RÉFLEXIONS DIVERSES
Que l'Homme connoist peu la mort qu'il appréhende,
Quand il dit qu'elle le surprend !
Elle naist avec luy : sans cesse luy demande Un tribut dont en vain son orgueil se défend. Il commence à mourir, longtemps avant qu'il meure,
il périt en détail imperceptiblement.
Le nom de mort qu'on donne à nostre dernière heure
N'en est que l'accomplissement.
Estres inanimez, rebuts de la Nature,
Ah, que vous faites d'envieux!
Le temps loin de vous faire injure
Ne vous rend que plus précieux.
On cherche avec ardeur ane Médaille antique : D'un Buste, d'un Tableau le temps hausse le prix, Le voyageur s'arreste à voir lallreux débris D'un Cirque, d'un Tombeau, d'un Temple magnifique; Et pour nostre vieillesse on n'a que du mépris!
De ce sublime esprit dont ton orgueil se pique.
Homme, quel usage fais-tu?
Des plantes, des métaux, tuconnois la vertu, Des dilFérens "païs les mœurs, la politique, La cause des friniuls, de la foudre, du venl.
Des Astres le pouvoir suprême :
Et sur tant de choses sçavant
Tu ne te connois pas toy-mesme!
La pauvreté fait peur, mais elle a ses plaisirs.
Je sçay bien qu'elle éloigne aussilosl qu'elle arrive,
La volupté, l'éclat, et cette foule oisive
Dont les jeux, les festins remjjlissent les désirs.
86 MADAME DESHOL'LIÈRES, POÉSIES
Cependant, quoy qu'elle ait de honteux et de rude Pour ceux qu'à des revers la Fortune a soumis, Au moins dans leurs malheurs ont-ils la certitude De n'avoir que de vrais amis.
Pourquoi s'applaudir d'estre belle?
Quelle erreur fait compter la beauté pour un bien?
A l'examiner, il n'est rien
Qui cause tant de chagrins qu'elle.
Je sçay que sur les cœurs ses droits sont absolus,
Que tant qu'on est belle on l'ait naistre Des désirs, des transports et des soins assidus :
Mais on a peu de temps à l'estre,
l£t long-temps à ne l'estre plus.
Misérable jouet de l'aveugle Fortune,
Victime des maux et des loix,
Homme, toy qui par mille endroits
Dois trouver la vie importune, D'où vient que de la mort tu crains tant le pouvoir? Lâche, regarde-la sans changer de visage,
Songe que si c'est un outrage,
C'est le dernier à recevoir.
Que chacun parle bien de la reconnoissance :
El que peu de gens en font voir !
D'un service attendu la llatleuse espérance Fait porter dans l'excès les soins, la complaisance : A peine est-il rendu qu'on cesse d'en avoir. De qui nous a servi la veuë est importune; On trouve honteux de devoir Les secours que dans l'infortune On n'avoit point trouvé honteux de recevoir.
Quel poison pour l'esprit sont les fausses louanges ! Heureux qui ne croit point à de flatteurs discours ! Penser trop bien de soy fait tomber tous les jours
En des égaremens étranges.
L'Amour-propre est, hélas, le plus sot des Amours ! Cependant des erreurs il est la plus commune. Quelque puissant qu'on soit en richesse, en crédit;
Quelque mauvais succès qu'ait tout ce qu'on écrit, Nul n'est content de sa fortune, Ni mécontent de son esprit.
On croit estre devenu sage, Quand après avoir veu plus de cinquante fois
Tomber le renaissant feuillage, On quitte des plaisirs le dangereux usage :
On s'abuse. D'un libre choix
Un tel retour n'est point l'ouvrage; Et ce n'est que l'orgueil dont l'homme est revestu,
Qui tirant de tout avantage,
Donne au secours de la vertu
Ce qu'on doit au secours de l'âge.
En grandeur de courage on ne se connoist guère, Quand on élève au rang des hommes généreux Ces Grecs et ces Romains dont la mort volontaire
A rendu les noms si fameux.
Qu'ont-ils fait de si grand ? Ils sortoient de la vie
Lors que de disgrâces suivie Elle n'avoit plus rien d'agréable pour eux. Par une seule mort ils s'en épargnoient mille : Qu'elle est douce à des cœurs lassez de soupirer !
Il est plus grand, plus difficile, De souffrir le malheur que de s'en délivrer.
L'encens qu'on donne à la prudence
Met mon esprit au désespoir.
A quoy donc nous sert-elle ? A faire voir d'avance
Les maux que nous devons avoir;
Est-ce un bonheur de les prévoir ?
