CURE DE TIERCEVILLE. SON PROCES AVEC JACQUES DE BAPAUME
LA CHANSON Qu'lL ENVOIE A AUGUSTE DE THOU, ETC.
Le l^ruit que fit un moment la querelle des sonnets de Jol) et d'Uranie se perdit dans les grondements de la Fronde, dans le déchaînement des passions qui marqua les années iG^S à iG53. En face d'un pouvoir faible et irrésolu, ou plutôt d'une absence à peu près complète de gouvernement, les libertins ne mirent aucune entrave à leurs déportements, il suffit de lire les mémoires du cardinal de Retz, de madame de Molteville. de Montiilat, de Dul)uisson-Aubenay. etc., de parcourir les couplets de Blot, de Des Barreaux, du chevalier de Rivière, de Fieubet, et ])robablement même c(Uix de Saint-Pavin s'il élait possible de les dislinguer des autres, pour conslater à quels excès le liberlinage de la pensée et de l'action était arrivé.
388 l.V \ lE DE SAINl -l'A\ l\. l()^|()
Los fi'oiuloiirs ot les lîia/nriiis iravaicul rion à (M-aiiidro. ils poiivaicnl en loiilo lilx'i'lo coiunicllrc les |)iros Im'pitiidos à la condilioncopeiKlanl (ra[)parl(Mni' à la iiohUvsso cl (rapj)roclier du Coadjiileiir, do (k)iidô ol do (Jaslon d'Orléans, lous trois (railleurs dij^iios j)ar loiirs idoos ol parleurs mœui-s d'otro à la tolo de co momeiuoid. Saiiil- Pavin lie le dissimule pas. le ])orlrail qif il traec duprinee de (budé, si grand par d'autres côtés, a le niérilo (\e rexaclilude, il a dû l'envoyer à Des Barreaux, un des inlinies de Condé dans ses beuveries à liuis clos ' :
I\"attens pas de moy le portrait Du plus grand héros de nostre a (je.
Tu vois tous les jours son visage, Tu sçais s'il est beau, s'il est laid ;
A'e vois- tu pas qu'il est Ineii Jait ? Quel est son esprit, son courage ?
Je ne puis à son avantage T'en dire plus que Ion n'en sçait.
Tu vois qu'il vit en galant Jiornme Dans tous les sentiniens de Rouie, Pour luy Vénus est sans attraits :
Quel enq)ortenu'nt à nui Muse !
Tirsis, sans y penser, je Jais Le portrait r/ue je te refuse.
le dizain qu'il adressa au Prince esl encor(> plus oxplicito, il dissipe toute équivoipio :
(i ) Noir p. af).'!
LA VIE DE SAI.NT-l'AMN. iG/jf) 889
Quand on parle de vos exploUs
Soit dans la paix, soit dans la rjiierre.
On vous compare quelquefois
A celuy qui donna des lois
Au maistre de toute la terre.
De votre honneur je suis Jaloux :
Ce parallèle me fait peine ;
César à le dire entre nous
Fut bien aussy bougre^ que vous,
Mais jamais si grand capit<dne -.
L'illustre guerrier permettait certaines lamiliarilés à ses compagnons de plaisirs !
Les troubles de la rue, la lutte entre le Parlement et Mazarin, la guerre civile en un mot dérangeait toutes les habitudes de Saint-Pavin ; il détestait la solitude, aussi se montre-t-il plus assidu près des rares amies qu'il avait encore à Paris, on le voit si souvent chez Marguerite de Rives ^ femme de Paul PaNcn, conseiller d'Etat et inten-
(i ) Le mot bougre n'avait pas le sens qu'il a aujourd'hui, il sous-eulcndait, accompagné du libertinage d'esprit, des mœurs particulières.
Le comte de Coligny-Saligny a dit du Grand Condé dans ses Mémoires : « Le bougre qu'il est, et je le maintiens bougre sur les Saints Evangiles que je tiens en ma main, le bougre donc, avéré, fiefîé, n'a que deux bonnes qualités, à savoir de l'esprit et du cœur (dans le sens de courage)... »
(a) Nous reproduisons le texte de ce dizain tel qu'il est donné par Voltaire, il est très atténué dans le Recueil complet des poésies de Saint-Pavin, p. !\S et '19, où il présente les variantes suivantes ;
Quand on parle de vos exploits Et dans l'Amour et dans la guerre.
