II. — POÉSIES CHRÉTIENNES ODE
Hélas, Seigneur, quel est l'effet Des remèdes cruels où je me suis livrée! Ont-ils de mes tourmens accourci la durée? Non, ton juste courroux n'estoit pas satisfait. Tant que tu voudras prendre une pleine vengeance De mon ingratitude et de mon indolence, A quoy me servira tout le secours humain ? Ah! Seigneur, tais-moy grâce, et que dheureuses larmes
Puissent faire tomber les armes Que mes égaremens t'avoient mis dans la main.
Seigneur, ne m'abandonne pas, Daigne te souvenir que je suis ton ouvrage, Et que pour me sauver d'un asseuré naufrage Tu t'es livré toy-mesme au plus honteux trépas. Quand tu me mets en proye aux douleurs violentes. Soutiens dans ces instants mes forces chancelantes; Fais que souffrant pour Toy mes maux me semblent doux. Depuis que sous leur faix languissante, abattue,
Je n'attens qu'un coup qui me tue, Quatre fois le Soleil s'est éloigné de nous!
Dans ces longs et cruels travaux Je n'ay point fait entendre un insolent murmure; Avec soumission. Seigneur, je les endure. Hé! n'as-tu pas pour moy souffert de plus grands maux? Peut-estre si ma vie eust esté plus heureuse, Elle eust pour mon salut esté plus dangereuse; On ne te connoist point au milieu des plaisirs. Dans ce gouffre où se perd et ta crainte et ta grâce,
En vain ta voix crie et menace, Le cœur sourd à ta voix n'entend que ses désirs.
Par mille et mille vœux ardens Ma famille tremblante en tous lieux t'importune : Elle a contre une triste et cruelle fortune Besoin de mon secours encor pour quelque temps; Dans la crainte où me met l'état où je la laisse, Je te demande à vivre, exauce ma tendresse. Si je ne puis par moy mériter ta bonté, A tes loix ma famille est soumise et fidelle.
Ah ! Seigneur, par pitié pour elle A ce coupable corps redonne la santé !
106 madame: DESHOULIÈHES
Mais en remplissant mes souhaits, Donne-moy tant damour, tant de foy, tant de force, Que le monde pour nioy n'ait qu'une vaine amorce, Et que de ma santé je n'abuse jamais.
Oste-moy, pour me rendre et plus forte et plus pure, Ces dons empoisonnez que m'a fait la Nature; L'innocence avec eux se trouve rarement : Oste-moy cet esprit dont ma foy se défie.
Oiiy, Seigneur, je te sacrifie Tout ce qui peut de Toy m'éloigner un moment.
Je ne t'ay jamais bien connu :
Hé! quel cœur sçait le prix de ces douceurs charmantes Que tu fais icy-bas gouster à tes amantes, S'il ne s'est avec Toy souvent entretenu ! T'aimer semble un parti triste et bizarre à prendre. Tant qu'à quelques plaisirs on peut encore prétendre. On croit ne te devoir que la fin de ses jours ; Encore est-ce h regret qu'en ces instans funestes
On te donne les alTreux restes D'une vie employée à t'offenser toujours.
S'imagine-t-on t'éblou'ir?
I/Homme te conçoit-il comme un estre qu'on trompe? On renonce aux plaisirs, on renonce à la pompe Dont, quand on le voudroit, on ne peut plus jouir. Loin de suivre un chemin qu'on me montre sans cesse, Je n'attends pas, Seigneur, qu'une froide vieillesse Ne me laisse h l'offrir que ces chagrins divers. Kncordans ces beaux jours où l'Automne commence
Grâces h ta juste vengeance, Seigneur, sur mon néant mes yeux se sont ouverts.
Humble dans mes tristes accens, Je ne viens pas à Toy sur de fausses maximes Excuser mes erreurs, ni rejetter mes crimes Sur la foiblesse humaine et le pouvoir des sens. Mon cœur est pénétré d'un remords véritable, Je m'avoue à tes yeux infiniment coupable. C'est l'unique secours que je veux contre Toy, Au pardon (tu le sçais) ce repentir m'engage :
J'en ay ta parole pour gage.
Puisse ce repentir durer autant que moy !.
PARAPHRASE DU PSEAUME Xlf : USQUEQUO, DOMINE
Vous du vaste Univers et l'autheur et le maître. Vous seul de qui j'atlens un asseuré secours.
Jusques à quand Seigneur passeray-je mes jours Dans les cruels ennuis que le malheur fait naître? Avez-vous résolu de m'oublier toujours ?
Pour rendre mes peines légères, Et pour me garantir des plus afTreux hazards N'estes-vous plus ce Dieu qu'ont adoré nos pères?
Jusques à quand de mes misères
Détournerez- vous vos regards?
Mes crimes seroient-ils plus grands que vos tendresses? Hélas! jusques à quand voulez-vous que mon cœur Soupire et soit plongé dans d'araères tristesses?
Ne vous souvient-il plus, Seigneur,
De vos magnifiques promesses?
Jusques à quand enfin ces mortels ennemis Qui répandent sur moi le venin de leurs haines, Et qui pour m'opprimer se sont cru tout permis, Repaitront-ile leurs yeux de l'excès de mes peines?
Daignez écouter mes soupirs
Et les vœux ardens que je forme, Eclairez mon esprit; réglez tous mes désirs ; Que jamais dans les maux, jamais dans les plaisirs, D'un dangereux sommeil mon âme ne s'endorme. Que i'Esprit ténébreux de vos Autels jaloux,
Luy, que vôtre juste couroux Précipita du Ciel dans le fond de l'abîme, ISe puisse se vanter d'avoir eu pour victime
Un cœur qui n'est fait que pour vous.
Au milieu des tléaux que vôtre main m'envoye. Cette crainte me trouble et me glace d'effroy.
Ah! si je devenois sa proye.
Ceux que mon infortune élève contre moy Goûteroient à longs traits une maligne joye.
Ma perte est l'objet de leurs vœux.
Mais Seigneur, auriez-vous des oreilles pour eux?
Non, elles ne sont attentives Qu'aux cris des malheureux, qu'aux soupirs des pécheurs, Et c'est de là, Grand Dieu, qu'au fort de mes douleurs
Viennent ces espérances vives Qui m'aident à porter le faix de mes malheurs.
Quand vôtre bonté que j'implore.
Aura mis à couvert mes jours infortune/ Des puissans ennemis à me nuire obstinez; Quand elle aura calmé l'ennuy qui me dévore,
Mon cœur qu'un noir chagrin a presque consumé
Sera par la joye animé.
Seigneur, il fera plus encore, Dans ma bouche il mettra de ces airs éclatans Qui du Nord au Midy, du Couchant à l'Aurore, A la gloire du Dieu que l'Univers adore Les peuples chanteront jusqu'à la fin des temps.