‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 5)Chapitre 26 sur 202 · Clélie, roman en dix volumes de mademoiselle de Scudéry · texte numérisé non relu

Clélie, roman en dix volumes de mademoiselle de Scudéry

4. Mademoiselle de Vandy « la Princesse de Paphlagonie » dont Mademoiselle de Montpcnsier a tracé un portrait remarquable dans le roman qui porte ce titre. Voir Cousin : La Société française au XVII' siècle, I, p. 2:24.

C'est un peu trop longtemps s'ériger en critique,

Et peignons cet objet dont la beauté me pique :

Elle n les cheveux noirs, longs, épais, déliez,

Et ce sont de beaux nœuds dont les cœurs sont liez.

On trouve que son teint est plus blanc que Valbastre,

Et c'est une fraischeur dont je suis idolastre.

On ne sçauroit aymer ny vanter à demy

Cet aymable incarnat qui se mesle parmy.

Son extrême blancheur emporte la victoire

Sur la neige et le lait, tes perles, et l'y voire*.

Son nez est un peu long, sa figure me plaist,

Et quoy qu'il luy déplaise, on l'aime comme il est-,

Quoy que ses yeux ne soient pas trop à fleur de teste.

lia! qu'ils sont bien instruits à faire une conqueste!

Ils volent la franchise et les cœurs en tous lieux.

Ils sont brillants et fins; qu'ils sont malicieux'^,

Et qu'ils sont doux! Hélas, à propos de franchise,

La mienne en les voyant fut impunément prise.

Je criay vainement. « Au secours, aux voleurs »,

Ma raison fut pour eux et rit de mes douleurs.

Je désirerois bien qu'elle fût moins farouche,

Pour me laisser cueillir un baiser sur sa bouche;

Sa bouche est adorable, riche, propre à baiser^,

La timidité nuit, rien nesl tel que d'oser.

Quoy que ce procédé luy dût paroistre brusque.

Et quand je recevrois cinq ou six coups de busqué,

Lors que cette beauté ne s'en doutera pas.

Je veux baiser sa bouche où l'on voit mille appas.

Disons que ses cheveux sont longx, et d'un beau hoir,

Et qu'ils sont aussi fins que l'on en sçauroit voir.

Pour son teint, je soutiens qu'il a le privilège,

D'effacer ta blanclieur des lys et de la neige:

Elle n'a pas besoin de piastre ni de fard,

El son teint est plus beau qu'un teint blanctiy par art.

(Portr. de Mme Desli. par Lignières : Je vay peindre Philis.

Je ne hais point son nez...

Quoy que son nez soit long, il n'en est pas moins beau...

(Id. Id.)

On ne sçauroit jamais assez vanter ses yeux. On n'en découvre point de plus vifs sous les deux ; Par eux il est aisé de voir ce qu'elle pense. Ils sont remplis de feu, d'esprit et d'éloquence : Ces yeux qui ne sont pas sombres et languissans, Engagent puissamment la raison et les sens. C'est là qu'un petit Dieu ses traits dangereux forge....

(Id. Id. )

Sa bouche est très vermeille, et son éclat m'enflame...

(Id. Id.)

KOTICt: BIOGRAPHIQUE 37

Ses denls^... mais j'ayme mieux icy louer sa gorge.

Je croy tous les malins qu'on luy monde de l'orge

Pour nourrir l'embonpoint de ses petits tétons'-.

Ha! qu'ils sont potelez! qu'ils sont blancs! qu'ils sont ronds!

Son sein n'est qu'un enfant, il commence à paroistre.

Il ne fait tous les jours qu'embellir et que croistre.

Ha ! f au rois du plaisir plus que tous les humains,

Sifavois le bonheur de contempler ses mains^,

Et si par charité ces mains pleines de charmes

Vouloient un jour aider à essuyer mes larnjes.

Ces admirables mains ne sont guères sans gans,

C'est pour faire enrager et jurer ses Amans.

Sa taille est grande, libre, et tout à fait aisée.

