‹ Disciples et successeurs de Theophile de ViauChapitre 11 sur 96 · PARTIE D'AGENOIS · texte numérisé non relu

PARTIE D'AGENOIS

Clerniont de Bas

3n, par P. Dlval. iC53.

urna fin novembre et décembro 1G19 en compagnie de Théophile.

LA vip: de nns uaureaux. i()I9 29

leur separalion le roiisolail de son absence en le tenant au courant de ses ])ér(\urinalions. Dès c)ue J)es Barreaux aj)pril que Tliéophih^ avait l'iidcntioii de ])asserle temps de son exil à lîoussèi-cs. il ((uitia l*aiis (tin n<)veud)i'e tGiq) pour aller le rejoindre. Tliéo])liile. dans la maison paternelle, chantait sa Cloris et travaillait à une a(ia])tation du Pliédon, sous le prétexte de se Uwvv de l'accusation d'athéisme (pi'on lui jetait à la face, dette adaptation répondait également aux préoccupations de Vallée (jui a été toute sa vie tourmenté d'une crainte invincible de la jnort. Ils rimaient ensemble dans les loisii*s que leur laissaient Cupidon et Hacchus. leurs dieuv }))'éférés.

Théophile choisissait un sujet. Vallée le traitait de son côté, le j^remier lei'api)Oj-tait à sa situation, le second l'envisageait au ])oint de vue philosophie] ne.

Voici im sonnet de Théophile sur les coui'tisans :

Courtisans qui passez ^os jours dans les drliccs, Qui ncsloigiicz jamais la demeure des Koys, Qui ne sçavez que c'est de la rigueur des loix, Vous seids à (|ui \v Ciel a eaclié ses malices :

Si vous trouNcz niaiixais cjuaii fort de mes snpplices Les sousi)irs et les j)leurs m'écliappent ({ueltpiesluis. Parlez à ces rochers, \ciiez dedans ces bois. Qui de mou désespoir Nont estre les com])liccs.

Vous verrez que mes maux sont sans compaiaison, Et que j'invoque en vain le temps, et la raison .Vuv toui'mens iidinis (|ue le deslin nTordoune :

Je sens de (oiis coslez mon espoir assailli : Pom([uo\ \eii\ je es|)(''rer' aussi (pi'oii me pardonne!» On ne pardonne |)oint à ([ni n'a poini laill\.

OO I.A \li: DK DES BAUUEAL.V, lGl()

(-rliii (le A allée (>sl loiil aulrc :

Courlisans. (/ni Irai ne: ros jours déshonorez. Que l'avarice attache à un vil esclavage, Qui ])Ossé(l(uit tjeaucou]) pour avoir davantage. Pende: che: la Fortune à des tiens dorez '.

Plus vous ave: de ttien. plus vous en désire:, Le repos, le ho/dieur. n'est point voslre partage. Le médiocre est trop, le peu suffd au .sage. Rende:, lâches, rende: ros désirs modère:.

Il f<uit pour estre heureu.r de la belle nmnière, Lt pour se conserver liberté toute entière, PiCstraindre ses désirs et ndeidir son Jeu,

Jamais dessus autruy ne fonder d'espérimce, Celuy qui ne s ç ail pas se contenter de peu,

?\e srauroil jamais vivre avec indépei}d(u]ce.

Après (juelquos semaines qui s'écoulent li'O]) vite à Boussères, Vallée reprend le chemin de Paris. Tliéophile se distrait en lui écrivant et en achevant sa « Paraphrase du Phédon » de Plaloji. De celte correspondance il suljsiste une seule lettre en vers adressée à Des Barreaux (en réponse à inie lettre éualement en vers').

(i) Les vers i cl '\ de ce sonncl se rcliouvciit dans r('-Jégie de Thcopliile : Proclie de In saison oh les plus uives Jleurs :

\. G5. Qui traînez sans plaisir vos jonrs mal assurez V. GG. Pendans cliez la l'orlunc à des liens dorez.

(Seconde partie des Œuvres, iG23).

Celte élégie est de 1G22, mais si, comme nous le croyons, le sonnet de Vallée a été compose en 1G19. ce serait Théophile qui, celle fois, auiait emprunté à Des Barreaux. Plus lard, nous verrons Des Barreaux en user de même vis à vis de son ami.

(2) La lettre en vers de Des Barreaux parait perdue.

LV VIE DE DES liAUREALX, 1G2U 3l

qui a été insérée dans la première édition des ()En\ res de Tiiéoplùle, lO*?!, sous le titre a Elégie ' ».

