A M. LE MARQUIS DE LA FARE
J'ai vu de près le Styx, j'ai vu les Euménides; Déjà venoient frapper mes oreilles timides Les alFreux cris du chien de lEmpire des Morts; Et les noires vapeurs, et les brûlans transports Alloient de ma raison offusquer la lumière ; C'est lors que j'ai senti mon âme toute entière Se ramenant en soi, faire un dernier effort Pour braver les erreurs que l'on joint à la mort : Ma Raison m'a montré (tant qu'elle a pu paroître), Que rien n'est en effet de ce qui ne peut être; Que ces fantômes vains sont enfans de la peur, Q'une foible nourrice imprime en notre cœur, Lorsque de loups-garoux, qu'elle-même elle pense, De Démons et d'Enfer elle endort notre enfance.
Dans ce pénible état mon esprit abattu Tâchoit de rappeller sa force et sa vertu ; Quand du bord de mon lit une voix menaçante, Des volontés du Ciel interprète effrayante, Tremble, m'a-t-elle dit, redoute, malheureux, Redoute un Dieu vengeur, un Juge rigoureux ; Tes crimes ont déjà lassé sa patience; Mais ce Dieu vient enfin', et tes égaremens,
Mis dans son austère balance.
Vont bientôt éprouver, sans grâce et sans clémence,
La rigueur de ses jugemens.
Mon cœur à ce portrait ne connoît pas encore Le Dieu que je chéris, ni celui que j'adore, Ai-je dit : Eh ! mon Dieu n'est point un Dieu cruel ; On ne voit point de sang ruisseler son Autel; C'est un Dieu bienfaisant, c'est un Dieu pitoyable, Qui jamais à mes cris ne fut inexorable. Pardonne alors. Seigneur, si, plein de tes bontés, Je n'ai pu concevoir que mes fragilités,