César à le dire entre nous Fut bien aussi galant ([ue vous Mais jamais si grand capitaine.
(3) Marguerite de Rives, mariée à Paul Payen mort le 7 mars iC)')'S à en eut une fdle Paule qui épousa à i4 ans Hugues de Lionne.
SgO LA VIE DE SAINT PAVIN, lG5o
dant des finances, que les mauvaises langues le cliansonnent cruellenienl :
Saint-Pavin, cette ame impie N'a pu trouver d'autre amyc Ny souffrir d'autre entretien Que la femme d'un Payen.
Celte accusation d'impiété est fornmlée toutes les fois que SCS contemporains s'occupent de lui. Il est certain qu'il la méritait.
A 55 ans, Saint-Pavin est un vieillard presque impotent, mais nulle préoccupation ne trouble encore ses veilles ; sa fermeté d'àme était loin d'être parta«jée par Des Barreaux et il le lui dit :
Tir sis, je sens à mon dommage Que nos sens s'émoussent enfin :
Des plaisirs J'ay perdu rasage, Et Je ii'ay plus le goust si fin.
Les caresses d'un jeune page Qui me vient trouver le matin, Ne me touchent pas davantage Que Jeroient celles de Catin.
Mon esprit baisse et se relasche.
Rien ne me plais t, rien ne me fiische, Sans regret je nie vois finir :
L'indolence J'ait mon étude; Je nay pas mesme inquiétude Pour les choses de l'avenir.
LA VIE DE SAINT- PAVIN, l63l Sgi
Il est lieureux de s'arracher au luinuJte de la Fronde le jour où madame de Se vigne rentre, a})rès la mort de son mari, de l^retagne à Paris (novembre iG5i), mais la goutte l'oblige à plusieurs reprises à se rendre aux eaux de Bourbon'. La vie y était monotone, elle se passait à boire de l'eau sans soil et à Ijouder sur son ventre, véritable supplice pour un épicurien :
Toujours boire sans soif, faire mauvaise chère, Du médecin Grifet demander le conseil, Voir de mille perclus le funeste appareil Se trouver avec eux compagnon de misère.
Si tost qu'on a disné ne sçavoir plus que faire, Eviter avec soin les rayons du Soleil, Se garder du serein, résister au sommeil, Et voir pour tout régal arriver l'ordinaire.
Quoy qu'on meure de faim, n'oser manger son sou, Tendre docilement les pieds, les mains, le cou. Dessous un robinet aussi chaud que la braise.
Ne manger aucun fruict. ny pasté, ny jambon, S'ennuyer tout le jour assis dans une chaise. Voilà, mes chers amys, le plaisir de Bourbon-.
Un M. d'Eragny, avec lequel il correspondait chaque jour, eut le mauvais goût de lui envoyer une é])igranime dont voici le trait final :
(i) IJourbon-L'Archanibault.
(■>.) Ms. ex meis. Ce sonnet est posléricur à lOJi, mais il n'en donno pas inoins une idée exacte de la vie dos malades à Hourijon-L'Arcliambault dans la deuxième moitié du xvn" siècle.
392 l.A \li: DE 8A1.\T-PAM>. lGJ2
El je foinparc ta vertu Au l)ois qui fait nosire viniKible.
11 a coininc loy lame noble VA eomme toy le eorp.s tortu.
Sainl-Pavin lui irpoiidil :
Je liose plus culrcr en lice.
TircLs in'd fait un inuuvais tour, Soit sans dessein, soit par malice.
Je sens (ju' il frappe comme un .sourd.
cl (Il le iviK'Ouli'ant à la i'oiilainc il lui lit mauvais visage. Surpris. M. (TEraii-uN lui dil : a Je n'eusse jamais creu qu'un aussi lionnesle homme que M. de Saint-Pavin eut pris le party d'un aussi foutu corps que le sien' ». Nous if^norons la riposte de Saint-Pavin, mais certes M. d'I^^ra- Lrn> n'a pas eu le dernier mot.
Nous avons encore sur son st\jour à Bourbon une lettre adressée à un de ses intimes qui lui avait tenu compagnie pendant sa cure thermale. Nous pensons qu'il calomnie les médecins de Hourl)on. son imagination rabelaisienne leur prête un rôle (]ui sortait tout à fait de leurs atli'ibutions. Petites méchancetés d'un malade qui leur gardait rancune de rinefïicacité du traitement !
