DES BARREAUX '. APPENDICE. — GARASSLS ET THEOPHILE
Il est vray qu'en ces parolles il n'y a pas d'impiëté formelle : mais elle y est assez formellement, en ce qu'après deux hazards évitez si miraculeusement, il ne parle de Dieu en toute la description de son mal'lieur, non plus que s'il n'y en avoit point au monde. Si un homme de bien, qui fust mort mille fois d'un moindre accident que ces doux là, eust eu de la voix et de la clarté do jugement parmy ces bourrasques, comme il se vente d'en avoir eu, il s'en fust servy, non pas pour descrire ou rymer ses rodomontades : mais pour en faire des actions de grâces à la Providence Divine, qui l'auroit arraché par miracle de si funestes encombres. Si je voulois agir suivant la rigueur de justice avec cet Escrivain, je trouverois treize fautes en ces douze vers : néantmoins pour l'espargner, je n'en veux quotter que cinq ou six des plus signalées, pour faire voir à ses admirateurs que leur estonnement ne vient que d'ignorance.
I. S'il oust eu du jugement, il devoit en la description de ses mal'heurs paroistre pour Chreslien, quand mesme il n'auroit pas beaucoup de créance ; car escrivant parmy des Chresticns le garantissement de deux dangers inévitables, il devoit pour le moins en trois ou quatre pages, laisser couler de sa plume le nom de Dieu, ne fusse que par bienséance ; qu'il prenne garde aux sentimens de plus habiles hommes que luy, quand Ronsard a descrit les mal'heurs de son aagc, il a commencé par l'invocation du nom de Dieu, quand Bortaud a couché si naïfvement le danger du Roy et de la Reyne au passage de la rivière de Seine, il commence par un acte d'adoration à la Providence Divine ; quand Malherbe escrit les hazards que le feu Roy courut en ces conspirations secrètes, qui le portèrent en Lymousin, il commence plus judicieusement et plus Chrestionnement par ces paroles :
0 Dieu dont les bontcz de nos larmes touchées Ont aux vaines fureurs les armes arrachées !
Au lieu que celuy-cy prend le Ciel à partie, et donne un desmentir à la Lune : mais Dieu qui l'a gardée jusques à maintenant du clabaudcment des chiens, la garentira bien des vaines rodomontades de cet homme.
II. Je demande aux bons esprits, qui sçavent juger de la bonté d'une Poésie ce qu'ils diront de ce premier vers : Encor un accident, aussi mauvais, ou pire ; car le remplissage d'un vers par le surcroist des chevilles cstoit passable, il y peut avoir une quarantaine d'années : mais
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niainhMiaiit nous donner de la prose ryméc, pour xcn'w au jmisso/iiieux empire, je n'y voy point d'excuse, que celle qu'on allacha sur la porle de Lucain. comme j'ay dit cy-devant^.
III. 11 dit que c'csloit au milieu de la nuit que le FronI du croissant apparoissoit d'un petit bout de Corne : J'entends aucunement les Enigmes de Symposius : mais je no puis comprendre celle-cy, que le Front du croissant apparoissoit du bout de la corne; car c'est comme s'il disoit, que le visage ou le front d'un homme apparoist par le bout du doigt, ou par le coude: le Front du croissant est au milieu du dcmy rond, il ne peut non plus paroistre par la corne que le front d'un taureau peut paroistre parles ongles : Ou me dira que c'est de la Poësie ; car tel csl le refrain de ses admirateurs : mais je n'appris jamais (jue la Poësie deust estrc despourveuë de jugement pour estrc Poësie : s'il eust dit simplement que le Croissant apparoissoit par la corne : Patience, on eusl trouvé quelque sens favorable à ses parollcs : mais dire que le Front apparoist par la corne, je ne le puis pas comprendre.
1\ . Il dit (|u'oii plein mimiit la Lune se reliroit pour chasser les ténèbres : qui est une Pliilosophie toute nouvelle ; car la Lune se lève en pleine nuit pour chasser les ténèbres, à ce que nous avons appris jusqucs à maintenant, et sa lumière qui est comme le substitut du Soleil, n'est faite que pour chasser aucunement les ténèbres de la nuit, et dire maintenant que la Lune se retire pour chasser les ténèbres ; c'est dire qu'on relire ou qu'on esteint la chandelle pour chasser les ténèbres : c'est tout le contraire ; el je ne scay où cet homme avoit le sens commun, escrivant Ces contradictions, s'il ne l'avoit aucunement troublé par l'appréhension du danger qu'il avoit eschappc.
^'. Une faute de jugement appelle l'autre, quand il ajoustc que la Lune en se retirant chassoit les ténèbres pour jeticr plus d'cifroy dans des lieuv si funèbres : Je voy que la ryme est bonne, si elle estoit accompagnée de raison : car qui s'est imaginé jamais que les ténèbres se
(i) P. 37a de !a Somme théologiqm : « ... Pour ses iinpietez (de Tliéophilc de Viau), lesquelles je ne conçois (juc trop aiscnieiit, je trouve que ses dix vers (les dix preiiiiors du sonnet : Chère Isis, tes heaulcz ont troublé la Nature) en coiitieimonl trois hioii iiol;il)los, c'est à dire plus (pi'll n'y en a dans tontes les œuvres de Lucain, ([uoy «pi'il fiist estime de son temps cl très impie, cl très niativais Poêle, d'où c'est rpic les (Grammairiens cl Critiques de son siècle luy attachèrent ce libelle dlllamaloirc sur le haut de sa porle : H y en a qui disent que je n'enlens rien en Poësie. »