Nouveau Mercure yalanl, mars
Oûy, je puis m'en flaler, plaire et durer toujours Est le destin de ses ouvrages.
Fol orgueil! et du cœur Humain
Aveugle et fatale foiblesse !
Nous maîtriserés-vous sans cesse, Et n'aurons-nous jamais un généreux dédain Pour tout ce qui s'oppose aux loix de la Sagesse ? Non; l'amour-propre en nous est toujours le plus fort, Et malgré les combats que la Sagesse livre On croit se dérober en partie à la Mort
Quand dans quelque chose on peut vivre.
Cette agréable erreur est la source des soins
Qui dévorent le cœur des Hommes.
Loin de sçavoir jouir de l'état où nous sommes
C'est à quoy nous pensons le moins.
Une gloire frivole et jamais possédée
Fait qu'en tous lieux, à tous momens,
L'avenir remplit nôtre idée.
Il est l'unique but de nos empressemens. Pour obtenir qu'un jour nôtre nom y parvienne, Et pour nous l'assurer durable et glorieux, Nous perdons le présent, ce temps si précieux,
Le seul bien qui nous appartienne, Et qui, tel qu'un éclair, disparoit à nos yeux! Au bonheur des Humains leurs chimères s'opposent.
Victimes de leur vanité, 11 n'est chagrin, travail, danger, adversité,
A quoy les Mortels ne s'exposent Pour transmettre leurs noms à la postérité!
A quel dessein, dans quelles vues.
Tant d'Obélisques, de Portraits,
D'Arcs, de Médailles, de Statues, De Villes, de Tombeaux, de Temples, de Palais,
Par leur ordre ont-ils esté faits ?
D'où vient que pour avoir un grand nom dans l'Histoire, Ils ont à pleines mains répandu les bienfaits? Si ce n'est dans l'espoir de rendre leur mémoire
Illustre et durable à jamais?
Il est vray que ces espérances Ont quelquefois servy de frein aux passions. Que par elles les loix, les Beaux-Arts, les Sciences, Ont formé les esprits, poli les Nations, Embelli l'Univers par des travaux immenses, Et porté les Héros aux grandes actions,
9^8 MADAME DESHOULIÊRES, POÉSIES
Mais aussi combien d'impostures,
De Sacrilèges, d'attentats, D'erreurs, de cruautez, de guerres, de parjures, A produit le désir d'estre après le trépas
L'entretien des races futures!
Deux chemins différens et presque aussi battus Au Temple de Mémoire ég;dement conduisent : Le nom de Pénélope et le nom de Titus Avec ceux de Médée et de Néron s'y lisent.
Les grands crimes immortalisent
Autant que les grandes vertus.
Je sçay que la Gloire est trop belle Pour ne pas inspirer de violents désirs. La chercher, l'acquérir, et pouvoir jouir d'elle
Est le plus parfait des plaisirs.
Oiiy, ce bonheur pour ITIomme est le bonheur suprême.
Mais c'est là qu'il faut s'arrester.
Tout charmé qu'il en est, à quelque point qu'il l'aime, Il a peu de bon sens quand il va s'enlester
De la vanité de porter
Sa gloire au delà de luy-mesme.
Et quand toiîjours en proye à ce désir extrême
Il perd le temps de la goûter.
Encor si dans les champs que le Cocyte arrose,
Dépouillé de toute autre chose,
Il étoit permis d'espérer
De jouir de sa Renommée,
Je serois bien moins animée Contre les soins qu'on prend pour la faire durer, Mais quand nous descendons dans ces demeures sombres
La Gloire ne suit pas nos ombres, Nous perdons pour jamais tout ce qu'elle a de doux.
Et quelque bruit que le mérite La valeur, la beauté, puissent faire après nous. Hélas I on n'entend rien sur les bords du Cocyte.
Par oij donc ces grands noms d'illustres, do fameux, Après quoy les mortels courent toute leur vie Avides de laisser un long souvenir d'eux
Doivent-ils faire tant d'envie?