Si ce qu'on doiht à ton mérite M'obtbje à te rendre visite, Lestât maUieureux d'un perclus, Qui languit et qui ne sort plus, Avec Justice m'en dispense, El reproche à ta nonchalance,
(i; liR'dit. I)iljl. iiJil., Ms. fonds ïi. ifji'iô.
LA VIE DE SAINT-PAVIN. l65a SqS
Ou plutost à ta (lare lé Que J 'appelle inhamanité.
D'avoir passé mainte semaine Sans une fois prendre ki peine De venir voir en mon logis Si Je suis mort, ou si je vis.
Quand tes estudes et tes veilles, Qui promettent tant de merveilles, Te tiendroient si fort attaché Qu'elles t'en eussent empesché, Tu me devois quelque message Par un laquais ou par un page ; N'importe qu'ils fussent si beaux Que ceux que nous vismes aux eaux.
Ah ! Tircis, retournons en boire !
Qucuid je repasse en ma mémoire Ces plaisirs que nous avons eus ; Des gcdans que nous avons veus Les festins, et les sérénades Que s'entre donnoient les tribades ; Les bizarres emportemens De tous ces malheureux amans.
Les fureurs sales et hardies De leurs impudiques manies ; Les adresses des médecins Qui, pour complaire à leurs desseins, Les font sous des voûtes pollues Bcdgner ensemble toutes nues ; L'avarice de ces faquins.
L'imposture de tous leurs Ixnns ; Un peu confus, je te confesse Que je ris de nostre foiblesse.
Mais ces abus m'ont diverti, J'en regret d'en estre parti.
Lors tes douces mélancolies Dans le récit de mes folies Trouvoient d'agréables momens.
Et tes plus nobles sentimens
LA VIE DE 8A1M-1'AVI\, l652
lii-iUdiis jturloul cuniiiK' cii lu veine, Me J'oisoienl uablier ma peine.
Mon anie preste d'expirer Pour le eonnoistre el l'admirer Resveilla loule sa ptdssance.
J'eus de loy tant de complinsance Que dans Ion espril j'ay eonnu Mon vice aimé de ta vertu. Vembarras des grandes ajjaires, L'interest des partis contraires Ne divisaient point nostre Cour.
Nos Muses s'yfaisoient l'amour, Et l'intrigue de quebpies belles Bornoit nos soins pour les nouvelles Aux heures de nostre loisir :
Elles faisoieid nostre plcdsir, Et leur procédé doux ou rude Nous coustoU peu d'inquiétude.
L'espoir seul de la guerison Nous coulait Icdmable poison Dont le malade s'infatue, Tand'is que la douleur le tue.
La Parque qui nos jours Jiloit Alors ses ciseaux ajjlloit A dessein d'en couper la trame ; Mcds la fermeté de nostre ame La surprit ; la mort s'esloigna, Et sa rigueur ne m'espargna Que pour rendre mon are/dure Cent J ois plus fascliease el plus dure, Puisque de le perdre et souffrir M'est plus cruel que de mourir.
S'il te reste quelque tendresse.
Flatte le désir qui me presse De te voir et l'entretenir; Tu m'as promis ton souren'ir.
Et la me doibs, quoy que tu fasses, Ton estime et tes bonnes grâces.
LV VIE DE SAINT-PAVIX, lG5o l65/l 3()')
La froideur de Ion ainilié Augmente mes maux de moitié.
Sans m'en plaindre Je l'ay soufferte.
Mais pour n'en pas craindre la perle, Il faudroit l'avoir moins connu Ou que je fusse devenu Moins curieux des belles choses Le printemps n'aura plus de roses, L'hiver donnera des moissons, Dans l'air voleront les poissons, Les oiseaux nageront sous l'onde. Il faudra que tout se confonde.
Avant que tu sois effacé De mon cœur où je l'ay placé.