Le début de eetle lelli'e léuioi|Liii(' de l'eidliousiasme sincèr(> que {)roYoqiiait eliez Théophile la prosodie de son intime ; l'emphase est d'un méridional de bon teint. L'espoir de revoir Paris dans les j)remiers mois de iGsîo l'incite à prier son Vallée de sortir à son intention les Adns fins de la cave de son Père, le Président au (irand Conseil avant eu l'attention de se rappeler au souvenir de l'exilé. Théophile s'excuse de rapporter plusieurs circonstances mémorables (\o sa vie où il sut montrer du courage et du sang-troid invo({uant l'exemple de Des Barreaux qui, dans sa lettre i)récédcnte, s'était traité avec quelque indulgence :

Je pensois au repos, et le céleste feu

Qui me fournit des vers s'allantissoit un peu,

Lors que le messager qui m'a rendu la lettre.

Dans ma première ardeur m'est venu tout remettre,

J'ay d'abord à plus près deviné ton dessein,

Et dès lors que mes yeux ont recogneu Ion seing,

Mon sang s'est réchauffé, tes vers m'ont picqué l'ame,

Et de leur propre esclat m'ont jette de la flamme :

Clairacen est esmeu, son fleuve en a grossi,

]']t dans ce peu de temps que je t'escris cecy,

D'autant qu'à ta faveur, il sent flatter son onde,

Lot s'est rendu plus lier que rivière du monde,

Le desbord insolent de ses rapides eaux,

Couvrant avec orgueil le faiste des roseaux,

(i) P. 'ji (partie Poésies) de l'c'dilion originale des Œuvres de Théophile (1621) ; dans la seconde édition Quesnol (partie Poésies). iGaa, elle est reportée beaucoup plus loin, p. 120 et dans l'édilion Rillaiiie, ilni. à pagination sui\ie,

i.v viK ni: nKS hauukai \. iGjo

Fait lairc nos niouliiis. cl sa ^laïKlcuf l'arouclic

?sc sçauroit i)lu.s souflVir ([u'iiu aviron le touche,

Dans l'cxccz de la jo\c on In le viens ravir,

Ce torrent <«loricux ne daigne ])lns scivir :

.le l'aymc de riionneni' ([u'il reiul à la caresse,

VA luy veux faire pari aux Autels (pie j(^ dresse.

Resvant sur son ri^ag(> après tes beaux escrits

Tout à coup dans l'object d'un ])eiiser cpii m'a pris,

Je disois en voyant comme son tl<jt se pousse,

Ainsi va la fureur d'un Uoy (jui se courrouce :

Ainsi mes ennemis contre moy furieux.

M'ont rendu sans snbject le sort injurieux,

Et si loing estendu leur orj^iiei lieux ravage.

Qu'à peine sur les monts ay-je \vn du rivage,

Mon exil ne sçavoitoù trouver seiirelé,

Par tout mil accidents choquoient ma liberté,

Quelques déserts affreux, oii des foresis suantes,

Rendent de tant d'bumeur les campagnes puantes,

Ont esté le séjour, où le plus doucement

.l'ay passé quelques jours de mon banisscment.

Là A rayment l'amitié d'nii Marcpiis favorable.

()iu n'eusl jamais horreur de mon sort déplorable,

Divertit mes soucis, et dans son entretien

Je trouvay du bon sens qui consola le mien.

Autrement dans l'ennuy d'un lieu si solitaire.

Où l'esprit ny le corps ne trouvent rien à faire.

Où le plus Philosophe avecques son discoiiis

Ne sçauroit sans languir avoir passé deux jours,

Le chagrin m'eiist saisi sans une grande chère.

Qui deux fois chaque jour enchaiitoit ma misère.

Car je n'ay sceu trouver de l'humeur dont je suis.

Un plus présent lemcde à chasser mes enmiys :

Et si comme lu dis vous avez tous envie

De me faire passer un jour de douce vie,

A|)j)resle des bons\iiis : mais n'en prends poiiil daiitruy

Car je sçay qu{> ton Père en a de bon chez Iny.

Il m'a Jjieii oblig('-<lu saint (pTii m'envoye,

Dis lny<[Meees| honnenr m'a loiil eoinl)l(' de joye,

Et qu'un pauvre ])anny ne croyoit pas avoir

Geste prospérité que tu m'as fait sçavoir :

Ainsi t'ayme le Ciel, et jamais la disgrâce,

Ne frappe ton destin, ny ccluy de ta race.

Si mon malheur s'appaise, et qu'il me soit permis

De refaire ma vie avecques mes amis.

Je verray de quel œil tu verras mon passage,

Et que ces vers t'en soient un asseuré message :

Possible avant qu'un mois ayt achevé son cours,

Le Soleil me rendra ces agréables jours.

