PRÉFACE
Les conséquences du procès intenté par Mathieu Mole, procureur général au Parlement de Paris, à Théophile de Viau personnihant le libertinage, procès qui s'était terminé après deux années })ar l'arrêt du i" septembre 1625 condamnant le poète au bannissement, n'avaient pas tardé à se faire sentir. La propagande libertine, dont les Quatrains da Déiste' resteront la manifestation la plus osée, se trouvait arrêtée du coup ; non seulement elle était définitivement abandonnée au xvif siècle, mais un mouvement en sens contraire, qui a persisté pendant soixante ans au moins, s'est immédiatement dessiné chez les classes dirigeantes d'alors. Il semble que l'élite des membres de la noblesse, du clergé et de la bourgeoisie se soit rendu compte des dangers auxquels ces classes venaient d'échapper et qu'elle ait clierché à en prévenir le retour. C'est rexi)lication qui vient naturellement à l'esprit pour justifier la formation de la Compagnie du Saint-Sacre-
(i) Nous les avons piibliés inlégralcincnl, voir Le Procès de Théophile, T. II, p. 91.
ment ' conçue dès 1G27, l'année qui a suiAd la mort de Théophile, et réalisée avec l'ampleur que l'on sait par Henri de Yentadour, duc de Lévis, assisté de quelcjucs amis laïques et séculiers, dans l'intention de réformer les mœurs, de parer dans la mesure du possil^le aux iniquités sociales, de répandre et de défendre la religion. Il ne s'agissait pas d'une œuvre de bienfaisance sous le contrôle du roi avec tous les bénéfices à en attendre pour ses promoteurs et ses adliérents, mais d'une action s'exerçant dans l'ombre et le mystère dont les membres devaient s'ignorer. Faire des sacrifices de toute sorte, payer de sa personne et de son argent pour le triomphe de ses idées sans espérer ni titres, ni honneurs, ni remerciements, en un mot quoi que ce soit, faire ce que l'on croit le bien dans le seul but de satisfaire sa conscience n'est pas chose si commune qu'elle ne mérite d'être saluée au passage. Quela Compagnie du Saini-Sacrement dans le cours d'une existence de plus d'un demi-siècle ait souvent dépassé la mesure, qu'elle ait eu à l'égard des protestants une attitude franchement hostile, nous le reconnaissons, mais les idées du xvn' siècle en matière de tolérance étaient autres que celles d'aujourd'hui' et il y aurait naïveté à s'en étonner.
(I ) Sur la Compagnie du Saint-Sacrement, voir les remarquables articles de M. Alfred Rcbelliau publiés dans la Revue des Deux Mondes, igoS et 1908, qui citent les travaux consacrés à cette Société. Depuis, quelques nouvelles découvertes de documents relatifs à l'existence de la Société, notamment à Marseille, ont été faites qui ne changent nullement ses conclusions, beaucoup moins favorables que les nôtres, nous nous empressons de l'ajouter ; le point de vue auquel s'est placé M. Rébelliau n'étant pas celui de la défense de la société française contre le libertinage,
(2) Dans la forme bien entendu, les mots changent, mais les procédés restent. En fait il n'y a rien de changé : le môme sectarisme, la môme intolérance
Ce qui est demeuré acquis à l'histoire, ce sont les infortunes soulagées, les créations d'hospices où tant de malheureux ont trouvé aide et assistance, sans savoir de quelles mains ils tenaient cette aide et cette assistance, etc. Quand bien même l'exécution n'eut pas répondu aux espérances, le mobile était généreux, il était de ceux dont Pierre Corneille allait se faire l'apologiste ' : les tragédies de cet immortel génie disputent les cœurs et les àmcs au libertinage, elles exaltent l'honneur et le devoir, le triomphe de la volonté sur les passions, elles montrent aux yeux de la foule le type de l'homme au sens le plus élevé de ce mot.
La Compacjnie du Saint-Sacrement n'a pas seule combattu le libertinage, elle a été admirablement secondée parles grands ministres qui se sont succédé : Richelieu, Mazarin, Colbert. Sauf pendant la courte période de la Fronde, la France a offert un admirable spectacle. Chacun a été à la hauteur de sa tâche. Ce n'est pas sans raison que le xvn" siècle a été appelé le Grand siècle.