Par les plus envieux elle seroit prisée^

Diray-je que son port noble et respectueux

Imprime du respect aux plus impétueux?

Je soutiens hardiment que sa jainhe est bien faite.

Pour discourir du reste, il faudroil un Prophète.

On voit ses pieds, sa jambe, on ne voit pas plus haut,

Et ce haut, comme on croit, est sans aucun défaut.

Faut-il que tout cela me soit un Sanctuaire ?

Oiiy puis qu'elle est toujours insensible et sévère.

Bien n'égale Amarante, et ces rares trésors •

Avoir un beau visage, enté sur un beau corps.

Avec je ne sçay quoy qui plaist, de la jeunesse,

Une haute conduite, une grande sagesse,

Des charmes infinis et doux au dernier point,

C'est ce qu'a cet objet, et que beaucoup n'ont point.

Mille autres qualitez l'embellissent encore.

Et pour mille raisons je l'aime et je l'adore;

Pour elle on n'aura pas de légères amours,

Puisqu'elle a des beautcz qui dureront toujours.

Elle a beaucoup d'Esprit, et celuy qui l'anime

N'est pas de ces Esprits que l'ignorance opprime,

Pour ses dents, on en peut rencontrer d'aussi belles, Kl je ne diray point de bien m de mal d'elles.

(Portr.... par Lignières : Je vay peindre Philis...)

Mais ne dirayje pas qu'on adore sa gorge. Qu'elle est ronde, bien faite, et blancfie au dernier poinct? Asseurer que la sienne a manqué d'embonpoint. Comme elle nous l'écrit dans sa lettre charmante, ^"est-ce pas eslre injuste, et même i/n peu méchante'^

(Id. Id.)

Ses mains sont loul de bon propres à prendre un cœur.

(Id. Id.)

Son port est noble et haut, sa laille est droite et grande. Facile, dégagée, cl comme on la demande.

(Id. Id.)

C'est un esprit hrillanl, il est ferme, élevé,

Et pour dire en un mot, le sien est achevé ;

C'est un Esprit guéry des erreurs populaires.

Et qui viendrait à bout des plus grandes affaires *.

Elle gouvernerait aussi bien un Estât

Que le plus grand Ministre, et qu'aucun Potentat.

Elle n'ignore rien, elle sçait le langage

Des habitans du Tibre, et des peuples du Tage.

Elle sçait le latin bien mieux que mon Rival,

Et presqu autant que moy ; je ne Ventens pas mal.

Je me viens de citer, et ce nest que pour rire,

Je suis un ignorant, à peine sçay-je lire.

Amarante vaut mieux que l' « Infante d^l'lrec )>^

Avec tout son Hébreu, son Arabe, et son Grec.

Quelle me grondera! justes Dieux, que feray-je?

J'ay dit quelle sçavoit la langue du Collège :

Ha! malheureux Tirsis, où te cacheras-tu ?

Le sort en est jette, deussay-je estre battu,

Je diray qu'elle sçait la Bible toute entière :

Et pendant qu'elle estoil en Flandre prisonnière.

Pour se désennuyer le soir et le malin.

Elle a leu Sainl-Ambroise, avec Saint-Augustin.

Elle ne laisse pas de parler de dentelle.

De jupes, de rubans, et d'une bagatelle.

Elle est humble, modeste, et dans son entretien

Elle a de la douceur, elle ne cite rien :

Mais parmy tant d'attraits, de grâces et de charmes,

Qui font à tous momens que je verse des larmes,

Et qui s'en vont bienlost me donner le trépas,

Elle n'a qu'un défaut, c'est qu'elle n'aime pas^.

i. D'un aimable sçnvoir son Esprit est orné,

Ce n'est point un Esprit qui soit foihle et borné;

Le sien est éclairé, délicat, et solide,

Toujours le jugement raccompagne et le guide.

(Porlr. (le Mad. Desh. jjar Lignières. Je vay peindre Philis...)