Je croy que ce printemps doit chasser mon orage.

Mon mauvais sort vaincu ttattcia mon courage,

Et perdant tout espoir de m'abattre jamais

Tout confus il viendra me demander la paix ;

Et quand mon juste Roy n'aura plus de cholere

Qui m'a persécuté taschera de me plaire.

Lors pour toule vengeance et quoy qu'ils ayent tasclié.

Je diray sans mentir qu'ils ne m'ont point fasché.

Et qu'un exil si plein de danger et de blasme

Ne m'a point fait changer le visage ny l'ame.

Ceux avec qui je vis sont estonncz souvent

De me voir en mon mal aussi gay que devant :

Et le malheur fasché de ne me voir point triste,

Ignore d'où me vient l'humeur qui luy résiste ;

C'est l'arme dont le Ciel a voulu me munir

Contre tant d'accidents qui me dévoient venir ;

Autrement un tissu de tant de longues peines

M'eust gelé mille fois le sang dedans les veines.

Mon esprit dès long temps fust réduit en vapeur

S'il eust peu concevoir une vulgaire peur :

Mon amc de frayeur fust-elle point faillie

Lors que Panât ' me fit sa brutalle saillie ?

Que les armes au poing accompagné de deux

Il me fit voir la mort en son teint plus hideux ?

Je croyois bien mourir, il le croyoit de mesme,

Mais pour cela le front ne me devint point blesme.

(i) Noir sur la (|ncrollc ik- Tlicopliilc avec l'anal. Wl'mct'S de Théophile, t. I. p. li

LA VIE DK DES lîAUUEAUX, 1620

Ma voix ne changea point, el son Ter inluimain A me voir si constant luy trembloil à la main. Encore un accident aussi mauvais ou j)ii(' Me plongea dans le sein du poissonneux lùupirc, Au milieu de la nuit, où le front du Croissant Dun petit bout de corne à peine apparoissant, Sembloit se retirer et chasser les ténèbres, Pourjeller |)lus d'etfroy dans des lieux si funèbres. Lune, romps ton silence, el pour nie demenlii- Reproche moy la peur (pie tu me \ is sentir. Que deus-je devenir un jour que le Tonnerre Presque dessous mes pieds vint ballier la terre ? Il brnsla mes voisins, il me couvrit de feu, Et si pour tout cela je le craignis bien peu ^ Mais vrayment ce discours te doit sembler estrange, Et tu vois que ces vers sentent trop ma louange, Tu m'as mis sur ce train, je te veux imiter, Et comme tu l'as faict j'escris ponr me llaller. A Dieu, ne reviens plus soliciter ma Aeiiu\ J'ay fait à ce matin ces vers tout d'une haleine, Et pour me divertir du désir de la Cour, Depuis peu j'en cscris plus d'autant chasque jour ; Je finis un travail 2, que ton esprit qui goustc Les doctes sentiments trouvera bon sans doute : Ce sont les saincts discours d'un favory du Ciel, Qui trouva le poison aussi doux que 1(î miel. Et qui dans la prison de la Cité d'Athènes Veid laschcr sans regret et sa vie et ses chênes. Ainsi quand il faudra nous en aller à Dieu Puissions-nous sans regret abandonner ce lieu : Et voir en attendant que la fortune m'ouvre L'ame de la faveur et le portail du Louvre.

I) Los (lonzo vers ci-dossiis dopiiis : l-Jncurc un nrridciU... nul rlr l'objet (l'un curieux cxauiou dans la Somme théolirjuiiic... du l'ère (larassns, il les incrimine au point do vue religieux... Nous doiuions roi extrait de la Somme Uu'ologiqiie à VAjtpendice.

(2) Le Traité de l'immortalilr de l'âme ou hi mort de Soerale en tète des Œuvres de Théophile, 1621.

Le jeune Vallée aurait eu tort de se presser de sortir les bons vins de la cave paternelle avant l'arrivée de son hôte. Malgré les sollicitations des protecteurs de Théophile : le duc de Montmorency ' et M. de Liancourt, Luynes restait intraitable, il menace de coups de bâton le Poète de Boussères s'il ose reparaître à la Cour. Comptant sur sa propre éloquence, Théophile dédie à M. de Lozières, frère du mai'(|iiis de Thémines (pii était des familiers du Favori, une ode dans laquelle il se défend énergiquement d'avoir jamais composé un libelle. Cette ode va à son adresse, elle apaise la colère de Luynes, qui consent à tolérer la présence du banni en (jiialité de soldat dans l'armée royale, en formation, destinée à combattre les mécontents réunis à Angers autour de la Reine-Mère.

