On trouvera son acte de baptême en 1685, p. 57, note
de se promener toutes les nuits dans l'un des appartemens du Château: et que. depuis bien du teins personne n'osoit y habiter. Comme elle n'étoit ni superstitieuse, ni crédule, elle eut la curiosité, quoique ,e:rosse alors, de s'en convaincre par elle-même, et voulut absolument coucher dans cet appartement. L'aventure, outre sou état, étoit assez téméraire et délicate à tenter ])our une l'enime jeune et aimable. Au milieu de la nuit elle entendit ouvrir sa porte. Elle parla; mais le spectre ne lui répondit rien. 11 marchoit pesamment, et s'avançoit en poussant des yémissemeus. Une table qui étoit aux pieds du lit fui renversée, et les rideaux s'entrouvrirent avec bruit. Elle prêloit à tout cela une oreille attentive. Lu moment après le o^uéridon qui étoit dans la ruelle, fut culbuté et le Fantôme s'approcha d'elle. Elle, de son côté, peu troublée, allongeoit ses deux mains pour sentir s'il avoit une forme palpable. En tâtonnant ainsi, elle lui saisit les deux oreilles, sans qu'il y lit grand obstacle, (^es oreilles étoient longues et velues et donnaient beaucoup à penser. Elle n'osoit retirer une de ses mains pour loucher le reste du corps, de peur qu'il ne lui échappât, et pour ne point perdre le fruit de ses travaux, elle persista jusqu'à r.Aurore dans celte pénible attitude. Enfin au point du jour elle reconnut l'auteur de tant d'allarmes pour un gros chien assez pacitique qui, n'aimant point à coucher à l'air avait coutume de venir chercher de l'abri dans ce lieu dont la serrure ne fermoit pas. Le lendemain elle railla de leurs frayeurs ses hôtes, étonnés de sa bravoure'. »
Deshoiilières pendant la campagne de 1667, rendit de grands services aux sièges de Gliarleroi, de Tournai, de Lille; il fut chargé ensuite des forlifications de Tournai et en construisit la citadelle avec le concours de M. de Mesgrigny. Le 24 décembre 1668, le roi le nomma lieutenant de la ville et citadelle de Dourlens. A Tournai, comme à Dourlens, madame Deshoulières lui conduisit ses enfants. Il semble que ce ménage, nous le répétons, était des plus unis autant, bien entendu, que les nécessités de l'existence le permettaient.
Après avoir été intendant des ouvrages de Fort Louis et de Belle-Isle, Deshoulières fut envoyé à Bayonne où, pendant plus de dix années il s'occupa des fortifications de Guyenne.
On ne sait qui présenta le jeune Brienne à madame Deshoulières. Après sa disgrâce en 1662, l'ex-secrétaire d'Etat était entré à l'Oratoire le 24 janvier 1664 et sa vocation déjà chancelante, loin de s'afTermir, devait encore faiblir au contact de cette femme toujours jeune et belle. Il en tomba follement amoureux. Si Gomberville avait appris à versifier à Henri de
1. Eloge historique de madame el de mademoiselle Deshoulières par .V. de Chambors.
4 G MADAME DLSHOULIÈRES
Loménit', madame Deshoulières lui fît apprécier le charme de la poésie. Il la proclamera sa Miiso el ne cessera loule sa vie de soupirer pour elle — iuiililemenl d'ailleurs — en prose el en vers :
Je r.iivu. tu le sais Iris, à loiilcs heures, La nuit (jui fut souvent témoin de notre amour Ne Côte point l'éclat que te donne le jour Lorsqu'il fait le circuit de ses douze demeures. C'est là que ton génie épris d'un feu nouveau Anime les beaux vers qu'enfante ton cerveau; El durant que tout dort, ton adresse féconde Polit sur ton chevet les galantes chansons Qu'Apollon pour modèle offre à ses nourrissons^..
Apollon el la poétesse troublèrent tout à fait le cerveau du malheureux Brienne dont les affaires allèrent de mal en pis. Le Père Sénault linvita le 16 février à se retirer de l'Oratoire et le 12 juin suivant Henri de Loménie quittait définitivement cette Compagnie.
La crainte des critiques empêchait madame Deshoulières de laisser imprimer ses petites pièces de poésie que ses amis déclaraient admirables. Un journaliste, le véritable créateur du petit journal, Jean Donneau de Visé, en insère deux- dans le T. I de son Mercure galant de 1672. Cette tentative n'eut aucune suite jusqu'en 1677.
