MELANGES : EMILE MAGNE
union et sous l'influence de TEsprit. Tout ce qu'il fait c'est Dieu qui le fait. Il n'a donc plus à demander pardon et il a rayé cette demande de la « patenoslre. »
» L'esprit enfin de Vallée offrait à ces doctrines étranges un terrain tout naturel. La gnose est la science des âmes simples et se concilie très bien avec l'ignorance philosophique. On se souvient peut-être de ce libertin de 15:27, dont j'ai dit le supplice, qui niait la divinité de Jésus-Christ, dont le chroniqueur dit avec étonnemenl qu'il « ne sçavoit A ne B ». Ce que les autres apprennent par une longue étude, le gnostique l'acquiert par la révélation personnelle. Son imagination, surexcitée par l'ascèse gnostique, lui fait croire à des visions et à une infusion directe de l'Esprit. Il y a même au xvi^ siècle toute une secte qui s'appelle les Ravis, « lesquels relevés de leur extase racontent mille merveilles de ce qu'ils ont veu en Paradis ou en Enfer ». G. Vallée n'en était pas là. On le crut un moment, tellement il afTirmait qu'il avait une connaissance spéciale de Dieu. 11 connaît Dieu « depuis l'âge de neuf ans, par le ciel et la terre », comme tout le monde. Mais depuis quelques années, il le connaît mieux, par les » docteurs » qui le lui ont révélé. On lui demande alors s'il a lu des ouvrages de théologie : il répond que non, pas même ceux de Luther ou de Calvin; « s'il a veu Dieu? »; Il répond négativement. Mais s'il n'a pas « veu Dieu », il n'a point pâti sur les livres non plus. Cette doctrine mystérieuse, k il l'a apprise des sages et des docteurs, en voyage ». Un jour, il a rencontré quelque libertin qui lui a révélé le secret des ■< spirituels ». Depuis lors, dans sa pauvre cervelle échaulfée, il prend ses accès de délire pour des révélations : il a x ung battement de cœur; quand ce battement cesse, cela luy monte en sa teste et luy est de là venue ceste grande cognoissance qu'il a de Dieu ». De là cette certitude qui lui donne le courage d'affronter même la mort. Un pareil entêtement dans les rêveries suppose une foi absolue, telle qu'une révélation directe la peut seule produire, ou une initiation. Les gnostiques anciens pratiquaient l'inilialion. J'imagine que leurs descendants du xvi'' siècle avaient pareillement des rites secrets destinés à éblouir les initiés. Le vrai que les autres hommes trouvent à force de recherches, le gnostique l'apprend sans chercher : l'intuition personnelle et l'initiation remplacent la l'aison; les autres sont « apprins de sophisterie », ou, « apprins de la Bible », lui il est c( apprins de Dieu »; les autres croient ou cherchent à savoir : le a spirituel » suil. « Heureux qui scait, au sçavoir repos », telle est la sentence que G. V^allée a mise en sous-titre à son livre. Mais sa science, ce n'est pas la philosophie, c'est la gnose. G. Vallée n'est donc pas l'ancêtre des libertins du xvii^ siècle; il est l'un des derniers fils des libertins spirituels du xvi" siècle : ce n'est pas un rationaliste, c'est un gnostique. »