‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 5)Chapitre 44 sur 202 · Nouveau Mercure galant, septembre · texte numérisé non relu

Nouveau Mercure galant, septembre

Que c'est ne vivre plus que de vivre inutile ;

Qu'il faut dans quelque rang qu'on soit, Que jusqu'au dernier jour une personne habile

Tienne au monde par quelqu'endroit.

Vous ne répondez point! d'où vient vôtre silence? Il vient, luy dis-je alors, exprès pour découvrir Où tendoil cette belle et sage remontrance.

De ce qu'en moy-même je pense Quel mérite nouveau je pourrois acquérir.

Je n'en vois point, tant je suis sotte, Abus, s'écria-t-t'il ! hé, devenez dévote. Ne le devient-on pas à la Ville, à la Cour? Moy dévote! qui. moy? m'écriay-je à mon tour, L'esprit blessé d'un terme employé d'ordinaire Lors que d'un Hypocrite on parle avec détour? Oûy, vous, répliqua-t'il, vous ne sçauriez mieux faire. De la dévotion ayez moins de frayeur :

Elle est rude pour le vulgaire, Mais pour vous il ne faut qu'un peu d'extérieur. Allez, pour soutenir le dévot caractère, Il n'en coustera pas beaucoup à vôtre cœur.

Tout ce que la Fortune a pour vous d'injustices

Par là pourroit se réparer.

Regardez vos Parents vieillir sans Bénéllces; Songez qu'à vôtre Epoux cinquante ans de services

N'ont encor pu rien procurer ; Qu'un tas de Créanciers à vôtre porte gronde, El que chez les Dévols, biens, honneurs, tout abonde; Que la mode est pour eux, et peut longtemps durer. Et qu'outre ces raisons surquoy chacun se fonde.

Vous aurez droit de censurer

Les actions de tout le monde.

Allons doucement, s'il vous plaist, Luy dis-je, et supposé qu'à vos leçons fidelle. Je prenne aux yeux du monde une forme nouvelle

Par une raison d'intérest,

Louis, éclairé comme il est,

Quoy que vous osiez me promettre,

Gonnoîtra ma fourbe; il pénètre

Au delà de ce qui paroist.

A quoy m'aura servi ma dévote grimace

Qu'à m'en faire moins estimer?

Malheur dont la simple menace

Plus que la mort peut m'alarmer.

94 MADA.Mfc: Dfc,SHOULIÉRES, POÉSIES

Quand, me répliqua-l-il, on esl à vôtre place,

Il ne faut pas avoir tant de précaution;

Mais dût pour vous le sort ne chan^^er point de i'ace,

Certain air de dévotion.

Lorque l'on n'est plus jeune, a toujours bonne grâce,

Redoublez vôtre attention.

\'oyez quel privilèj^e au nôtre peut atteindre. Avec des mots choisis, aussi doux que le miel,

Sur les gens d'un mérite à craindre

On répand à grands flots le fiel.

On peut inipunémeni, pour l'inléresl du Ciel, Etre dur, se venger, faire des injustices. Tout n'est pour les Dévols que péché véniel. Nous sçavons en vertu transformer tous les vices : De la dévotion, c'est Ih l'essentiel.

Taisez-vous, Scélérat, m'écriay-je irritée, Tout commerce est fini pour jamais entre nous.

J'en aurois avec un Athée,

Mille fois plûtost qu'avec vous.

Mais tandis qu'en discours ma colère s'exhale,

Ce faux, ce dangereux Ami, Sort de mon cabinet, traverse chambre et salle D'un air brusque et confus, d'un pas mal alfermi, Et me laisse une horreur, qu'aucune horreur n'égale.

Ah ! c'est un Dévot de cabale.

Mais qui ne sçait encor son métier qu'à demi. Il faut de l'art au choix des raisons qu'on étale,

Aussi les habiles Dévots

Selon les gens ont leur morale.

Et ne se livrent pas ainsi mal à propos.

Qu'ils sont à redouter! Sur une bagatelle Leur donne-t-on le moindre ennui?

Leur vengeance est toujours cruelle.

On n'a point avec eux de légère querelle.

Fâche-t'on un Dévot? c'est Dieu qu'on fâche en luy.