Le souvenir de Sainl-Paviii persistait chez ses amis qui s'étaient associés à la fortune de Condé. Dans une lettre envoyée de Bruxelles à Gaston d'Orléans, retiré à Blois, Marigny ' fait le dénombrement de la petite cour du vainqueur de Rocroy, la liste des personnes qui la composent est longue ; quand il arrive au président Viole, le beaufrère de Des Barreaux, un des ennemis les plus acharnés de Mazarin, il écrit :
Le Président qui vous estime Et qui cent fois tirant avec vous un prime
Vous fit voir qu'il estoit chagrin Beaucoup plus que ne l'est son amy Sainct Pavin,
En attendant que le Ciel fasse naistre
Un temps propre à son retour En dépit du destin, il est en cette Cour
Plus enjoué qu'un petit maistre-.
(i) Jacques Carpenlier de Marigny, voir sur cet auteur notre Bibliographie des recueils collectifs de poésies.
(2) Lettres de Monsieur de Mariyny (marque à la Sphère) A la Haye. Chez Antoine La Faille dans la Grande Salle de la Cour, IGoiJ, iii-12, p. 37.
Ce petit volume a dû être imprimé sous les yeux de Marigny ou par le soin d'un de ses amis.
Sqô la me 1)l: sai.\t-i'avi\. iGô,")
l^c prrsidciil \ iolc devail atlcndrc' ciiKi on siv ans eiiooiv a>aiil dv rciilrci' à Paris avec (^ondé'.
Ohlij^v j)ar ses iiinriiiilés à se Icnir désormais à l'érarl, Sainl-Paviii. loul à fait philosophe, ne réciiniinc pas contre la destinée, il acrej)te lesconj)s du sort avec une grande séréiiilé. l/aiinéc \('h)^) lui appoi'le la nouvelle de la mort de Blot. Autant le soimet de Des Barreaux est eni]M'(Mnt d'une certaine mélancolie^', autant la spirituelle épilaplie (jue rime Saint-PaAin pour leur ami comnum est dé{)ourvue de toute sensibilité :
Cy-gist lut dnctruv non commun Qui peu sçdVdiit et fort hahilr Prescha souvent, Jamais à jeun, Et comprit tout hors tEvarujile.
En homme sage et bien sensé, Du présent il a dit merveille, Du futur ce (ja il a pensé I\e s'est resvelé qu'à Uoreille :
Mais chose un tient pour vérité Que jamais il n'en a douté.
Celte liberté (resj)ril lui permc^t de dire son mot quand l'occasion s'en présente et ce mot est presque toujours décisif. Le lanieux poème de Jean Chapelain a La Pucelle (d'Orléans) » dont on pai-lail de])uis 1687, réputé par
(i; Condé, dans son accord avec Mazarin en 1660, eut soin de sauvegarder complèlcmenl les intérêts du président Viole ; ce n'était d'ailleurs que justice. (2) Voir p. ai 5.
LA ME DE SAIM-l'AVIX, lG56 397
avance le chcf-d'œiivro des chefs-d'œuvre épicjues, est imprimé pour la première fois eu lOoO. six éditions sont enlevées en dix-huit mois, c'était un succès... de curiosité et une déroute littéraire. Chapelain est accablé d'épigrammes les plus mordantes, notamment pai' Lignières ' ; Saint-Pavin a la main plus légère, il ne mord ])as, il égratigne jus([u'au sang :
Je vous diray sincèrement Mon senlunenl sur la Pucelle :
L'art et la grâce naturelle S'y rencontrent également.
Elle s 'explique fortement, Ne dit jamais de Ijaga telle, Et toute sa conduite est telle Qu'illafaut louer hautement.
Elle est pompeuse, elle est parée, Sa beauté sera de durée, Son éclat peut nous él^louir ;
Mais enfin quoiqu'elle soit tjelle, Rarenwnt on ira clic: elle.
Quand on voudra se divertir.
Crut-il avoir été Irop loin'? le sonnel suivant atténue le sel du premier :
(i) Nous donnerons dans le t. Il de cet ouvrage une notice bio bibliographique sur Lignières.
(i) Chapelain a été en butte une seconde fois aux traits de Saint Pavin, à propos de son ode sur la Paix el le Mariage du Roi, en 1G60 :
J'(iy VII Cl' (ju'a /(lit Chnjxddin Sur la pai.r cl le maricuje ; Celle ode esl toute de la main Dont il traça son grand ouvrage.
ÔÇ)S l.A VIF. Di: SAINT-PAVIN. 1 667
y'ujdis rcnlrclifii des ruelles, (Jliapcldin. lu t'es (illiré, Par ton Uive tant désiré Bcdueoup d'eslùne cl cent querelles.