2. Mademoiselle Anne-Marie de Schurmanu née le 5 novembre 1607 à Cologne, morte le 5 mai 1678 à Wiewerl (Frise); elle résida une notable partie de sa vie à L'trecht, et jouissait d'une grande réputation ; elle fut en correspondance avec les plus illustres savants de son temps en France et à l'étranger. Kllc a publié plusieurs ouvrages en latin.

3. liecueil des portraits et éloges en vers et en prose. Dédié à son Altesse Royale Mademoiselle. A Paris. .\u Palais, chez Charles de Sercy... et Claude liarhin... M. DC. LIX (16.59), II p., p. 30. Le premier portrait de madame Des Ilouliéres par Lignières (I. p. p. 290) : Je vay peindre Philis jusques au moindre trait est dilïérent de celui-ci. Nous en avf)ns iudiipié fiuelques variantes. Il nous apprend que Mad. D. II., se plaisait « h resver quelquefois... près d'un rocher affreux, ou dans un triste bois », quelle avait « souvent la fièvre et la migraine », quelle aimait « la danse, la course, les jeux, les balets, les ris, etc., etc. » Voici la fin de ce portrait :

Que de cœurs de héros, elle a réduits en cendre? Et que ses yeux ont fait de fracas dans la Flandre.'

De son côté, Gondé se souvenait de la courageuse femme qui avait fait évader son mari de Vilvorde, après avoir essayé de jouer un instant avec lui la comédie de l'amour. Il voulut savoir si madame Deshoiilières était toujours aussi attrayante et chargea le spirituel chevalier de Grammont' de lui déclarer sa passion. Le tact du Ghevalier est admirable; non seulement la trahison du major de Rocroy est oubliée, mais elle est prétexte à exalter la vaillance de sa femme :

« Vous de qui la vertu, Vesprit, et la beauté^

Rendra le nom fameux dans la Postérité,

Et dont les actions ont effacé la gloire

Des Héros de Romans, des Héros de l'Histoire,

Vous quon a veu forcer d'effroyables prisons,

Et que huit mois entiers la mort en cent façons

N'a pu faire trembler ^' adorable inhumaine,

On a mille plaisirs, et l'on n'a point de peine.

Quand on est obligé de parler des trésors

Qui parent vostre Esprit, vostre Ame et vostre Corps ;

Quand on fait le Portrait d'une beauté commune,

Ou d'un de ces Esprits sujets de la Fortune,

Pour peu que l'on en ail on s'en peut acquiter.

Où la matière manque on joint l'art de flater :

Mais quand il faut dépeindre une jeune Héroïne,

Sçavante, fière, belle, éloquente, divine.

Cette entreprise est grande, et mon foible pinceau

Ne sçauroit qu'ébaucher un si charmant Tableau.

» Je ne Vaurois pas commencé sans le commandement d'un grand Prince,

Qui malgré vos mépris soupire pour vos charmes. Et qui depuis long-temps, grâce à vostre rigueur, Rrûle pour vos appas, et verse force larmes Sans pouvoir toucher vostre cœur.

» Je ne croy pas qu'il soit besoin de vous le nommer • cest assez de vous

Elle jure qu'elle a de la dévotion,

J'en doute, et je voudrais en avoir caution...

Elle rit de l'Aniour. et ses cuisantes flèches,

A'e feront en son cœur que de légères l)rèches,

Puisque le feu d'un (jrand et fameux Conquérant,

Pendant deux ans entiers luy fui indifférent,

Que ses soins, ses respects, n'ont pu loucher son âme

El qu'elle a méprisé une si belle flamme. 1. Philibert, chevalier et plus tard comte de Grammont ou Gramont, le héros des Mémoires d'Hamilton, marié à Elisabeth Hamillon, mort à 86 ans en 1707- Il avait d'abord servi comme volontaire sous Condé et sous Turenne.