Devant un pouvoir fort et résolu, devant une aristocratie ayant conscience de ses devoirs et de ses intérêts, les libertins ont à peine donné signe de vie. Ils ne se sont attaqués ni à la Royauté ni à l'Église, malgré les luttes
régnent aujourd'hui comme au xvir siècle. Si la Compagnie du Saint-Sacrement cherchait à empêcher l'accession dos protestants aux emplois publics, la Franc-Maçonnerie, non moins puissante à l'heure actuelle, se charge de ce soin à l'égard des catholiques.
(i) M. Gustave Lanson a précisé la concordance des caractères des héros de P. Corneille avec la philosophie de Descaries : Voir Hommes et livres, études morales et littéraires, If^'Jô : Le Héros cornélien et le Généreux, selon Descaries.
intestines qui déchiraient cette dernière. Que signifient les propos cyniques que Tallemant des Réaux a mis dans la bouche de quelques douzaines de personnages, et qui ont permis à certains critiques d'insister sur l'envers du Grand siècle ? Ces propos, même exactement rapportés, traduisaient l'impression d'un moment, ils ne sauraient permettre d'asseoir un jugement définitif sur ceux qui les ont prononcés. Les manilcs talions écrites sont infiniment moins discutables, les principales nous ont été conservées dans les manuscrits de nos grandes Ijibliothèques pul)liques ou dans des recueils collectifs imprimés à l'étranger, parce qu'en France le livre, qui est l'instrument par excellence de diffusion des idées, a manqué naturelleinent aux Idjertins du xvn' siècle, ou, quand ils en ont discrètement usé, n'a obtenu aucune attention.
Pendant que les éditions des Œuvres de Théophile de Viaii se multiplient — soixante-dix éditions environ de 1627 à 1696 — non pour les passages épicuriens, mais pour les vers exquis qu'elles renferment — , un seul sonnet, et celui-là chrétien, est au compte de Des Barreaux; Saint-Pavin ne voit le jour que pour de rares pièces pleines d'esprit ; Blot n'est pas imprimé; Cyrano de Bergerac, après sa mort, obtient treize éditions avec son Autre monde mutilé de tous ses passages libertins, le Paris ridicule de Claude Le Petit n'est pubhé qu'à l'étranger et six ans après son supplice ; Lignières a plusieurs poésies éparses dans le Recueil de Sercy qui ne sentent nullement l'athée de Sentis ; les œuvres de Dehénault ont une seule édition, encore ne contient-elle pas son Invocation à
Vénus du premier livre de Lucrèce, elle s'écoule si difficilement que quatre ans après sa mise en vente, le libraire est obligé d'en changer le titre et, quarante ans plus tard, les exemplaires invendus réclamaient un troisième titre ; madame Deshoulières, son élève, et peut-être l'élève de Des Barreaux, a quelque succès, ce n'est pas le côté libertin de ses poésies qui le lui vaut ; Chaulieu et La Fare ne sont édités qu'au xvni siècle.
Et c'est tout.
A côté de ces lil^ertins avoués de mœurs et de langage, les sceptiques ont continué en pleine sécurité Montaigne et Charron. Sans le moindre désir de faire des prosélytes, ils se sont contentés de se croire supérieurs au vulgaire. Leur érudition dont ils étaient hers leur a servi à montrer qu'ils avaient l'esprit liln-e de toute vérité non prouA^ée. Naudé, La Mothe Le Vayer, Guy Patin, Saint-Evremond ont été de ce nombre. Ils fréquentaient la plupart avec Cyrano, Chapelle, Molière et Dehénault chez Gassendi, aussi bon prêtre que philosophe hétérodoxe. En fait les sceptiques acceptaient la religion de l'Etat, la considérant comme nécessaire au bien public. Citoyens respectueux des lois, du Roi et de l'Eglise, ils n'ont pas eu l'attitude active qui sera celle de leurs successeurs au xvnf siècle. Leur mentalité, bien différente à ce point de vue, atteste leur bon sens : ils croyaient à la marche lente mais sûre des idées qu'il n'est au pouvoir de personne d'empêcher. La France de Louis XIV n'est pas celle de la Renaissance, le xvnf siècle est tout différent du xvif. C'est une al)surdité d'affirmer que la société française sans la Révolution
de 1789 serait restée iimnuable, le moule politique et social est en continuelle transformation, les fortes secousses retardent jjlus qu'elles n'avancent la marche du prosfrès.