Ceux dont les censures cruelles
Jnjuslemenl font déchiré.
De jidousie ont soupiré
D'y trouver des finîtes si l)ellcs.
Les grands hommes, dans tous les temps. Furent en butte aux ignorcms.
Nous l'en voions servir de preuve.
Ton docte ouvrage est S(ms pareil, Consoleloy, mesme il se treuve Quelque tache dans le Soleil.
La lir partie du roman de a Clélie » parut en 1657, elle portait au lili'e. comme les précédentes, le nom de Georges de Scudérv, gouverneur de Notre-Dame de la Garde, mais elle était de sa sœur Madeleine. Cette troisième partie renfermait le portrait de madame de Sévigné crayonné avec esprit :
" La ])rinccssc Claiinlc (madame de Sévigné !) a les yeux bleus et i)lcins de feu. Elle danse merveilleusement, et ravit les yeux et le cœur ; sa voix est dotice, juste et charmante, et elle chante d'une
Pdiioiil o/i le trouve sçavanl,
El tonte/ois assez souvent
On critujiie sa poésie ;
Il escriroit plus à sonfiait
S'il oublioit une partie
l>r ccnl Ix'Ups clioses qu'il srait.
LV VIE DE SAIXT-PAVIN, lÔÔy 899
manière passionnée. Elle lit J)caucoup, quoiqu'elle ne fasse pas le l)el esi)rit. Elle a appris la langue africaine (ilaliennc) ; elle chaule certaines petites chansons africaines (italiennes) qui lui plaisent plus que celles de son pays, parce qu'elles sont plus passionnées. Elle aime la gloire... et elle a tant de jugement, qu'elle a trouvé les moyens, sans être ni sévère, ni sauvage, ni solitaire, de conserver la plus belle réputation du monde, et de la conserver dans une grande cour où elle voit chez elle tout ce qu'il y a d'honnêtes gens, et où elle donne même de l'amour à tous les cœurs qui en sont capables. Ce même enjouement qui lui sied si bien, et qui la divertit en divertissant les autres, lui sert encore à faire agréablement passer pour ses amis beaucoup de gens qui voudraient, s'ils osaient, passer pour ses amants. Elle agit avec une telle conduite, que la médisance a toujours respecté sa vertu, et ne l'a pas fait soupçonner de la moindre galanterie, quoiqu'elle soit la i)lus galante personne du monde. Aussi dit elle en riant qu'elle n'a jamais été amoureuse que de sa propre gloire et qu'elle l'aime jusqu'à la jalousie. Quand il le faut, elle se passe du monde et de la cour et se divertit à la campagne avec autant de tranquillité que si elle était née dans les bois. Eri effet, elle en revient aussi belle et aussi gaie que si elle n'était bougée d'Erico (de Paris). Elle gagne le cœur des femmes aussi bien que celui des hommes. Elle a surmonté l'envie et la médisance. Elle écrit comme elle parle, c'est-à-dire le plus galamment et le plus agréablement qu'il est possible. Je n'ai jamais vu ensemble tant d'attraits, tant d'enjouement, tant de galanterie, tant de lumière, tant d'innocence et de vertu; et jamais nulle autre personne n'a su mieux l'art d'avoir de la grâce sans affectation, de la raillerie sans malice, de l'enjouement sans folie, de la propriété sans contrainte, et delà vertu sans sévérité, n
Cet éloge méconlenle pour la seconde fois Sainl-Paviii qui aurait voulu que la charmante marquise n'entendit d'autres flatteries que les siennes, il lui manifeste sa mauvaise luimeur par ce sonnet :
Sapho faisant une peinture De llieroine de ee temps,
^oo i.\ viK nn s\iM l'VMN. i(ir)7
(j'oil l'ohlhjcr. inaifi. à mon sens.
Son pinceau liiyfaif une injure.
Sans doute une vertu si pure N'est jxis matière de romans, Pour exprimer ses agremens L'art l}aisse et cède à la ncdure.
De fjnuids /'toges entasse:
En disent trop et pas asse:.
Elle auroit mieux fait de se taire:
('Aarinte a de divins appas.
Et son mérite est un mystère
Qu'il faut croire, et n'expliquer pas.