Au printemps de 1672, elle partit pour le Dauphiné où elle devait rester près de trois années: laissons la parole à M. de Chambors:
« Elle prit la route de Lyon avec Mesdemoiselles de la Charce etd'Urtis qui étaient ses amies intimes. Avant que d'entrer dans cette Ville elles séjournèrent dans le Forez chez des personnes de qualité de leur connoissance. La joie qui f;ii.soit l'àme de celle société, et la proximité du pays les engaf^èrent à faire une espèce de pèlerinage sur les bords du Lignon, dans ces vallées délicieuses que AL d Urféa rendues si célèbres; et Madame Deshoulières alla recueillir sur la tombe d'Astrée et de Céladon ces senlimens tendres et délicats, que Ton a admirés si longtemps dans le récit de leur amour.
1. Ces vers sont extraits de la « Dédicace en vers irrcgulicis >> à Madame Deshoulières, de ses Mémoires terminés à Saint-Lazare, le 20 février 1684 où il était interné depuis 1674. Ces Mémoires onl été publiés pai- M. Paul Bonnefon pour la Société tic l'Histoire de France.
'2. Lettre de Cas. cspagneul île madame Deshoulières A monsieur le comlc de T : l'our vous martfiier mon courons, id. à (Courte oreille, tourne-broche de M... : J apprens de tous cotez que malgré le destin.
>UTICE BIOGRAPHIQUE 47
» Ensuite on passa le Rhône; et après avoir traversé le Dauphiné, elles arrivèrent dans les terres de la maison de la Charce, qui sont situées près de la ville de Xyons. Ce fut dans ces lieux environnés de hautes montagnes, dont une partie sépare le Dauphiné d'avec la Provence, que Madame Deshoulières s'ari'èta près de trois ans. La vue de ces Monts, qui conservent en toutes saisons les neiges et les glaces dont leurs sommets sont couverts, et qui sont accompagnés de vallées profondes, où tombent des torrens, et où l'on voit des précipices affreux, augmenta le goût qu elle avoit naturellement pour la solitude, et pour tout ce qui tient du champêtre. La même curiosité qui Tavoit portée sur les bords du Lignon, la conduisit vers la Fontaine de Vauchise, la Rivière de Sorgues et tous les beaux endroits qui environnent Avignon. Madame Deshoulières visita ces lieux consacrés en quelque manière parles Amours de Pétrarque et de Laure, et cette vue lui rappella tout ce qu'elle avoit vu de beau dans les Vers de ce grand Poète. Elle mit depuis au jour dans une Epître à Mademoiselle de la Charce* ce qui lui était alors venu dans l'esprit sur une matière aussi susceptible des ornemens de la Poësie. »
De retour à Paris, en septembre 1674, madame Deshoulières apprit que les membres de \ Académie des belles-lettres'^ de Tabbé d'Aubignac avaient eu la pensée de se compléter en s'adjoignanl plusieurs académiciennes. Trois noms furent retenus : ceux de madame de A'illedieu^ de la marquise de Guiberminy et le sien. La m.ort de d'Aubignac, en entraînant la dissolution de l'Académie, coupa court à cette velléité; mais la renommée de madame Deshoulières avait grandi pendant son absence. Ses amis la revirent avec joie. On rencontra chez elle des grands seigneurs cultivant et protégeant les lettres : le duc de La Rochefoucauld, le duc de Montausier, le duc de Saint- Aignan, les maréchaux de Vivonne et de ^'auban, le duc de Nevers, le comte de Bussy-Rabutin, Le Pelletier de Souzi, etc., des prélats, Fléchier. Mascaron, etc. et Télite des écrivains (sauf Racine et Boileau) : les deux Corneille, La Fontaine, Char-
i. Pour la Fontaine de Vaucluse : Quand vous me pressez de chanter (Poésies, 1688, p. 35).
2. En 166i, l'abbé D'Aubijpiac adressa au roi un « Discours sur rétablissement d'une seconde Académie » pour consacrer l'existence de ï Académie des Belles-lettres qu'il avait fondée auparavant, dont les membres se réunissaient chaque semaine chez lui et tous les mois en séance publique à IHotel Matignon. Un des membres prononçait d'abord un discours.... Apres ce discours, on lisait des ouvrag:es de poésie composés par les académiciens. Le bureau comprenait : labbé D'Aubignac, directeur, Vaunioriére, sous-directeur, Guéret. secrétaire. Voici la liste des membres : martiuis Du Chalelet, marquis de Viliainc. marquis D'Arbaux, Pérachon, avocat, l'abbé de Villars, de Saint-Germain. Richelet, de Launay, Carré, Du Perrier, Baurin, Baratis. médecin, etc.