Ces Apôtres du temps, qui des premiers .Apôtres, Ne nous font point ressouvenir.

Pardonnent bien moins que nous autres.

Contr'eux veut-on se maintenir,

Empêcher qu'à leurs biens ils ne joignent les nôtres,

C'est une impiété qu'on ne peut trop punir.

De la Religion c'est ainsi qu'ils se jouent.

Ils ont un air pieux répandu sur le front Que leurs actions désavouent, Ils sont faux en tout ce qu'ils font.

LIPKKTINES KT PHILOSOPHIQUES 95

Le métier de Dévot ou plûtost d'Hypocrite, Devient presque toujours la ressource des gens Qu'une longue débauche a rendus indigens.

Des femmes que la beauté quitte, Ou qui d'un mauvais bruit n'ont pu se préserver,

Et de ceux qui, pour s'élever

N'ont qu'un médiocre mérite. Dès que du Cagotisme on fait profession. De tout ce qu'on a fait la mémoire setFace.

C'est sur la réputation

Un excellent vernis qu'on passe.

Si je pouvois trouver d'assez noires couleurs, Que j'aimerois à faire une tidelle image

Du fond de leurs perfides cœurs!

Moy qui hais le fard dans les mœurs

Encor plus que sur le visage, Et qui sçais tous les tours que mettent en usage

Nos plus célèbres imposteurs!

Que! plaisir pour moy ! quelle joye

De démasquer ces scélérats, A qui le vray mérite est tous les jours en proye, Et qui, pour l'accabler par une seure voye De l'intérest du Ciel couvrent leurs attentats !

Mais, me pourra dire un Critique,

\ ôtre esprit s'égare, arrêtez.

Quand pour les faux Dévots vôtre haine s'explique, Songez bien contre vous quelles gens vous mettez. Pour alfoiblir les coups que sur eux vous portez, Ils vous peindront au Roy comme une libertine. Je frémis des ennuis que vous vous apprestez. Croyez-moy, contre vous que rien ne les chagrine.

Non, non, dirois-je à ce Censeur, Je suis leur ennemie, et fais gloire de l'être, Et s'ils osoient sur moy répandre leur noirceur,

Quelque ouvrage pourroit paroître, Où je les traiterois avec moins de douceur, Et par leurs noms enfin je les ferois connoître.

Hé quoy donc, parce que le Roy De toutes les vertus donne de grands exemples, Que pieux, charitable, assidu dans nos Temples, Il aime le Seigneur, le sert de bonne foy; Que pour ses intérests il soutient seul la guerre, Qu'il a planté la Croix aux deux bouts de la Terre. Et que des libertins il fut toujours l'etFroy, On n'osera parler contre les Hypocrites? Hé, qu'ont-ils de commun avec un tel Héros?

96 M ADAM R DESHOULIÈRKS, POÉSIES

Censeur, sur ce que vous me dites J'ay l'esprit dans un plein repos,

0 vous, qui de Louis heureux et sacré g^uide, Luy dispensez du Ciel les célestes trésors,

Vous, dont la piété solide.

Loin d'étaler aux yeux de fastueux dehors,

VA d'avoir d'indiscrets transports.

Est pour juger d'autruy toujours lent et timide ;

N'ous enfin dont la proi^ité Du sang dont vous sortez égale la noblesse, Daignez auprès du Prince aider la vérité,

Si quelque Hypocrite irrité!

En luy parlant de moy la blesse.

De ma foy, de mes mœurs vous êtes satisfait,

Vous ne l'êtes pas tant, peut-être, De ma soumission pour le Souverain Etre. Dans les maux que souvent la Fortune me fait; Mais si je ne suis pas dans un état parfait,

Je sens que j'y voudrois bien être.

Oiiy, je voudrois pouvoir, comme vous le voulez, Sanctifier les maux qui me livrent la guerre. Ah! que mon c(iiur n'est-il de ces cœurs isolez, Qui par aucun endroit ne tiennent à la terre, Qui sont à leurs devoirs sans réserve immolez, A qui la Grâce assure une pleine victoire,

E)t qui d'un divin feu brûlez, A la possession de l'éternelle Gloire

Ne sont pas en vain appeliez* !

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