Madame (le Sévif>-né se doutait l)ieii qu'il ue protestait (lue ])oiu- ta forme et dans Fintention de lui apporter un nouveau lril)ut de louau^rcs. II (>\j^riniail d'aillevu-s son alTeclion si délicatement loulos les fois ({ue Foccasion s'en pr(^sentait (pi'elh^ devait en (''tre pi*ofond(''nient touchée. S'ahsentait-elle un joui' cm deux, elle recevait à son retour ini hillet de ce «jfein'e :
(^e billet (pic je cous envoie.
Marquise, vous dira la joie Que Je me sens de vostre retour.
Votre absence, quoyque d'un Jour, M'a troublé (F une estrange sorte; Cela, Je crois, ytcu vous importe :
Aussy ne vous l'ay-Je pas dit Pour embarrasser vostre esprit.
Mais, diles-moy. Je vous en prie.
De vostre bizarre partie Quels ont esté les passe-temps ?
A vous dire vray, force gens,
LA VIE DF, S.VINT-PAVIX, l6j- '|OI
Si VOUS ('liez un peu imniis scuje, Penseroient mal d'un lel voïugc ; Aussy ful-il hors de saison, Elfaict sans rime et sans raison.
Je n 'en comprends point les myslères.
Si c'eusl esté pour des affaires, L'abhé K qui si bien les entend, Vous eust suivie au mesme instant ; (le n estait pas aussy, je pense, Que sur un cas de conscience Vostre esprit J'ust nml asscuré.
Car vous aviez vostre curé.
Et ton me tiendroil ridicule De vous croire femme <) scrupule.
Ce n'esloit pas pour veoir Vesou, Sur le (((/ntjereu.r petit trou Dont vostre dent est menacée :
Vous aviez une autre pensée.
Et ce mal estoif trop léger Pour l'ous exposer au danger D'eslre attaquée ou d'estre prise.
Dis-moy. cruel destin, pourquoy Xe m'as-tu pas Jalct un Rocroy ?
En dussiez-vous estre offensée Je vous eusse en nudle troussée ; El quand on trousse ainsy les gens.
On va bien loin en peu de temps.
Par le vent la Juppé haussée.
El le desordre du mouchoir Cent autres beaulez nous fait veoir.
Qui donnent de bonnes pensées Pour celles qui nous sont cachées.
Quand on est sur ces hauts dadas On a peur de tomber à bas :
De son, ravisseur on s'approche.
On se prend, à tout on s'accroche.
(\) L'abbi- do Coulangos, son nnrlo.
4oa L\ VIE OK SMM-l'AVlX. I G58
El sans penser à ce (/ii'ofi fuit On embrasse eeluy (pi' on hayt ; On s'adoueil, on injurie, Onjlafle, on se met en furie, El l'on se laisse aller enfin, Moitié f(j ne moitié raisin.
Dieii.r ! (jue ma passion est forte ' Man/iiise, voïc: oi'i se porte L'e.rtr<irn<j(niC(' d'un amant Oui se lldlle itans son tourment !
Saiiil-Pavin se souvenait de temps en temps qu'il était père. En iG58, la cure de Tiercevillc' étant devenue varante, il use, le oS) oclohi'e, en raveur du fils (ju'il avait eu de Maruuerite de Pieniie cl nui élail enli'é dans les Oi'dres, du droit (\v ])!rsenlalioji à révè(|iie de lîa}eu\ (pi'il ti'uait de sa (jualilé d'abbé commendataii'e de Notre-Dame de (ireslain\ L'abbé Denis Sanguin, })rélre du dio(*èse de Paris, fut ai^ivé dès le •2'] octobre par Mj^r F. Servien : il sueeédail à Julien Mabeust. Le 3i octobre il est installé j)ar Jacques Lejeune, ciu'é de (x^ullond)ières-sur-Seull('s, doyen rural de GreuUy ' ; mais en septend)i'e iGOi. Denis
(i) Los drclarations de la tonii)oralilc do l'abbayo do (iioslain failos on \\'^n ol l'iCxj iiidiquoiil parmi los pnssossions do l'abbaye lo/7r/ de Tiercovillo on la vicoinlc de Hayonx ot le droit de pn'sonlalinn à l'éj^lisc do Tiorcovillo, dans lo diocèse de Haycux ((^h. Bréard).
(2) Nous donnons ci contre lo f.ic-siiniio de col acte do présontalion. On en trouvera la traduction à VAppciuIlcc.
