était très répandue à la lin du xvi*" siècle, elle ne Tétait que dans certains milieux, et pour l'avoir dit trop haut G. Vallée a été brûlé. Ses excentricités, d'autre part, ne sont pas des actes de folie (le livre de Vallée montre bien qu'il n'était point fou): elles ont un sens. Si donc je démontre que le système intellectuel (si le mot n'est pas trop gros pour G. ^ allée), et les mœurs, même les plus curieuses, de ce personnage, le rattachent à un courant puissant de ce libertinage, il faudra bien conclure que ce n'est pas par une subite fantaisie ni sans cause qu'il a changé son genre de vie.

» J'avais d'abord songé à voir en lui un disciple des Padouans. Leur dogme fondamental est le sien : opposition de la philosophie et de la loi. Mais il apparaît tout d'abord qu'ils ne se ressemblent point. Les Padouans sont savants. Tahureau, Pontus de Tyard, Montaigne, le Bodin du 7'/icâ^re (/e /a nature, sont des intelligences d'une autre envergure que celle de Vallée, ils ont étudié les philosophes, Arislote et ses commentateurs ; ils ont pris parti pour l'un d'eux, Averroès, Pomponazzi et Cardan. Leur scepticisme porte sur des points de dogme précis : immortalité, création, déterminisme. Leurs arguments même — on la assez vu — sont stéréotypés et se transmettent invariablement répétés. Le livre de G. Vallée ne fait pas la moindre allusion à ces arguments ni à ces doctrines. Il est inutile d'y chercher une idée, même secondaire, en dehors de l'idée fondamentale : celui qui sait ne ci'oit plus. L'auteur est manifestement un esprit vide qui n'a rien étudié, si tant est qu'il fut capable de quelque élude. Lnfin il parle rarement de la raison. Ce n'est pas elle qu'il oppose à la foi c'est la « science », et la « cognoissance ».

« Mais j'ai déjà noté qu'à ce point de vue le mysticisme des libertins spirituels rejoignait le rationalisme péripaléticien. G. Vallée a toute l'allure d'un libertin. D'abord on aura remarqué Lélrange manie que (iarasse prêle à G. Vallée d'envoyer blanchir son linge eu Flandre. Je ne sais si la chose a quelque véracité, mais on peut en retenir, du moins, que G. \'allée a des relations avec les Flandres. Or on sait que les Flandres sont le boulevard des libertins spirituels et le lieu préféré du gnosticisme. Il soutenait, dit toujours Garasse, que la seule religion c'est de garder son corps pur, et il éloit vierge. Les vers de Sainte-Marthe insinuent plus encore. M'' Lachèvre rappelle que Louis D'Orléans l'appelle la dame de Fronize et conclut que « celle préoccupation de la pureté et de la chasteté est empruntée au christianisme ». Mais non! Le mépris de la chair poussé à ce point n'est pas chrétien : il est une des conséquences du manichéisme.

382 RÉPONSES A (jUELgUES OBJECTIONS

Les disciples de Saturnin et de Marcion principalement prêchent à leurs adhérents la haine de la chair, élément mauvais du dualisme manichéen, et repoussent le mariaji^e el la procréation comme une coopération à l'œuvre du principe mauvais. Ce sont ces mêmes principes manichéens qui ont conduit certaines sectes du moyen-âjj^e (les Béghards, les Ortlibiens) à chercher dans l'ascétisme rig^oureux l'oubli de la chair. Au xvi® siècle il n'est pas douteux que des l'amilles des libertins spirituels n'aient conservé celle discipline. Calvin affirme que la doctrine des spirituels n'est au fonrl fpie le manichéisme. Farel, quand il annonce à Calvin l'arrestation de l'anabaptiste normand Du Val (1340), dit positivement : «J'entends dire que ce ^'arnement condamne le mariage ». 11 est vrai, que selon la rumeur recueillie par Farel, il se dédomma},^eait. Ce n'est pas impossible. Peutêtre aussi n'est-ce qu'une calomnie. Florimond de Rajmond classe parmi les anabaptistes une secte des Purs. Calvin reproche aux nouveaux manichéens d'avoir des jours fixés pour la morlilication, et à ce propos les rapproche même d'une façon assez inattendue des Jésuites. Il semble donc naturel d'expliquer cette afîectation de chasteté, chez un incrédule par des rapports avec ces sectes plutôt que par l'influence chrétienne.

» Sa doctrine prêle aux mêmes assimilations. An cours de son procès, on lui reproche d'avoir mal parlé du baptême. I.c i)aptême est un sacrement conlie lequel s'exercent les anabaptistes.

» Dans le premier interrogatoire on lui reproche « qu'il a escril en la Bible où il appelle Moyse meschant et deslyé, enchanteur », el dans le second interrogatoire il avoue qu'il a pris cette doctrine « de costé et d'aullre ». Cette thèse, en efîel, n'est pas spéciale aux disciples d'Fvhémère; elle leur est commune avec les libertins de l'école padonane, avec les disciples de Gelse et les libertins spirituels. Tous s'accordent pour faire de Moyse un politicien ambitieux qui s'est servi de la Religion pour imposer son autorité. J'ai moi-même relevé cette théorie chez les libertins spirituels, chez Poslel, chez Celse et chez Tahureau.

» Vallée a dit aussi « que le lilz n'est de Dieu ». C'est à celte ailirmation qu'aboutit la christologie de toutes les sectes gnostiques et au XVI® siècle celle des libertins spirituels. Jésus, pour eux, n'est qu'un fantôme. Il a l'apjiarence du Christ, mais la divinité l'a quitté avant la passion selon les uns; selon d'autres il n'est qu'un composé de « l'esprit de Dieu qui est en nous tous et de ce qu'ils appellent cuidcr ou le monde ». Il est vrai que la négation de la divinité de Jésus-Christ n'est pas spéciale aux gnostiques. Mais on lemarquera cependant que l'interrogatoire dit que G. Vallée soutenait que le « le filz n'est de Dieu », et non pas que Jésus n'est pas Dieu, ce qui trahit à mon avis, une formule théologique et non philosophique. Enfin on lui reproche d'avoir dit « que l'oraison dominicale n'est instiluée par le lils de Dieu, mais par le diable ». 11 nie, et à l'interrogatoire suivant « a dicl qu'il ne pense pas l'avoir dit ainsy ». Non, il ne l'a pas dit ainsi, mais il a dit quelque chose d'approchant. Les libertins spirituels ne condamnaient pas tout le Paler; ils condamnaient seulement un article du Paler: P.irdonnez-nous nos offenses. Parvenu à la vie spirituelle, régénéré par la purification et illuminé par l'Esprit, le « pneumatique » ne peut plus pécher. Il n'agit plus qu'en

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