A SAPHO
« Tout le monde vous admire, jeune Sapho, mais personne ne s'avise de vous plaindre. Pour moy, je vous plains du moins autant que je vous admire. Les faveurs d'Apollon vous coûtent si cher, que je ne sçauruis croire qu'on soit sage quand on vous les envie. Jamais la Phéhade^ ne fut plus tourmentée de ce Dieu que vous Vestes. J'avoue que vous ne faites pas des vers avec autant de peine qu'elle rendoit des Oracles : Mais avouez aussi qu'elle ne rendoit point des Oracles aussi souvent que vous fuites des vers. Elle n'esloif travaillée qu'un quart-d'heure en plusieurs jours, et vous n'estes pas un quart-d'heure le jour sans travailler... Ditesmoi (je vous prie) toute vostre jeunesse se passera-t-elle entre la rime et la raison ? N'estes-vous point rebutée d'avoir si souvent la peine de les mettre bien ensemble; et faut-il que pour les accorder, vous vous brouilliez avec l'amour et le plaisir?
Dites-moy, Sapho la cadette, N'est-ce que pour rimer que le Ciel vous a faite? Que vous sert ce beau port, ce beau sein, ces beaux yeux?
Quoy ! n'en ferez-vous rien de mieudc?
Sapho vostre ainée, à vostre âge, Pouvoit se contenter des faveurs d'Apollon : Mais les caresses de Phaon La contentoient bien davantage!
La galante sçavoit sans peine Ménager entr'eux son amour, D'Apolle à toute heure elle n'estoit pas pleine, Phaon avoil son tour.
Que ne l'imitez-vous, ma belle?
Pour eslre Muze vierge a-t-on le chant plus doux? Sapho fit des vers comme vous, Faites l'amour comme elle.
» Si je vous en veux croire, je suis bien loin de mon compte. Il ne s'agit que d'avoir du plaisir dans la vie : et les \ers (me dites-vous) vous en donnent plus que l'Amour ne vous en sçauroit donner. Mais, Saplio, n'estes-vous capable que d'un plaisir? Ceux-là sont bien bizarres ou bien malheureux qui n'en peuvent prendre qu'un? On a dans le monde tant