dire que cest le plus c/rand Conquérant qui fut jamais et que sa Naissance, sa Valeur et son Esprit, le rendent assez remarquable pour le faire discerner dans cette foule d'adorateurs qui vous suit par tout. Il veut que je fasse connoistre à toute la Terre la cause de ces grands efforts qui luy ont donne de iétonnement ; et vous ne devez pas douter que je ne luy obéisse arec joije, j)uis qu'il s'agit de vostre gloire. Vous avez le plus beau teint qui sera jamais; sa blancheur lia rien de comparable ; il nesl pas seulement nieslé des plus belles couleurs du monde, il est encore uny et délicat, et il a en fout temps cette aimable fraischeur que la jeunesse donne. Vos yeux ont un feu, contre lequel on oppose vainement tout ce qui sert à deffendre un cœur; ils sont bruns, bien ouverts; et quoy qu'ils soient tout à fait brillans, ils ne laissent pas d'avoir quelquefois une certaine langueur qu'ils communiquent à ceux qui osent en souslenir les regards; ils ne s'amusent pas à prendre un cœur par les formes, sans luy donner loisir de se consulter, ils s'en rendent bien tosf les maistres. Enfin, divine Personne, c'est de vous seule que ion peut dire avec justice :

Le teint d'Amarillis efface toute chose. Il fait jaunir les Lys, il fait pâlir la Bose, Et l'éclat immortel du bel Astre des deux A''a rien qui soit égal à celuy de ses yeux.

» Vostre bouche est naturellement belle aussi bien que vostre (este ; elle a ce beau vermeil qui est le charme des yeux, elle est d'une agréable grandeur, assez élevée; et par vostre façon de rire, quand mesme vous ne parleriez f)as, on ne laisseroit pas de connoistre que vous estes tout à fait spirituelle. Vous avez le nez un peu long, et sa forme ne dément pas les agréniens de vostre bouche. Vos dents sont bien rangées; et quoy qu'elles n'ayent pas la dernière blancheur, on peut dire qu'elles sont plus belles que laides. Le tour de vostre visage est admirable, il est rond et jamais joues ne se sont mieux soustenuës que les rostres. Vos cheveux sont noirs, longs, épais, lustrez, et fins, et ils s'accommodent si bien aux différentes coiffures que les Femmes inventent tous les jours, qu'on diroit qu'elles ne sont faites que pour eux. Tout cela est suffisant pour faire une très-belle Personne; et il semble que l'on ne peut rien souhaiter de plus. Vous avez pourtant davantage; car vous avez la physionomie fine, et des agréniens qu'on ne peut décrire, et auxcjuels rien ne résiste. Vous avez la gorge bien taillée, pleine, et d'une blancheur qui éblouit. Vos bras sont ronds et unis, et vos mains sont longues et potelées. Ce ne seroit pas une petite entreprise de vous peindre depuis les pieds jusques à la teste: car vostre taille est fort au dessus de la médiocre grandeur : l'embonpoint vous l'auroil sans doute gastée si Dieu ne vous avoit donné les plus petits ossemens qui ayeni jamais esté ; ce qui ne nuit pas à la beauté du Corps. On ne sçauroil parler de celle du vostre (jue par conjecture. Ha! charmante Amarillis, que la blancheur et la délicatesse de vostre peau, vostre gorge, vos bras, vos mains, vostre taille, vostre air, et la façon dont vous marchez, donnent de belles idées/ Vostre port a quelque

chose de celuy d'une Déesse. Toutes vos actions ont un charme inexplicable. Vostre modestie imprime le respect aux plus audacieux ; et l'aimable enjouement qui s'y mesle, force les plus insensibles à vous aimer. Vous n'estes point contrainte dans tout ce que vous faites. Vostre air est libre, et a quelque chose de fort ençj.irfeant. Enfin toutes les apparences sont belles, et vostre chère Iris asseure qu'elles ne sont pas trompeuses. Vous devez estre persuadée qu'on a beaucoup de foy pour ses discours, et qu'ils font faire mille souhaits inutiles. On voudroit vous pouvoir peindre de vostre haut aussi bien qu'elle le peut faire: mais c'est une gloire réservée pour elle seule, et à moins que d'avoir perdu la raison, on ne doit pas y songer :

Aussi mon but n'est pas de l'oser entreprendre, A de si hauts desseins je ne dois pas prétendre. Et quand je le pourois, je n achèverais pas Vostre aimable Portrait, il aurait trop d'apas; Il aura le destin de la Vénus d'Apelle, Que cet Homme fameux représenta si belle, Qu après luy on ne sçeut pas un Peintre trouver Quelque habile qu'il fut, qui le put achever.