Si la cruelle avoit quelque règle certaine
Qui pust les écarter de nous.
Je trouvernis les soins qu'elle donne assez doux : Mais rien n'est si trompeur que la prudence humaine. Hélas ! presque toujours le détour qu'elle prend Pour nous faire éviter un malheur qu'elle attend.
Est le chemin qui nous y meine.
Palais, nous durons moins que vous !
Quoy-que des Elemens vous souteniez la guerre.
88 MADAME DESHOULIERES, POÉSIES
Et quoy-que du sein de la terre
Nous soyons tirez comme vous :
Fresles machines que nous sommes, A peine passons-nous d'un siècle le milieu! Un rien peut nous détruire; et l'ouvrage d'un Dieu
Dure moins que celuy des hommes !
Homme, vante moins ta raison; Voy l'inutilité de ce présent céleste Pour qui tu dois, dit-on, mépriser tout le reste. Aussi foible que loy, dans ta jeune saison,
Elle est chancelante, imbécile.
Dans l'âge où tout t'appelle à des plaisirs divers,
Vile esclave des sens, elle t'est inutile; Quand le sort t'a laissé compter cinquante hivers.
Elle n'est qu'en chagrins fertiles.
Et quand tu vieillis, tu la perds.
Les plaisirs sont amers d'abord qu'on en abuse :
Il est bon de jouer un peu, Mais il faut seulement que le jeu nous amuse.
Un joueur, d'un commun aveu.
N'a rien d'humain que l'apparence; Et d'ailleurs il n'est pas si facile qu'on pense D'estre fort honneste homme et de jouer gros jeu. Le désir de gagner qui nuit et jour occupe
Est un dangereux éguillon.
Souvent, quoy-que l'esprit, quoy-que le cœur soit bon,
On commence par estre dupe,
On finit par estre fripon.
Souvent c'est moins bon goust que pure vanité. Qui fait qu'on ne veut voir que des gens de mérite : On croiroit faire tort à sa capacité, Si du monde vulgaire on recevoit visite. Cependant un esprit solide, éclairé, droit, Du commerce des sots srait faire un bon usage. Il les examine, il les voit.
Comme on fait un mauvais ouvrage.
Des défauts qu'il y trouve il cherche à profiter : Il n'est guères moins nécessaire De voir ce qu'il faut éviter Que de sçavoir ce qu'il faut faire.
Qui dans son cabinet a passé ses beaux jours A pâlir sur Pindare, Homère, Horace, Plaute,
Devroit y demeurer toùjouis.
S'il entre dans le monde avec un tel secours,
Il y fera faute sur faute;
Il portera par tout l'ennuy.
Un ignorant qui n'a pour luy Qu'un certain sçavoir-vivre, un esprit agréable, A la honte du Gi'ec et du Latin, fait voir
Combien doit estre préférable
L'usage du monde au scavoir.
Que l'esprit de l'Homme est borné !
Quelque temps quil donne à l'étude,
Quelque pénétrant qu'il soit né, Il ne sait rien à fond, rien avec certitude : De ténèbres pour luy tout est environné; La lumière qui vient du sçavoir le plus rare N'est qu'un fatal éclair, qu'un ardent qui l'égaré, Bien plus que l'ignorance elle est à redouter.
Longues erreurs qu'elle a fait naistre.
Vous ne prouvez que trop que chercher à connoistre
N'est souvent qu'apprendre à douter.
EPITRE A MONSIEUR THÉVART»
D'où vient Damon que la Nature A mis dans nos plaisirs la source de nos maux?
Est-ce de sa sagesse une preuve visible. Ou de son ignorance est-ce le triste effet
De nous porter comme elle fait
Vers tout ce qui nous est nuisible?
Ne dissimules point, tu connois les raisons
Que l'Homme a de se plaindre d'elle, 'l'oy qui voy de si près la soulfrance cruelle
Où le jettent ses trahisons.
Loin du tumulte des aiFaires, Réfléchis avec moy sur ses égaremens
^. Savant médecin.
90 MADAMK DKSHOIJLIÈRKS, POÉSIES
Qu'honora du nom de Mistères
L'ignorance des premiers temps.
Pourquoy dans tous les Alimens
Qui sont à la santé contraires
A-t-elle mis tant d'a^rémens?
Et pourquoy dans ces fleurs, ces racines, ces gommes,
Ces bois, ces métaux qu'elle a faits
Pour le soulagement des hommes.
A-t-elle imprudemment mis un goust si mauvais?