Restent les liljcrtins politiques', ceux qui, sous la forme de voyages ima<^inaires, ont esquissé des projets de sociétés futures. Cyrano, le premier dans notre pays, a ouvert timidement la voie, nous voyons à sa suite Gabriel de Foigny, cordelier défroqué, avec les Aventures de Jacques Sadeur, Denis Vairasse d'Alais et son Histoire des Sévarambes. Nous les mentionnons pour les mettre à leur place, mais vraiment leur influence a encore été moins marquée que celle de Des Barreaux et de Saint-Pavin.
Le rôle des lil^ertins du xvn" siècle, à l'exception de Théophile, a donc été très exagéré. Ils ont frondé, par dilettantisme et sans arrière-pensée, les idées universellement acceptées. A ce dernier titre seulement, le xx" siècle peut les revendiquer. Ce sont certes des démolisseurs, mais des démolisseurs inconscients alors qu'à l'heure actuelle les démolisseurs sont conscients, mais au fond bien embarrassés de substituer quelque chose de meilleur à ce qui existait auparavant. ' La vérité, M. Desdevises du Dézerl,
(i) Sur les libertins politiques consulter le cours de M. Gustave Lanson dont le texte a été publié dans la Revue des Cours et Conférences : Origines et prenii('ros manifestations de l'esprit philosophique dans la littérature française de 1G75 à I7'|8 ; la premiôre leçon est du 26 décembre 1907, elles se sont continuées en 1908, 1909 et 1910.
(3) Au fond, pour ceux qui ne se payent pas de mots, le christianisme au point do vue social proche l'acceptation par l'homme de son sort, le respect de
non suspect de cléricalisme, l'avoue sans ambage : « Les dissidents de la France catholique, la France libre-penseuse, anti-cléricale et libérale n'a qu'un caractère commun et il est négatif, elle n'est pas catholique, ce qu'elle est, elle n'en sait rien elle-même ; ce qu'elle sera un jour, nul ne pourrait le dire sans témérité; nous n'essaierons pas de le deviner, nous l'ignorons profondément '. »
Ajoutons que l'existence de cette France de demain est un problème qui se pose. Parallèlement à l'affaiblissement de l'idée religieuse et au développement du bien-être la natalité fléchit. Si elle se maintenait seulement au chiffre de 1909 la race française serait réduite à dix millions dans six générations'. A l'heure actuelle les rares provinces où domine l'esprit religieux (Bretagne, Vendée, etc.), sont les seules qui présentent des excédents de naissance. Quand la libre-pensée les ^^énétrera suffisamment, elles viendront au rang de la Bourgogne et autres provinces avancées et, ce jour-là (sauf un changement radical dans les mœurs, bien invraisemblable d'ailleurs) la
l'autorité sans lesquels il n'y a pas de société possible ; au point de vue moral l'amour du prochain, la charité, le mépris des richesses, le triomphe de l'esprit sur la chair, etc., toutes choses assez bonnes en soi et que les mots de justice et de solidarité ne remplaceront jamais. Si le christianisme qui existe depuis 18 siècles n'a fait triompher ni l'amour du prochain, ni le mépris des richesses, il est légitime d'éprouver quelques doutes sur le succès de la nouvelle formule qui nous paraît beaucoup plus matière à discours de politiciens qu'à autre chose. En tout cas la justice ri la solidarité contenues d'ailleurs impiicilemcnl dans le christianisme pourraient parfaitement s'associer, sans se faire aucun tort, aux idées religieuses.
(i) Revue des Cours et Conférences, iG' année, n° 28 — 21 mai 1908. L'Eglise et l'Etat en France depuis i848 jusqu'à nos jours.
(■j) Paul Leroy-Bcaulicu « Le suicide national et le moyen de le prévenir. » Journal des Débals, le 12 juillet 19 10.
Franco aura signe son arrèl de nioi'l. La soi l-disanl libération des intelligences aura produit ce résultai ([u'une nation qui a mis quinze siècles à se constituer en mettra à peine deux pour disparaître de la carte du monde. Si le progrès, tel qu'il est compris aujourd'hui, assure à la France le sort de la Pologne, on est fondé à croire ([u'il donne de fortes illusions à ceiiv qui s'en constituent les champions.
Mais vraiment il serait injuste de mettre au compte des libertins du xvn' siècle une évolution qu'ils n'ont ni prévue ni désirée.
F. LAC[nh'RE.