» Je jurerais bien que quelque adroit que soit un Homme, qu'il n'en viendra pas à bout : je connois vostre humeur et vostre vertu, et c'est sur cela que je me fonde : elles sont d'accord pour faire enrager les gens, et pour les rendre malheureux, et vostre Esprit les seconde fort bien : Il est grand, propre pour la Ruelle, et pour le Cabinet ; car vous estes de ces Personnes qui ont du jugement et de la mémoire, de la prudence, et mesme de la politique. Vous estes prévoyante, vous avez du brillant et du solide, l'imagination vive, quelque chose de fier, de la douceur quand vous le voulez. ^ ous l'ous accommodez à l'humeur de ceux à qui vous voulez plaire; et vous n'avez point d'orgueil, quoy que vous possédiez au souverain degré ce qui en doit donner, et tout ce qui peut le rendre excusable. Vous avez de la bonté, quoy que vous ayez un air fin et malicieux qui ne le persuade pas. Vous estes généreuse et bonne Amie : il est vray qu'il est difficile d'acquérir vostre amitié, car vous n'en avez que pour les gens qui ont un véritable mérite. Bien ne vous préoccupe. Vous connoissez en un moment le foible de ceux que vous voyez; mais vous usez bien de vostre discernement, car vous n'insultez pas, et vous supportez les défauts des Personnes que vous pratiquez avec beaucoup de patience. Quoy que vous paraissiez enjouée, vous avez pourtant un grand penchant à la resverie, vous aimez tout ce qui l'entretient ; mais malgré vostre mélancolie vous ne haïssez pas le Bal et le Cours, et vous avez raison: vous vous faites admirer dans l'un et dans l'autre. Vous estes née pour les divertissemens; le grand monde n'a rien qui vous embarasse, et l'on peut dire que sans estre Coquette, vous aimez tous les plaisirs. Je sçay bien que vous ni allez gronder, et que vous ne trouverez nullement bon que je dise que vous sçavez la langue des Sciences, et que vous avez leu tous les bons Livres qui sont écrits en celle-là, aussi bien que les Espa-

qnoh, les Ifnliem^. et les; Fr.inçois; ffnevniis faites miraculeusement bien des Vers, et avec beaucoup de facilité: que jamais personne n'a mieux écrit que vous ; que vous avez trouvé le secret de faire de grandes Lettres, sans qu'elles ennuyent ceux qui les lisent, et que vos Billets doux ou fiers, sont toujours admirahic'i. Vous faites mystère de tout cela, et c'est rostre seule foi blesse. Vostre conversation est douce : et sans estre médisante, vous dites les choses qui plaisent à tout le monde. Quoy que vous soijez sçavante, vous craignez si fort de le paroislre, que si l'on vous croi/oit on ne parleroit que de rubans et de bagatelles. Voilà seulement en quoi/ vous cstcsblâmahle: mais je me trompe, vostre cruauté Vest aussi. J'ay résolu de nen rien dire, non plus que de vostre courage : toute la terre sçait bien que l'une et l'autre ne vous manquent pas; et vouloir en parler ce seroit déroher les plus beaux endroits de l'Histoire du Siècle oit nous sommes. Vous vous moquez de l'Amour; et quoy qu'il se soit servi de toutes ses flèches pour vous blesser, il n'a pas réussyK ^'ous estes 'J'qgresse pour vos Amans, et vous avez une tendresse extrême pour vos Amis. C'est tout cela ensemble qui vous a rendue illustre et qui vous pn'l aimer partout où il se trouve des gens raisonnables. Aimable Ama- /•/7//.S-, seray-je assez heureux pour m'estre bien acquilé de la glorieuse c<immission qu'on m'a donnée'? Ay-je bien décrit tous vos charmes? et n'aq-je rien oublié de tout ce qui vous rend victorieuse? Ha ! quelque exactitude que j'aye je ne sçaurois tout dire; et vous avez tant d'appas que quelque abondance qu'il s'en trouve dans ce Portrait, je suis assuré que loul ce que vous en avez n'y est pas. On ne laissera pas de vous y reconnoislre : par tout où il paroistra, tout le monde dira : c'est la belle Amarillis. Ne vous étonnez pas si je n'en excepte personne, c'est que je sçaq bien assen rément.