Dès juin H)2o Théophile est à Paris et presse Vallée de devenir son com})agnon d'armes, le devoir de tout bon gentilhomme étant de se consacrer au service du Roi. Notre épicurien entendait suivre la J^annière de Vénus de préférence à celle de Mars, il reste sourd aux invites de Théophile, sa Caliste devenue j^lus traitai )le étant |)our l'instant son unique souci. Pendant qu'il s'abandonne à ses caresses Théophile se distingue au combat des Ponts de Gé, il y fait un })risonnier \ La campagne terminée, il

(ij Le duc de Montmorency avait succédé depuis 1G17 au comte de Candalc comme protecteur de Théophile, voir Le Procès de Théoj)hUe, t. I, p. 2O.

(3) Dans l'interrogatoire du 27 mars 1G24, Théophile dit : « ...lui a escript avoir remporté quelque victoyre. ce qu'il cntendoit dire d'un prisonnycr qui se rendit à luy en la journée du Pont-dc-Sé. (Voir Le Procès de Théophile, t.I, p. 401).

36 I.V vu: DE DF.S BAUUI-Al\. i():)o

urondt' sou pai'cssiuix ami de sacrilici' rhoniuuir à sa

luaîlresso :

Dis-moy Thyrsis sans vanilo.

Remarques-tu que la Beauté, Qui tient ton esprit cl la vie.

Ayt pour toy quelque peu dainour?

Cognois-lu bien qu'elle ayl envie [)e le le lesmoifiiier un jour?

Elle esl si parfaiclc cl si belle, Que, sans blasme d'estre cruelle, Elle peut deslourner ses yeux Des mortels, et de leurs offrandes, Et mesme r(>fiiser aux Dieuv L'amilié (pie lu luy demandes.

Mais aussi faul-il advoui'r,

Que loul ce qu'on sçauroit loui-r

En tes perfections abonde,

El qu elle se doit eslimer

La première Beauté du monde.

Pour ce que lu la veux aymer.

S'il esl vray (pi'une mesme ilamme Vous ayt mis des désirs dans lame ; Je le loue d'estre amoureux :

Tu fais bien d'essuyer les larmc-s, l]l (le le croire bien heureux Depuis (piOn a fiuillé les armes.

Que ion amour eut de profil Du monsire (pie le Boy défit !

■foui le monde alloit à la guerre, ]']l chacun s'eslonnoil de voir Le plus brave homme de la leric Si paresseux à ce devoir.

.le disois. i)àlissant de honte :

Il ii';i (|uune valeur trop prompte;

Mais ce courage est endormy, C'est eu vain que l'iionneur le presse : Il hayt trop peu cet enneniy.

Et chérit trop ceste niaitiesse ^.

Le reproche était mérité

Théophile maniait aussi Jjien le mousquet que la lyre, il avait chanté le départ de Louis XIII pour Tarmée, la reddition de Caen et la répression de la révolte de La Flèche. Après la paix il s'empresse de célél)rer la gloire du monarque :

Grand Roy, que vos vertus sont grandes

Et bien dignes de nos offrandes !

Que A^os travaux ont eu de fruict !

Toute la terre en est semée,

Et la voix de la Renommée

N'en sçauroit faire assez de bruict-...

Louis XIII n'était indilïérent ni h la vaillance ni aux beaux vers. Pardonnant au Poète ses manifestations libertines non seulement il lui accorde une pension mais l'admet à son coucher \ L'avenir send^lait sourire à Théophile. Bientôt les deux inséparalDles quittent Paris et se dirigent vers Tours. De passage dans une petite ville, sortant d'un cabaret après force libations, ils rencontrent

(i) OEuvres, 1G21, p. 118 (partie Poésies).

(2) Sur la paix de 1620. Ode: La paix, trop lomjtcmps dfK^olée nHùivres, 1621, p. 160).

(3) Epigramme : Mon frère, je me porte bien (Œuvres, 1621, p. i8a>.

38 h\ VIE 1>E DES BAUUE.VIX, iG'JO

iiii pivlri' |)()ilaiil \c Saiiil-SaciuMiUMil à vin malade, Tliéo- ])liilo reste lèle Jiiie. Vallée iw se déeouN re pas. Une atliliide aussi scandaleuse l'exposai! aux pires violences do la populace, il cul le bonheur (Tn ecliap|)er. I^aissons 'riiéo|)lule raconter celle avenlui'e ' (4 ses suites, on a là une paLic Nisante sur les mœurs de celui (|ui se préparait à uaiiiHM' le liti'c (rillusli'e débauché :

