IDYLLE
Tombeau, dont la veuë empoisonne Les plus agréables plaisirs,
i . Les chênes de la forêt de Dodone.
78 MADAMi: DESHOULIÈKKS, PUÉSIES
Confond l'orgueil humain, et toutefois ne donne Ny frein aux passions, ny bornes aux désirs. Le cœur débarassé de ces vives alarmes
Que cause le plus tendre amant, Je venois dans ce bois rêver tranquillement. De son ombrage, hélas ! que lu gastes les charmes 1 Près de toy, quelque loin qu'on porte l'enjouement,
Rêve-t-on agréablement!
Quelle réflexion accablante, importune, Fait-on, lors que sur toy l'on porte ses regards? La Mort par une route au vulgaire commune A conduit dans ton sein un homme tel que Mars,
Et tel que le Dieu des Beaux-Arts Qui jamais n'éleva d'autels à la F'ortune, Et qui pour le mérite eut toujours des égards.
Ailleurs tu caches aux cœurs tendres Les restes précieux, les adorables cendres D'un objet dont les soins, ny lesardens souhaits,
Ny les appas, ny la jeunesse.
Ne purent garantir des traits
Que lance la sourde Déesse.
Dans cette alFreuse nuit dont on ne sort jamais. Combien renfermes-tu de dépouilles mortelles, De Héros, de Sçavants, de Monarques, de belles? Abîme où tout se perd, si ce n'est que pour toy Que nous fait voir le jour la Nature inhumaine, Que d'inutiles soins! que d'abus! et pourquoy, Pour orner un tombeau se donner tant de peine? Pourquoy, pour arriver aux brillantes grandeurs, Estre dévot par mode, et flatteur par bassesse?
Par une criminelle adresse Pourquoy des mécontens faut-il sonder les cœurs, Et suivre un heureux fat qu'un Ministre caresse?
Vous coûtez trop, tristes honneurs.
Et vous disparoissez avec trop de vitesse
Pour avoir des adorateurs.
Insatiable et dur Avare Qui par la faim, la soif, fais souffrir à ton corps
Tout ce que l'Enfer te prépare, Que le serl de te rendre à toy-méme barbare ?
Emporleras-tu tes trésors?
Et vous, jeunes amans, dont la tendresse extrême
Semble vous faire un sort heureux, Ah ! pourquoy cédiez-vous à ce pouvoir suprême
Beaucoup moins doux que dangereux?
Hélas! faut-il quitter trop lost tout ce qu'on aime, Le moins d'attachement est toujours le meilleur.
Lors que l'heure fatale sonne, On souffre moins par la douleur,
Que parce qu'il faut que le cœur Dans ce triste état abandonne.
ODE
A M. L. D. D. L. R. (duc de La Rochefoucauld)
Quel spectacle offre à ma veuë L'état où vous paroissez?
Ah, que mon âme est émeuë, Et que vous m'attendrissez !
Mais d'où vient ce dur silence? Pourquoy porter la constance Jusqu'à ne point soupirer?
Victime d'un fol usage, Vous croyez que le vray Sage Doit souffrir sans murmurer.
On règne sur la Nature
Avec assez de succès,
Quand on fait que le murmure
Ne va point jusqu'à l'excès.
Je ris de ce fier Stoïque,
Qui dans les tourmens se pique
D'avoir un visage égal,
Qui, tandis qu'il en soupire,
A l'audace de nous dire,
La douleur n'est point un mal.
Je sens que de la machine Les invisibles ressorts.
Bien que l'âme soit divine, L'unissent avec le corps.
A-t-elle quelque amertume?
Le corps s'abat, se consume, Et partage son ennuy.
Aux douleurs est-il en proye?
L'Ame ne sent plus de joye.
Et s'affoiblit avec luy.
Tels, dans les transports qu'inspire Cette asrréable saison
80 MADAME DRSHOULIÉRES, POÉSIES
Où le cœur à son empire Assujettit la raison : Tels, dis-je, dans la jeunesse.
Pleins d'une vive tendresse On voit deux parfaits amans Que la sympathie assemble, Faire et partager ensemble Leurs plaisirs et leurs tourments.
Damon, dans tout ce qu'on nomme
Vulgairement un malheur,
On s'abuse; il n'est pour l'Homme
De vray mal que la douleur.
L'exil, l'obscure naissance,
La servile dépendance,
Le mépris, l'oppression,
La pauvreté qu'on déteste,
Le trépas, et tout le reste,
Sont des maux d'opinion.