Qu'il n'est point de pays, de lieu si retiré.

Où vostre aimable nom ne soit presqu'adoré ;

Les neuf Sœurs l'ont gravé au Temple de Mémoire,

L'héroïque Pallas dans celuy de la Gloire.

Là se conservera dans les temps à venir

De toutes vos vertus l'éternel souvenir,

Par lies traits immortels leur image tracée

Ne se verra jamais par le temps effacée,

El l'on se souviendra toujours d' Amarillis,

Et de tous les lauriers que ses mains ont cueillis.

(]elte (It'-licalc allenlion de Condé changea-l-elle les sentimcnls de Madame Deslioiilières el répondil-elle an Prince? On ne sait. Quelle ([ii'ail c'Ié sa réponse — si elle en a fait une et c'est peu probable — elle a p.erdu toute importance, le vain-

\. « Oïl la croit rivale de Mélise (madame de Monlbcl) mais pour moy qui ne crois pas qu elle soit fort sensible à lamoiir, je m iniafîine (pie comme elle estime Léonce (LijfniVcsi la jalousie qu'elle a de lui nest qu'une jalousie g-alante qui ne nu-l ni haine ni division entre elle et Mélise. » (Somaize : Diclionnaire des Précieuses).

queur de Pvocroy ayant encore au moins deux années à passer à l'élranger avant d'obtenir le pardon de Louis Xn\ Deux années! l/'attente, trop longue pour un homme auquel rien ne résistaiL était suffisante pour prendre philosophiquement son parti d'un refus.

Quand les exigences de son service lui permettaient d'obtenir un coneé, Deshoulières accourait à Paris : sa femme l'accueillait avec joie. Une seconde fille Antoinette-Claude ' leur naissait le 2 ou ."J novembre 1659. Baptisée le 4, elle tint son premier prénom de sa mère et le second de sa grand'mère maternelle Claude Gaultier; son parrain fut Jean Du Ligier, sieur de La Garde, son oncle maternel.

Dans les premiers mois de 1661, Baudeau de Somaize publie la seconde édition de son Dictionnaire des Précieuses- ; madame Deshoulières y figure, en bonne place, sous le nom de Dioclée.

Une correspondance suivie s'échangeait entre Dehénault eL son ancienne élève et il la visitait durant ses déplacements assez fréquents. Un édit proposé par Colbert, appliqué dès le 15 septembre 1661, sup[)rimait sa charge de receveur des tailles en Forez. Presque dénué de ressources, forcé de rentrer définitivement à Paris, ayant perdu du jour de l'arrestation de Foucquet la pension de 1200 livres qu'il tenait de la générosité du Surintendant et l'espoir d'un dédommagement, Dehénault n'eut d'autre consolation que de vivre près de sa chère Antoinette eL de prendre vigoureusement la défense de son protecteur ^ Madame Deshoulières se garda de suivre son ami sur un terrain dangereux, mais subissant désormais son ascendant, elle deviendra un véritable esprit fort.

Sa tranquillité, sa quiétude — elle aimait son mari — sont

1. « Le 4 nov. 1G59 a été baptisée Anthoinette Claude, fille de M" Guillaume de la font seigneur des IlouUières, ayde camp des armées du Roy, major de Dixmude, et tle dame Anthoinette du Lisière [sic] sa femme; le pai-rain Jean du Ligière, s' de la Garde, la marraiiie dame Claude Gaultier, veuve de M" Melchior du Lisière, s' de la Garde, chevalier des ordres du Roy » (Saiul-Sulpice). Cilé par Jal. — Anloinelte Claude a dû mourir jeune; elle n'existait plus en HJ<Sd.