('.oiiunc nous allions vers la poricdu qnay, nous renconlrasines, au ilcsl(jiir d'une [jclile rue, le sainct Sacr(Miicnt que le preslrc api)ortoit à un malado. ^ous t'usines assez surpris à cesle cérémonie : car nous estions huguenots -, et Clitiphon et moy, mais luy sur tout avec une opiniaslreté invincible, ce qu'il tesmoigna très mal à propos en celle lencontio : car, tout le monde se mettant à genoux en riioinic'ui- de ce saci-c mystère, je me rangeay contre une maison nud lesle, et un peu incliné par une révérence que je croyois devoir à la coustume receuë et à la religion du prince (Dieu ne m'a^oil j)as fait encore la grâce de me recevoir au giron de son Eglise). Clitiphon voulut insolemment passer par la rue oiî tout le monde esloit prosterné, sans s'humilier d'aucune apparence de salut. Un homme du peuple, comme souvent ces gens-là, ])ar un aveuglement de zèle, se laissent plus esmouvoir à la cholerc ((u'à la ])ielé. saute à la teste de Clitiphon, luy jette son chappeau par terre et en suilte se prend à crier au calviniste ; toute la rue se sousleve, et, sans la faveui- d'un vieil liomme de rohbe longue, qui se tiouva là inopinément, ou l'eust sans doute lapidé.

(i) « Son yvroignerie luy a fait courir mille périls ot recevoir inille affronts. Un jour qu'il avoit bu, il vit un prestre qui, portant corpus Domiiii, avoit une calotte ; il s'approcha de luy et, au lieu de se mettre à genoux, il luy jeta sa calotte dans la boiie. et luy dit : « qu'il esloit bien insolent de se couvrir en préspnco de son créateur. » I.e peuple s'esmut, et sans quelques personnes de considération (jui le firent sauver, on l'eust lapidé», fllislorielles de Tnllemant des liéaux., éd., Paulin Paris, t. IV, p. /(S).

Ce récit ne concorde pas avec celui de Théophile, mais il faut tenir compte de ce que Tallemant ne le tenait que de seconde main. A distance les événements s'amplifient au lieu de s'atténuer.

(2) Bien entendu, Théophile a fait de Des Barreaux un huguenot pour ne pas le désigner trop ouverleinetil, il aurait dû écrire libertins.

LA VIE DK DES BAUREALX, 162O

Ce bon homme fil scmhlariUlc se saisir de la personne de Cliliplion pour le mettre en prison, et en respondit sur sa vie pour appaiser les plus séditieux, qui commançoient à le traîner vers la maison de ville, où estoicnt les prisons de celte ville-là. Clitiphon, parmy tout ce danger, avoit delà peine à se repentir de sa faute; mais le bon iiomme, qui s'estoit beaucoup bazardé pour lui rendre ce bon office, se montra si sage qu'il ne parut aucunement touché de l'obstination brutale ovi Clitiphon persevcroit tousjours ; seulement il le pria deux ou trois fois de se contraindre un peu devant ce peuple, pour n'cstre pas occasion de nous faire tous assominer : car nous estions environnez desjà de plus de deux cens personnes, qui ne nous quittèrent point jusqu'à ce que ce bon vieillard l'eut conduit chez le magistrat, et, s'cstant obligé de poursuivre la punition d'un criiue si scandaleux, il laissa tous ces mutins dans la rue et se renferma avec nous chez le magistrat, qui, pour l'amour de nostre introducteur, nous récent favorablement. Ayant ouy le subject de notre visite, il nous ordonna de ])asser trois ou quatre heures dans son logis, attendant qu'il eust loisir de r'appaiser l'esmolion populaire. Prenant pour cet efîect sa robbe magistrale, il sort avec le vieil bon homme pour travailler à nostre paix, et nous Tuet dans une chambre oii sa femme et une sienne sœur tiès belle fille ^indrent pour nous entretenir, en attendant le retour du maistrc du logis. Geste femme offrit à Clitiphon des habits à changer, car les siens estoient en desordre ; nous la remerciasmes de ccsle courtoisie, et prismes un laquais pour aller quérir un deshabiller pour Clitiphon à l'hostellerie. Elle se desroba un peu de nous pour dire tout bellement à son lacquais qu'il advertist à nostre logis que nous n'y disnerions pas ; nous fismes semblant de ne le pas ouyr, voyant bien que nous ne pouvions pas nous en deflendre, puis que nous avions long-temps à nous cacher là dedans. Cesle importunité nous estoit inévitable, car toute la cérémonie et les honnestctez qu'on fait à icfuser une chose nécessaire tiennent quelque chose d'une hy])Ocrisie qui dément la civilité el f[ui eHace tout le compliment. Aj)rès cpi'elle nous eut fait asseoir dans des sièges très beaux, car (ont eclaloit là dedans et sentoit son bien, elle prit plaisir à m'onyr raconter nostre advanture. el ne se pouvoit tenir de me sonsriiv de la punition de Clitiphon. qui ne s'altendoit gueresà nos discours : car

