‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 5)Chapitre 39 sur 202 · LA SOLITUDE · texte numérisé non relu

LA SOLITUDE

Idylle.

Charmante et paisible retraite, Que de vôtre douceur je connois bien le prix!

Et que je conçois de mépris Pour les vains embaras dont je me suis défaite! Que sous ces chesnes verds je passe d'heureux jours ! Dans ces lieux écartez que la Nature est belle! Rien ne la défigure; elle y garde toujours La même authorité, qu'avant qu'on eust contre elle Imaginé des Loix l'inutile secours; Icy le Cerf, l'Agneau, le Pan, la Tourterelle, Pour la possession d'un champ ou d'un verger,

N'ont point ensemble de querelle.

Nul bien ne leur est étranger.

Nul n'exerce sur l'autre un pouvoir tirannique; Ils ne se doivent point de respects ni de soins; Ce n'est que par les noeuds de l'Amour qu'ils sont joints, Et d'Ayeuls éclatans pas un deux ne se pique. Hélas I pourquoy faut-il qu'à ces sauviiges lieux Soient réservez des biens si doux, si précieux? Pourquoy n'y voit-on pas d'Avare, de Parjure? N'est-ce point qu'entre vous, tranquilles Animaux, Tous les biens sont communs, tous les rangs sont égaux. Et que vous ne suivez que la seule Nature? Elle est sage chez vous qui n'êtes point contraints

Par une loy bizarre et dure.

Quelle erreur a pu faire appeller les Humains,

76 MADAME DESHOCLIÈRES, POÉSIES

Le chef-d'œuvre accomply de ses sçavantes mains ! Que pour se détromper de ces fausses chimères

Qui nous rendent si fiers, si vains, On vienne méditer dans ces lieux solitaires.

Avec étonnement j'y voy

Que le plus petit des Reptiles,

Cent fois plus habile que moy, Trouve pour tous ses niaux des remèdes utiles! Qui de nous dans le temps de la prospérité

A l'active Fourmy ressemble?

A voir sa prévoyance, il semble Qu'elle ait de l'avenir percé l'obscurité; Et qu'étant au-dessus de la foiblesse humaine.

Elle ne fasse point de cas

De tout ce qu'étale d'appas

La volupté qui nous entraine.

Quels Etats sont mieux policez

Que l'est une Ruche d'Abeilles?

C'est là que les abus ne se sont point glissez, Et que les volontez en tout temps sont pareilles. De leur Roy qui les aime elles sont le soutien; On sent leur aiguillon dès qu'on cherche à luy nuire;

Pour les châtier il n'a rien.

Il n'est Roy que pour les conduire,

Et que pour leur faire du bien.

En vain nôtre orgueil nous engage A ravaller l'instinct qui dans chaque saison,

A la honte de la raison, Pour tous les Animaux est un guide si sage. •Ah! n'avons-nous pas dû nous dire mille fois. En les voyant être heureux sans richesse, Habiles sans étude, équitables sans loix,

Qu'ils posj^èdenl seuls la sagesse?

Il n'en est presque point dont l'Homme n'ait reçu Des Leçons qui l'ont fait rougir de sa foiblesse, Et quoy qu'il s'aplandisse, il doit à leur adresse Plus d'un .Art (|ue sans eux il n'auroit jamais sceu. Innocens .Animaux, quelle reconnoissancc

.Avons-nous de tant de bienfaits?

Des présens delà Terre, hélas! peu satisfaits, Nous vous sacrifions à nôtre intempérance : Quelle inhumanité! (|uelle lâche fureur!

Il n'est point d'.Animal dont l'Homme n'adoucisse

La biutale et farouche humeur, Et de l'Homme il n'est point d'Aninial qui fléchisse

Le cruel et superbe cœur.

De quel droit, de quel front, est-ce que l'on compare Ceux à qui la Nature a fait un cœur barbare,

Aux Ours, aux Sangliers, aux Loups?

Ils sont moins barbares que nous.

Font-ils éprouver leur colère, Que lorsque d'un chasseur avide et téméraire

Le fer ennemy les atteint, Ou que lorsque la faim les presse et les contraint

De cherchera la satisfaire?

\'aste et sombre Forest leur séjour ordinaire, N'est-ce en vous traversant que leur rage qu'on craint? Hélas, combien de fois cette nuit infidelle

Que vous offrez contre l'ardeur Dont au milieu du jour le Soleil étincelle, A-t-elle esté fatale à la jeune pudeur?

Hélas, combien de fois complice

Et de meurtres et de larcins A-t-elle dérobé de Brigans, d'Assassins, Et d'autres Scélérats aux yeux de la Justice?

Combien avez-vous veu de fois

Le frère armé contre le frère.

Faire taire du sang la forte et tendre voix,

Et dans l'héi'itage d'un père Par le crime acquérir de légitimes droits? Parlez, Forests : jadis une de vos semblables' Daigna plus d'une fois répondre à des Mortels :

Quelles fureurs aussi coupables Pouvons-nous reprocher à vos hôtes cruels ? Si quelquefois entr'eux une rage soudaine

Les porte à s'arracher le jour, Ce n'est point l'intérest, l'ambition, la haine

Qui les anime : c'est l'Amour!

Luy seul leur fait troubler vôtre sacré silence;

Amoureux, rivaux et jaloux, Leur cœur ne peut souffrir la moindre préférence;

La mort leur semble un sort plus doux. D'une si belle excuse au dur siècle où nous sommes. On ne peut déguiser les maux que nous faisons. Non, des meurtres sanglans, des noires trahisons

L'Amour ne fournit plus aux Hommes Les violents conseils ni les tendres raisons.

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