-. Le Grand Dictionnaire des Prétieuxes, Historique, Poétique, Géographique : oii Ion verra leur Anliquilé, (ù)ustumes. Devises. Eloges, Etudes, Guerres, Hérésies, Jeux, Langages, (luinme aussi les Xoms de ceux et de celles qui ont jusques icy inventé des mots l'rétieux, par le sieur de Somaize. — La Clef du Grand Dictionnaire historique des Prétieuses. Paris. Jean Ribou, i'ifil, 3 parties in-8.

à. Deiiéiiaull a adressé an Uoi eu faveur de Foucquet une admirable élégie : Muses dont l'amitié fidèle et généreuse [OEuvres de Dehénault. p. xvi) et écrit contre Colbert, l'adversaire acharné de Foucquet, un sonnet : Ministre avare et lasche, esclave malheureux. Voir Œuvres de Dehénault.

44 MADAME DESHOLLIÈRÊS

mises à rt'preiive en 1664. Deshoulières s'embarque le 1'.\ mai comme briLradier clief criiiiréiiieui'S sur la flolLe commandée par le duc de Beaufort, amiral de France, affectée au transport du corps expéditionnaire chaig^é de châtier dans leurs repaires les pirates barbaresques. Débarqué à Gigery, ce corps après plusieurs mois de combats meurtriers est obligé de se rembarquer. Sa bonne étoile avait préservé Deshoulières de toute blessure. Le roi le mit ensuite à la disposition de Vauban déjà occupé à doter la France de la ceinture de places fortes qui ont longtemps assuré sa sécurité.

Après Somaize, Jean de La Forge cite madame Deshoulières dans le Cercle des femmes sç;n\in/es^ : Dioclée s'estmuée en Hésione. Cette double consécration, les éloges qu'elle perçoit autour d'elle, la société choisie qui l'entoure d'hommages, lui font-ils illusion? A oulul-elle montrer une intelligence vraiment supérieure, dégagée des « erreurs populaires » et affirmer d'une manière tangible son incrédulité en ne tenant nul compte des coutumes ancestrales? Peut-être. Elle ne présente ni à l'ondoienient ni au baptême son troisième enfant, un tils Jean Alexandre, né le 25 novembre 1666-. Cette résolution, inouïe pour l'époque, constituait une véritable provocation : elle eût pu entiaîner des conséquences graves. Madame Deshoulières en a senti le danger, et y a paré dans la mesure du possible. Nul ne sut, si ce n'est probablement Déhénault, qu'elle s'était dérobée à cette obligation impérieuse; personne n'a été à même de soupçonner la véiité jusqu'en 1685. Ses absences assez fréquentes sous le prétexte, exact d'ailleurs, de rencontrer son mari, lui donnaient toutes facilités à cet égard.

Elle eut, pendant sa grossesse, l'occasion de montrer sa fermeté de caractère. Si l'incident considéré en lui même est peu de chose, il prouve à quel point elle dominait ses nerfs :

« Liant à viri^'t lieues de Paris on lui dit qu'un I'\inlôme avoil coutume

1. Le Cercle dex femmes açavantes, dédié à Madame lu comtesse de Ficsqiie. Par M. D. L. F. A Paris, chez Jean Baptiste Loi/son.. . M.D(LLX11I {166:1). Avec privilège du Boy. lii-li de 10 IT. n. chillr., lo pp. cliilï. cL 7 IT. ii. chill". Le iirivilè},^' pour sept ans est datô du 28 juin 16h;javcc achevé d'imprimer du H juillet. L'épitrc dédie, est signée 1. de la Forge. Les poésies liminaires sont signées : martiuis Du jîois de la Musse, Uuérel, advocat au Parlement, Du Pelletier, advocat au Parlement, De Villiers, Du Vau Foussard. M. Clcrcelier, A. L., advocat au Parlement, Boursault, François Boulanger, D. L. F. D.

Page 1