f.ç^ L.V VIE UE DES B.VUUE.VUX. l6iO

il loiinioit SCS yeux de fois à auli-e sur celle jeune fille, qui avoit véritablement de quoy amuser la veuë d'un honiiesle homme; mais il v avoit parmy les attrails de sou visage uuc froideur de modestie et de chasteté si bien peinte qu'elle obligeoit à aymer beaucoup, mais à ne guère espérer. J'y avois pris garde à la dérobée aussi bien que mon compagnon, et j'ay ce bon-heur que, dès le premier pas que mon esprit veut faire vers quelque passion, une petite estincclle de jugement s'ingère à me donner conseil, et me deslourne ordinairement d'un dessein où je vois de la diffîculté à poursuivre un plaisir, et de l'incertitude à l'atteindre. La maistressc du logis, après nous avoir mis en discours avecques sa sœur, s'en alla pour disposer ses gens à uous faire chère, comme on nous la fit très bonne. Aussi tost qu'elle fut sortie, Clitiphon se tourna vers l'autre. Et, se mettant là dessus à cageoler, ils se piquent tous deux de rencontres et du bien dire ordinaire de ceux qui font l'amour, à quoy je n'ai sçeu jamais encore accommoder la rudesse de mon esprit. Ce qui interrompit ceste première conversation fut le retoui- du lacquais, qui amenoit le valet de chambre de Clitiphon avec son déshabiller et nous dit qu'un honnesle homme de cette hostellerie, nommé M. Sydias, avoit beu tout devant luy à nostre santé et luy avoit donné un billet pour nous apporter, que je prins, et voulois dilTerer à le lire devant ceste damoiselle, sçachant bien que j'y trouvcrois des impertinences à son ordinaire. Clitiphon me l'arracha des mains et, pour prendre occasion de faire quel([uc commencement d'une confidence avec elle, le hn présenta pour le voir, ce qu'elle m'ayant remis, je me vis obligé de le lire; il estoit moitié latin, moitié françois, comme tous ses discours, et voicy ce que c'estoit : « A qao me vobis, sociichurissiml, misera mea sors erlpait, ingressas sum periculosisslmum marc, atque Ideo quxso vos, Messieurs mes bons amis, de prier Dieu qu'il luy plaise avoir pitié de mon ame : car je vois bien que nous sommes tous i)erdus. Jam mi/ii. cernuntur trepidis délabra movcri sedihns, alque adeo unu Enrusqiie Notasque ruant, et jam exonerafa iiavis, et quicquid vestium et merciumjuit in mare projeclam vix itudos nosfere sustinet. » Il me va souvenir que nous l'avions laissé en train de boire, et demande au laquais en quelle yjosture il l'avoit trouvé, qui, se retenant par respect de nous le dire, nous fit assez cognoistre que ce pédant

LA VIE DE DES BARREAUX. 1G2O 4l

csloit en désordre. Cliliphon le presse de nous dire en quel eslat il l'avoit laissé. Le garçon nous dit ingenuement qu'ils estoient qualrc ou cinq qui croyoient aller faire naufrage, comme s'ils eussent esté dans un navire bien en péril ; ils jettoient les meubles de la maison par les leneslres, croyant que c'estoit de la marchandise du vaisseau qu'il falloit jetter dans la mer, et que parmy ceste espouvante, ils ne laissoient pas de boire par intervalles, de se coucher, de pisser devant tout le monde, et de vomir les uns sur les autres ; à quoy la demoiselle tournant la teste, nous obligea de l'entretenir d'autres choses. Clitiphon alloit reprendre sa pointe quand voicy le magistrat revenu de la ville avec de bonnes nouvelles pour nous : il nous dit qu'il avoitassoupy ce tumulte, mais que pour la liberté de soilir nous ne pouvions l'avoir qu'après disner, que luy mcsme nous vouloit ramener à nostre logis. Clitiphon commença lors à se repentir de sa faute, pour la peine que de si honnestes gens avoient prise à la reparer. Ce magistrat estoit un peu cérémonieux ; car il passoit déjà midy, et le disner commençoit à devenir froid, qu'ils estoient encore à l'entrée de la chambre où l'on avoit servy, disputant la porte, et comme nous estions venus sur le sueil, ils se retirent tout à coup, et se consideransl'unl'autre : Allonsdonc, Monsieur. — Monsieur, je n'ay garde, ce sera après vous. — Jésus, Monsieur, que dites-vous ? j'aymerois mieux mourir. — Monsieur, je ne sçaurois pas vous repartir, mais je sçaurois bien me tenir icy tout aujourd'huy. — Monsieur, je ne sçay pas beaucoup de civilité, mais je ne l'ignore pas jusqu'à ce poinct là. — Monsieur, en un mot je veux être obey céans. Le charbonnier fut maistrc dans son logis. J'estois un peu à part, baissant la veuc de honte et haussant les espaules en me mocquant, et en souffrant beaucoup de leur honnestetez fort à contre temps ; à la fin voyant que cela tiroit de longue et que les viandes se gastoient. je lis signe à Clitiphon qu'il se laissast vaincre : il deffera cela à mon impatience, et, passant le premier, ne se peut empescher de dire encore : Monsieur, j'ayme mieux estrc sot qu'importun ; puisqu'il vous plaist que je faille, je mérite que vous me le pardonniez. Je passay aussi à la faveur de ses compliments, et, d'abord que je fus dans la chambre, je quitlay mon manteau et me fis donner à laver aiq^rès du bullet pour éviter la cérémonie, et par là les obliger à n'en point faire ; ce qui me