Dans l'heureux siècle où sans guide On laissoit aller les mœurs, L'Homme n'estoit point avide De richesses ni d'honneurs :
Il vivoit de fruits sauvages.
Dormoit sous les frais ombrages, Buvoit dans un clair ruisseau; Sans bien, sans rang, sans envie.
Comme il entroit à la vie Il entroit dans le tombeau.
Ce penchant pour les délices.
Qui nous suit jusqu'au cercueil, lilst ainsi que tous les vices L'ouvrage de nostre orgueil.
Dans une douce retraite Q'avec plaisir il s'est faite.
Le Sage est heureux sans bien : De quoy pourroil-il se plaindre, Luy qui ne voit rien à craindre, Et qui ne désire rien?
Que sur luy la foudre gronde, Que les fougueux Aquilons Sous sa nef ouvrent de l'onde Les goufres les plus profonds :
Qu'un tranchant acier s'apreste A faire tomber sa teste,
Rien ne le peut émouvoir :
Il est toujours impassible Sous quelque forme terrible Que la Mort se fasse voir.
Mais qu'intrépide il affronte, Tant qu'il voudra, cet instant Qui n'est rien, et qu'à leur honte Tous les hommes craignent tant.
Une douleur, qui ne cède Au temps non plus qu'au remède, Triomphe de son repos :
Il soupire en ce rencontre, Et, malgré sa force, il montre L'homme à travers le Héros.
\'ous qui marchez sur ces traces.
\'ous que les Cieux ennemis, A de si longues disgrâces Ont injustement soumis; Quittez ces dures contraintes, Adoucissez par des plaintes De vos maux la cruauté :
Songez qu'insensible aux vostres, On vous croira pour les autres Peu de sensibilité.
Pour le divorce qu'amènent Ces contrastes douloureux, Où les élémens reprennent Tout ce qu'on a receu d'eux. Réservez ce front tranquille :
C'est là qu'il est inutile De se plaindre de ses maux:
C'est là que l'orgueil succombe; C'est là que le masque tombe Qui couvroit tous nos défauts.
Oiii, soyez alors plus ferme Que ces vulgaires Humains, Qui, près de leur dernier terme, De vaines terreurs sont pleins.
En Sage que rien n'offense, Livrez-vous sans résistance A d'inévitables traits.
Et d'une démarche égale Passez cette onde fatale Qu'on ne repasse jamais.
82 MADAME DESH0ULIÈRE8, POÉSIES
Tout ce qu'on a veu de Sages Aux plus renommez climats, Ont cherché dans tous les âges Ce que c'est que le trépas.
En vain ces esprits sublimes Sondent de profonds abysmes Pour nous en entretenir :
Pas un seul dans leur grand nombre N'a pu percer la nuit sombre Qui nous cache l'avenir.
Plein d'une austère sagesse, L'un fait de sçavans efforts Pour établir que sans cesse Les âmes changent de corps.
L'autre, osant donner atteinte A la salutaire crainte Qu'on a du divin couroux, Nous asseure que la vie De rien ne sera suivie, Et que tout meurt avec nous.
Le plus fort de ces grands maistres
Se sert de tout son esprit
A soutenir que des estres
La seule forme périt,
Que le corps se décompose.
Qu'il se fait de chaque chose
Des arrangemens divers;
Et que toujours la matière
Infinie, active, entière.
Circule dans rUnivers.
D'autres croyent qu'au Tartare
El qu'aux Champs Elisiens
Un juste Arrest nous prépare
De grands maux, ou de grands biens
Mais quand nostre âme éclairée
Ne seroit pas asseurée
Que c'est là le bon parti,
L'amour-propre feroit suivre
Une loy qui nous délivre
Du sort d'estre anéanti.
D'autres.,.. Mais à quoy m'engage Le soin de vous consoler?
Il est un certain langage Que je ne dois point parler :
Par une aveugle manie
On borne nostre génie
A suivre un triste devoir ;
On veut qu'aux erreurs sujettes
La Nature nous ait faites
Pour plaire, et non pour sçavoir.
Finissons donc un ouvrage Ecrit pour vous seulement, Pour vous, Damon, de nostre âge La gloire et l'étonnement; Pour vous sur qui l'éloquence A répandu dès l'enfance Ses trésors à pleines mains, Pour vous de qui la sagesse Passe celle dont la Grèce Donna l'exemple aux Romains.