(3) Ro«,àstre du cliapitre do riivèclié de Haycux n" -Ï.W, f° i48. Co ronislio est eu très mauvais état, le dos no tient plus, il est dérelic par Ihumidit;- ot les vers. Il y a des pages presque illisibles. Nous devons ces détails à \\. Bornier, arcbivisto du (Jalvados, qui s'est montré foi I aimable à notre égard, nous lui devons également l'indication des actes dos :>.- ol ;5i octobre i05S (pii fiiicnl
Acte de présentation à la cure de l'église Saint-Martin de Tierceville (village de 34 feux au xvni" siècle) par Denis Sanguin, abbé comtnendalaire de l'abbaye Notre-Dame de Grestain. en faveur du fils Denis Sanguin, prêtre, qu'il avait eu de Marguerite de
Octobre i658.
f-z-^^jj^ l'k. V '4 -.* m 7 :•
-^ ^itj^ÇK*^, ^
Voici d'après G. Demay, Inventaire des sceaux de la Normandie, la description du sceau de Saiiit-Paviu ci-contre : Ecu à la bande accompagné de trois glands en chef, de trois roses et de deux serres en pointe, timbré d'une mitre et d'une crosse. Sans légende.
Sanguin le fils était mort ou avait ('lé appelé à un autre poste, François Gouët se ti-ouvanl alors lilulaire cle la cure de Tierce vi lie '.
Souvent à court (rargent, Saint-Pavin apportait une âpre té particulière à vouloir solutionner en sa faveur les litiges que soulevait l'administration des biens temporels de son aljbaye ; il se refusait à abandonner la plus faible parcelle du revenu des prieurés qui en dépendaient. A-t-il toujours ol)tenu gain de cause ? Si on lit les deux factums imprimés en iGDg, au sujet du prieuré de Sainte-Scliolassc, près de Séez, au lendemain d'un arrêt favorable du Conseil du Roi et rendu sur la production de deux titres primitifs, l'un de io5o, l'autre de 1 167, on a le sentiment qu'il était devenu un babile procédurier normand, aimant la cbicane et plaidant pour le plaisir de plaider. En l'espèce il paraît avoir eu tort ; mais il a peut-être par ses hautes relations fait triom])her sa cause. Sur pièces nous serions disposé à solutionner contre lui le différend : il s'agissait d'une fraction des dîmes du prieuré de Sainte- Scholasse revendiquée par Jacques de Bapaume, de la Préceptoriak' de Séez". Qu'il nous pardonne du haut de
insinues dans les registres de l'Evêché le i" novembre par les soins de Denis Sanguin le fils, qui signa à la suite. On trouvera ces actes à VAppeiuUce.
(i) Grâce à l'obligeance de M. Poulain, instituteur à Tiercevillc. nous savons que la cure de Tiorceville a été de 1G62 à 1687 administrée par François Gouët. Voici l'état des registres provenant de la cure : le registre de iG^i à ifi^O est tenu par Louis Lemoine ; de ilj'iy à 1G60, pas de registre; do lOfio à lOGa. registre réduit à une feuille, pas de signature; de 1GG2 à i()87, tenu par t'rançois Gouët ; 1688 pas de registre ; i(38y à 1717, tenu par Charlcs-I''rançois Caille.
(2) On trouvera à l'Appendice le factum de Saint Pavin et la réplique de Jacques de Bapaume. Ces deux pièces sont intéressantes parce qu'elles montrent combien de litiges pouvaient s'élever entre les bénéficiaires des dîmes.
'|,)', I,\ NIE DE SAINT-PAMN, iGGo
sa (lernioro tl«Mtieurc cette appréciation irrévérencieuse (les magistrats du xvn' siècle el un junenienl téméraire, probal)lement mal fondé !
Est-C(^ pour opérer un dérivaliCà c<^s mes([iiin(^s pi'éoccupations qu'il lente une incursion sur le terrain de la politique aucpiel il élail resté jus([ue-là à ptui ])rès étranger ?