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iviissil. Clili[)lu)ii lava nwv les fomines ; coslo maisli'csso iiiy donnoit toujours clans la \cur. ci. connue nous fusmcs à table, il no se pouvoit tenir de la regarder avec une passion si apparente, qu'il estoit aisé à tout le monde de s'en appercevoir, et que la fille et luy en rougirent deux ou trois fois. Pour moy, je ne m'amusois qu'à manger de bon appétit, et disois à nostre lioste en passant quelque mot de sa bonne clierc, car tout y estoit délicat et fort bien appresté. Lors tpi'en des repas on a la libeité de |)arler de la cbere que Ton fait, on se traicte ce me semble avec plus de plaisir, cl les tables des grands seigneurs sont odieuses, en ce qu'on passe piesque le repas sans dire mot. Leurs ordinaires, qui pourroicnl passer pour festins si on avoit la licence de les gouster, sont toujours affamez pour moy, à cause de la cérémonie; car j'y trouve de si grandes contraintes et tant de degousts, qu'au sortir de la table il me semble que je viens de disncr dans ces cbasteaux enchantez, 011 les viandes ne sont qu'illusion par où la foiblesse de la veuë trompe les dents et l'eslomach. Autrefois la bonne chère a esté le plaisir des honnestes gens. Ilomcre introduit presque tous ses héros grands mangeurs et grands beuveurs, et la raison y est naturelle ; car une com])osilion robuste, comme elle dissipe beaucoup d'esprits, elle a besoin de beaucoup d'alimens pour la reparer ; pour moy, si peu d'apetit que ma sanlé me donne, je l'employé assez sensiblement, et suis bien aise (ju'on ne me presse point au repas. Ce magistral me fit celte complaisance, car, comme Clitiphon s'amuse à resvei- sur le visage de ceste nouvelle maistresse, l'hoste et moy, parmy les (le\ is et les ragousts, nous fnsmes à table jusqu'à trois heures après midi. De là, il nous fallut retirer à nostre logis : ce que nous fismes un peu ])lustost sans doute que nostre amoureux n'eust voulu ^. »

(i) l^rcmièrc journée, ch. v (Œuvres, W p., iGaS). Le cli. vu donne la suite qui ne s'applique plus à Des I5arreaux, Théophile n'eut pas traité si cruellement son bicii-aiinr.

fJe n'est qn(! dans rrdilioii (le \{')?y.>. que Scndrry a donné aux six chapitres qui constilueid colle l'iriiiirrr juiir/u'-c ](> litre de Fragmenh d'une histoire comique, le véritable litre aurait du cire : (( Fraj^nients d'une auto-biographie de Théophile ».

Il est question dans cette auto-biographie de deux lettres d'octobre iGaS et janvier iGaO que Théophile a adressées à M. de La Pigeonnière et à M. de Caudale, voir le Procès de Tlié<ij)liile, T. 1, p. 555.