Est-ce par intérest pour d'indignes neveux
Qui seuls de ces grands noms joiiissent? Qui ne les font valoir qu'en des discours pompeux, Et qui toujours plongez dans un désordre alfreux
Par des lâchetez les flétrissent ?
LlHÊIlTlNÈS Et PHILOSOPHIQUES 59
De ces heureux Mortels qui n'ont point eu d'égaux.
Tel est l'ordinaire partage.
Traitez par la Nature avec moins d'avantage
Que la plupart des Animaux, Leur Race dégénère, et l'on voit d'âge en âge En elle s'effacer léclat de leurs travaux. Des choses d'icy bas c'est le vray caractère, Il est rare qu'un fils marche dans le sentier
Que suivoit un illustre père.
Des mœurs comme des biens on n'est pas héritier,
Et d'exemple on ne s'instruit guère.
Tandis que le Soleil se lève encor pour nous.
Je conviens que rien n'est plus doux
Que de pouvoir sûrement croire.
Qu'après qu'un froid nuage aura couvert nos yeux,
Rien de lâche, rien d'odieux.
Ne souillera nôtre mémoire.
Que regrettés par nos amis
Dans leur cœur nous vivrons encore ; Pour un tel avenir tous les soins sont permis. C'est par cet endroit seul que l'amour-propre honore; Il faut laisser le reste entre les mains du sort. Quand le mérite est vray, mille fameux exemples Ont fait voir que le temps ne luy fait point de tort;
On refuse aux vivans des Temples
Qu'on leur élève après leur mort.
Quoy, l'Homme, ce chef-d'œuvre à qui rien n'est semblable! Quoy, l'Homme pour qui seul on forma l'Univers ! Luy, dont l'œil a percé le voile impénétrable Dont les arrangemens et les ressorts divers
De la Nature sont couverts !
Luy, des Loix et des Arts l'inventeur admirable, Aveugle pour luy seul, ne peut-il discerner, Quand il n'est question que de se gouverner,
Le faux bien du bien véritable?
Vaine réflexion I inutile discours 1
L'Homme malgré vôtre secours Du frivole avenir sera toujours la dupe, Sur ses vrais intérêts il craint de voir trop clair; Et dans la vanité qui sans cesse l'occupe Ce nouvel Ixion n'embrasse que de l'air.
N'être plus qu'un peu de poussière
Blesse l'orgueil dont l'Homme est plein; Il a beau faire voir un visage serein,
100 MADAME DESnOULlÈRES, POÉSIES
Et traitter de sanj^-l'roid une telle matière, Tout dément ses dehors, tout sert à nous prouver Que par un nom célèbre il cherche à se sauver D'une destruction entière.
Mais d'où vient qu'aujourd'huy mon esprit est si vain? Que fais-je? et de quel droit est-ce que je censure
Le goût de tout le genre humain,
Ce goût favory qui luy dure
Depuis qu'une immortelle main Du ténébreux chaos a tiré la Nature?
Ay-je acquis dans le monde assez d'authorité
Pour rendre mes raisons utiles, El pour détruire en luy ce fond de vanité Qui ne luy peut laisser aucuns momens tranquilles?
Non, mais un esprit d'équité A combattre le faux incessamment m'attache, Et fait qu'à tout hazard j'écris ce que m'arrache
La force de la vérité.
Hé ! comment pourrois-je prétendre De guérir les Mortels de cette vieille erreur
Qu'ils aiment jusqu'à la fureur.
Si moy qui la condamne, ay peine à m'en delFendre? Ce portrait dont Appelle auroit esté jaloux, Me remplit malgré moy de la llalteuse attente Que je ne sçaurois voir dans autruy sans courroux.
Foible raison que l'Homme vante, Voilà quel est le fond qu'on peut faire sur vous! Toujours vains, toujours faux, toujours pleins d'injustices,
Nous crions dans tous nos discours Contre les passions, les foiblesses, les vices,
Où nous succombons tous les jours*.