aément Marot
De moy nayez un pareil sentiment ; Et je ferais par trop mauvaise affaire, Picard grossier, contre matois Normand.
Point ne me frotte à si fort Adversaire. Venons au fait ; parlons confidemment.
Car entre amis, on parle avec franchise, \'ertu sans prix, dont rusage perdu Peut se trouver encor parmi l'Eglise; Non pas en tous, le zèle est morfondu Dans bien des cœurs; on ne voit que grimace: Plus d'amitié; feinte règne en sa place, Discours trompeurs. Le monde est aujourd'hui Rempli de fraude ; et la Vertu bannie Ne trouvant plus d'asyle ni d'appui, Bien qu'à regret, d'ici-has est partie.
Toi, qui toujours confiant, naturel, Malgré les lieux d'où lu pris la naissance, N'as point sucé dans le lait maternel Ce triste abus qui flétrit l'innocence ;
Apprends-moi quel heureux secours
D'une si maligne influence
A jusqu'ici sauvé tes jours.
Si tu fus sage en ta jeunesse.
Parmi l'éclat et les grandeurs ;
Avec une égale sagesse
On te vit. Abbé, sans bassesse,
Mépriser les appas trompeurs '
De cette volage Déesse,
Qui sembla l'offrir ses faveurs;
Et tu vis sage en ta vieillesse.
Heureux qui tôt ou tard peut s'en désabuser ; Et qui, de son esprit fixant l'inquiétude.
Fait sa première et principale étude Du peu qui reste à vivre, et sait bien en user!
Mais, sans pousser plus avant la morale, Profitons du présent ; peut-être dès demain Nous descendrons tous deux sur la rive infernale, Et passerons tous deux sans peur l'onde fatale.
De là, parle plus court chemin.
Mercure, avec son Caducée,
Nous prenant tous deux par la main,
Nous conduira dans l'Elysée,
Où déjà ta place est marquée
Auprès de ce fameux Romain
Qui chanta les travaux d'Enée.