Les conséquences du scandale du voAa^e de Tours vont peser, non sur le coupable, mais sur Théophile suspecté depuis longtemps. Sa malchance veut qu'au même moment deux recueils de poésies, l'un très libre : « Les Délices satyrique (sic) ou suitte du. Cabinet des vers satyriquesde ce temps recherchez dans les secrets Cabinets des sieurs de Sigognes, Régnier, Motin, Berthelot, Maynard et autres des plus signalez poètes de ce siècle. A Paris, chez Anthoine de Sommaville, en la Gallerie des Prisonniers, prez la Chancellerie. M.DC.XX, avec privilège du Roy », l'autre, une anthologie des meilleurs poètes du temps : « Le second livre des Délices de la poésie françoise ou nouveau recueil des plus beaux Vers de ce temps, par L Baudouin. A Paris, chez Toussainct du Bray, rue S. Jacques, aux Espics meurs, et en sa l)Outique au Palais, en la gallerie des Prisonniers. M.DC.XX. avec privilège du Roy », soient publiés, le premier avec des vers libertins du Poète de Boussères mais sans sa signature et le second avec })artie des mêmes pièces sous la rubrique par le sieur Théophile. Le i)arti ultra-religieux s'émeut de la débauche d'oljscénités des « Délices satyriques » attribuées à Théophile et à ses amis : Toussainct du Bray, Estoc et Sommaville prennent ])eur. les « Délices satyriques » sont retirées de la circulation ' et une nouvelle

(i) Xous ne trouvons pas d'autre explication à la disparition presque complète des exemplaires dos Délices satyriques Depuis trois siècles environ deux exemplaires seulement sont passés en vente. Notre hypothèse est confirmée par ce fait que le « Parnasse satyrique » qui a motivé le procès intenté à

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édilioii (les « Délices de la l^oésie IVaiiroise » i:;i'Ou])ant le « l^'cinier (sans lomaisoii) » o! le a Second Livr(^ » est inîiné<lialeineiil jnise sous presse : « Les || Délices || (le la j)oésie || tVaneoise. || Ou ;i dci'nier l'ecueil des || plus beaux A'ers de ee lemps |i Corriué de nouA^oau par ses AullKHirs. et au<>'nienlé 11 d'une eslile de plusieurs j'ares pièces non || encore inij)i'iniées. |1 Dédié à Madame la princesse de (^ontv. || A Paris. || (^hez Toussainct du iîray, rue S. Jac(pies. il aux Epics-nieurs, el en sa bouliccpieau Palais. II en la nalierie des Pi'isonniei-s. || M.DG.XX. || Avec privilèu'e du roy'. || » De celle édition cxpur<»ée sont exclus les vers de Théo})liile ([uoiqu'après la p. ()35 tijTfure un titre destiné à l'aire illusion : a Le || second || livre des || Délices de la Ij Poésie Françoise, jj Ou, Il dernier recueil des || plus beaux Vers de ce temps. || Gorriiié de nouveau par ses Autbeurs, el aufiinenlé || d'une eslite de plusieurs rares pièces non !| encore imprimées'. |1 etc. » L'avis de Toussainct du Bray : Le Libraire aux lecteurs essaie de masquer son embarras ; iljjarledes f/c//.r roi tunes des Délices de la poésie franroise qu'il a fail imprimer ces années passées, alors (juc le « Second livre des Délices »

Tlu'opliile, publié en avril i()23 sans privilège, comprend, sur 385 pièces, 176 i)iè(ps des Délices satyriqiies. Comme nous l'avons dit, le Parnasse satyruiae nous parait avoir eu une origine inavouable. Voir le Procès de Théophile, l, I, p. 11"). Sur ces doux recueils, voir le Procès de Théophile, t. T, p. 62, pour les Délices snlyricjues, et t. I, p. ii3, pour le Parnasse salyrique.

(i) In-8 de 12 ir. et 1 180 p. chifF. (la pagination est irrégulièrcj. On trouvera le texte de l'avis « Le libraire aux Lecteurs » dans le t. I, p. 60 de notre Bibliographie des recueils de poésies. — Nous n'avons pas mentionné cette édition diminuée el augmentée des deux livres des Délices de la poésie françoise dans la vie de Théophile du T. I du Procès de Théophile, mais elle figure au T. TI à la liihliographie , p. «87.

(3; Ce titre n'est pas dans tous les excniplaires, il y en a avec la date de 1G21.

datait seulement de quelques mois, il insinue que les pièces supprimées l'ont été sur le désir des auteurs euxmêmes : j'en (ly obnus quelques aulrea (auteurs) qui m'ont J'dil sravoir qu'ils le desiroienl (linsi. En j-énlilé Du Hi'ay avait oublié de consulter Théophile (pii, d'ailleurs averti à temps du danger ({u'il courait, se disposait à quitter Paris pour Londres.

La mort inopinée du marquis Cliarlcs de Liancourt (20 octobre 1620), père de Roger DuPlessis Liancourt et du comte de La Roche Guyon, retarde de quelques jours son départ. Théophile et Des Barreaux envoient leurs consolations à Roger Du Plessis sous la forme de deux odes très lil^ertines'. Voici celle de Des J^arreaux ' :

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