Quelle mouche l'avait pi([ué, s'élait-il énui des bruits (pii avaient couru un inslaut du mariage du roi avec Marie de Mancini ? Personne n'ignorait le violent amour de Louis XIV pour la nièce du Cardinal, l^e coup de théâtre qui sul)sli tuait l'infante d'Espagne à celte dernière était un coup de maître de Mazarin. il l'aisail lond)er tous les calculs misérables qu'on lui prêtait. Cet événement et ses conséquences sontrol)jet d'une clianson que Saint-Pavin envoie à son ami Jacques- Auguste de Thon', ambassadeur en Hollande, le frère de l'infortunée victime tle Uiclielieu :
Durant que vous estiez en France, Le inonde fvondoit hanltemenl, I\'e pouvant souffrir l'Einiiienrc :
On l'adore présentement.
Lustii cru ?
On le croioit d'intelligence Avec don Louis de Haros, Pour troubler l'Espagne et ta France ; Ils ont mis seul tout en rejtos'.
Lus tu cru ?
(i) Jacques Augusto de Thou, pivsidful d'une des chaïubrcs des EnqucLes, puis ambassadeur en Hollande, élail le Tds du président de Thou l'iiisloriographe mort le i- mars 1617 et de sa seconde femme Gasparde de La Chaslre.
L\ VIE m: SAINT P.VVIN. l6()I 4o5
I/.s ont coiirlii le nuiriœje De ilnf aille et de noslre Roy, Contre la volonté. Je croy, De V Empereur, dont il enraye.
Lus tu eru ?
Aucun ne voulait espouser Les niepces de Son Eminence :
Maintenant, on voit refuser Tous les plus grands seigneurs de France. Lustu cru ?
Le généreux et grand Condé Qui s'opposoil ù nos conquesles.
Au lieu destre à la Cour J ronde.
Est le dieu de toutes les Jestes.
Lustu cru ?
Dans Londre à pré.sent les bourgeois t\e veulent plus de république :
Aimant mieux obéir aux rois Qu'à la puissance tyrannique.
Lustu cru ?
Lorsque Beaufort n'estait pas sage, . Il faisait aux hcdles l'amour :
A présent nos dames de cour Le recherchent en mariage.
Lustu cru ?
Mazarin ne devait pas survivre loDfrteiiips à son triomphe. Il meurt le 9 mars iGGi. Sainl-Pavin lui consacre une épitaphe qui respire une haine violente :
Aujaurd'huy, grâces à la Parque, I\aus voyons rangé sous ses loix Un tyran, sans eslre monarque.
Qui fut plus riche que nos Rois l
4o6 LA VIE DE SA1M-1'AVI\, 1G61
Il pUhi toutes nos provinces.
Il emprisonna tous nos Princes, Contre ceux de son ordre il fit un attentat ;
Enfin et l'Enlisé et l'Etat De ses noires fui-eurs devinrent les victimes, Cependant quelle honte ! il Jinit dans l\^clat, Et nous rend à sa mort complices de ses crimes ^.
Pourquoi uolre épicurien se transforme-t-ilen Juvéual? Quel peut être le motif qui lui a inspiré une telle diatribe ? -\ous en sommes réduit aux suppositions ; ce n'est pas à coup sur Tamour du bien public qui le guide, est-ce une rancune personnelle ' ') Avait-il tenté près de Mazarin quelque démarche mal accueillie? L'anioar-j)ropre froissé, l'intérêt rendent féroces et 6'aint-Pavin dut se payer sur la bête le jour où il n'eut plus à en craindre le courroux.
(i) Inédit. Saint-Pavin a comiiosé une autre épigranmio inédite sur la mort du cardinal Mazarin :
Jules autrefois commandoil au Sénat,
Aj)rès sa mort à trois Rome fut asservie
Jules en France durant sa vie
A seul gouverné tout l'Estat :
Dieu veuille que sa mort ne puisse éti e suivie
D'un pareil triumvirat.
Les triumvirs étaient Le Tcllicr, Hugues de Lionne et Golbert.
(2) Saint-Pavin n'avait jjas toujours professé les mêmes senlimcnls à l'égard de Mazarin, en voici une preuve... de la veille (1660) :
Quand on pense aux longues fatigues
Que le donnèrent les intrigues De tant d'ingrats contre toy mutinez ; Quand nous voïons à tes ])ieds les couronnes Te demander la paix (jue tu leui- dormes ; Quand tu nous rends nos Princes csloignez :
Jules, tout le monde t'admire, On plaint tes maux, on vante tes bontez.
En parlant de toy l'on peut dire
11 a soulTert; et nous a raclielcz.