Par plus d'une agréable roule L'infidelle conduit à la lièvre, à la goutte, A la pierre, aux vapeurs, et pour s'en retirer. Elle n"a qu'un chemin ennuyeux, dilllcile;
Un chemin où le plus habile A chaque pas qu'il fait risque de s'égarer.
Ce n'est pas seulement dans tout ce que la Terre Produit pour nos besoins d'herbes, de fruits, de fleurs,
Que la sçavante Natui'e erre ;
L'Homme, que de lâches ilateurs
Ont appelé dans tous les âges
Le plus parfait de ses ouvrages.
Est le comble de ses erreui's.
SUR LA MORT DE M. LE DUC DE MONTAUSIER Idylle.
Sur le bord d'un ruisseau paisible Olimpe se livroit à de vives douleurs.
Et malgré ses autres malheurs Au sort de Montausier attentive et sensible,
Disoil en répandant des pleurs :
Qu'allez-vous devenir, belles infortunées Muses, qu'il protégea dès ses jeunes années?
Qu'alle/.-vous devenir, héroïques X'^ertus,
X'^ous qui tremblantes, éplorées,
Après vos Temples abattus
Chez luy vous estiez retirées?
Les titres précieux dont furent revestus Ces Grecs et ces Romains, ornemens de l'histoire. Sont deus à ce héros d'immortelle mémoire,
Qui par des sentiers peu battus, Marcha d'un pas égal vers la solide gloire.
Muses, Vertus, hélas! qui sera vôtre appuy? Et qui regardera comme d'alTreux spectacles
Vôtre misère et vôtre ennuy?
Qui vous écoutera? qui voudra comme luy Vous conduire à travers d'innombrables obstacles
Au grand Roy qui règne aujourd'huy?
Ah! qu'une telle perte ouvre de précipices! Qu'elle va vous livrer à d'injustes caprices !
Que de dédains, que de dégousts !
Muses, Vertus, hélas! l'Ignorance et les Vices Peut-estre par sa mort triompheront de vous.
Injustice de la Nature !
Les arbres, dont l'ombrage embellit ces costeaux. Ne craignent point des ans l'irréparable injure; Leur vieillesse ne sert qu'à les rendre plus beaux. Après avoir d'un siècle achevé la mesure, ils passent bien avant dans des Siècles nouveaux :
Oîi voit-on quelqu'homme qui dure Autant que les sapins, les chesnes et les ormeaux?
Mais pourquoy m'amuser dans ma douleur mortelle A faire à la Nature une vaine querelle?
Arbres, qui vivez plus que nous.
Jouissez d'un destin si doux; J'ay bien d'autres sujets de murmurer contr'elle. Puis-je voir sans blâmer des ordres si cruels,
Qu'un de ces indignes Mortels
Que dans sa paresse elle forme
De ce qu'elle a de plus mauvais.
Plus tard que Montausier s'endorme De ce fatal sommeil qui ne iinit jamais?
Un excès de douleur et de délicatesse
Porte ma colère plus loin.
Tout homme quel qu'il soit, dont elle a pris le soin De conduire la vie à l'extrême vieillesse,
Quand il s'offre à mes yeux les blesse :
Non, je ne sçaurois plus souffrir Que de la fin d'un siècle icy quelqu'un approche.
Sans lui faire un secret reproche
Du long-temps qu'il est à mourir.
Vous qu'avec une ardeur sincère J'invoquois pour sauver une Teste si chère.
Dieux quelquefois ingrats et sourds!
Seize lustres entiers ne firent pas le cours
92 MADAML DESHOUI.lftBi;S, POÉSIES
D'une vie également belle
Et qui devoit durer toujours, Si le mérite estoit un assuré secours
Contre une loy dure et cruelle.
\'ous ne vouliez pas que son cœur Eust le plaisir de voir ce Prince dont l'enfance
Fut confiée à sa prudence,
l'ne seconde fois Vainqueur Des fières Nations que l'Envie et l'Erreur
Osent armer contre la France.
Vous êtes satisfaits. Les barbares efforts
De la Déesse qui délie Les invisibles nœuds qui joignent l'âme au corps,
(^nt fait que sur les sombres bords Montausier a rejoint sa divine Julie'.
Tous deux, malgré cette eau qui fait que tout s'oublie,
Sentent encor de doux transports ; Et tous deux sont suivis de ces illustres Morts, Qui dans une saison aux Muses plus propice,
Firent de leurs charmans accords Retentir si long-temps le Palais d'Arténice, Tandis que des grands noms du Héros que je plains Aux siècles à venir on transmet la mémoire,
Et que les plus sçavanles mains Elèvent à l'envi des Temples à sa gloire-.