‹ Discours à l'étranger et au Canada [microforme]Chapitre 3 sur 83 · L'HOMME ET L'ŒUVRE · texte numérisé non relu

L'HOMME ET L'ŒUVRE

La constitution non écrite de l’Angleterre, disait un jour Gladstone, offre un tissu d’illogismes et de contradictions. Grâce au bon sens des hommes qui s’en servent, elle donne cependant d’excellents résultats dans son fonctionnement. Ainsi, elle est mise en œuvre par un Conseil—le Cabinet— et cependant vous chercheriez en vain dans les statuts du Royaume-Uni une seule ligne autorisant son existence. Le Roi, la Chambre des Lords, les Communes, mal disposés les uns envers les autres, Pourraient se faire échec et disloquer la machine. Et que dire de l'autorité des précédents, si importante à Westminster ? En vertu de cette pratique de suivre les décisions d'autrefois, l'erreur commise en une circonstance ne peut-elle pas se reproduire dans une autre ? Nous supposons un cas extrême, mais n’est.il Pas possible ?

Il y a encore bien des choses qui semblent anormales

vi INTRODUCTION

dans le système anglais adopté au Canada. Ainsi, quoi de moins raisonnable, en apparence, que la critique violente qui éclate dès que l'autorité décrète un acte administratif? A peine est-il rendu public, que les propos les plus hasardés remplissent l'air, La décision ministérielle est absurde, sans raison d’être, voire même susceptible de conduire le pays à la ruine. Comment fixer son jugement au milieu de cette Babel d’epinions divergentes, de ce confit de raisonnements spécieux ? L’observateur impartial regarde, déconcerté, Mais vienne le calme après la lutte ; toute cette poussière de mots qui, pour l'obscurcir, charge l’atmosphère, se dissipe comme la bale au souffle du crible, et s’envole pour ne laisser que le bon grain : à savoir les faits sérieux de la politique gouvernementale. Le recul de quelques années suffit Pour qu’aussitôt les faits se dessinent en relief précis, dans la vraie lumière qui permet de les voir avec impartialité.

La politique de tous nos gouvernements a subi cette épreuve de la critique acerbe, de la critique quand même. Malgré ses exagérations, malgré souvent son injustice, elle rend des services signalés en servant de modérateur et de contrepoids à un Pouvoir qui, sans cet examen, serait exposé à verser dans les pires abus, Heureuseent, il y a toujours appel, après quelques années, des jugements trop hâtifs ou mal inspirés.

Le temps est-il arrivé d'apprécier l’œuvre du gouvernement Laurier ? Pouvons-nous, dès à présent, prévenir le jugement de l’histoire ? Il semble que, sur bien des points, il soit loisible de devancer l'opinion de la postérité, car

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l'opinion la plus intéressée — celle des contemporains — laisse entendre que la solution donnée aux problèmes passés est de toutes la plus logique et la plus équitable qu’il était bien possible de trouver, En vain chercherait-on à en

indiquer une autre, mieux adaptée aux nécessités, aux inéluctables vicissitudes de la situation, si périlleuse par son instabilité, en raison même des conflits d'opinion et des doctrines Propres à chaque province, à chaque nationalité.

Le régime Laurier, éclairé Par les lumières d’un esprit large et prévoyant, a donc fait vivre le Canada, depuis treize ans, dans une atmosphère de sereine prospérité, On sent qu’une main ferme autant que modérée ne cesse de donner le Coup de barre qui tient le vaisseau en dehors des récifs et loin des Parages dangereux. Le pilote qui le dirige est bien connu; nul homme politique, à raison des qualités de son esprit et de la dignité de son Caractère, n’a pénétré plus avant que M. Laurier dans l'affection du peuple Canadien, C’est sur ce sentiment universel que repose sa Puissance, osons dire sa dictature; car lorsque le peuple sollicite la domination d’un homme et s'y soumet, avec enthousiasme, comme on l'a vu rechercher celle du premier ministre, c’est bien une dictature ; mais combien diffé rente de celle qu’évoque d'ordinaire ce terme!

Depuis quarante ans, trois Personnages ont soutenu leur rôle, avec grand éclat, sur la scène politique. A côté des figures marquantes de sir J. Macdonald, de Cartier et de Laurier se rangent sans doute des Personnalités de premier ordre; mais, soit à car “e des circonstances ou de l’absence de cette occasion, de cette heure, de cette minute si impor-

x INTRODUCTION

tante qui ne se présente Pas pour tous et qui révèle la va. leur d’un individu, elles n'ont Pas pesé du même poids sur les destinées du pays.

Le nom de Cartier est devenu synonyme de courage dans la lutte et de sagesse dans l’action ; il rappelle avec quelle prévoyance cet esprit avisé a su enfermer dans l'autonomie provinciale les organes essentiels à notre existence natiouale et religieuse. Macdonald a consolidé et complété l’œuvre de l’union des provinces, avec le concours d'hommes de valeur, comme Galt, Tupper, Brown et Chapleau. Mais l'influence de ces hommes n'a pas été analogue à la supré matie de Macdonald, de Cartier et de Laurier ; elle n’a point dominé leur époque.

La prééminence de M. Laurier ne lui est Pas venue soudain, comme, Pour ainsi parler, le coup de foudie de l'amour, Elle n’a Pas pris son essor, ni grandi d’une seule envolée. Non ! Sa puissance s'est édifiée par 4es efforts continus au milieu d'obstacles à travers lesquels son talent a fait la trouée en s'imposant. Ce qui est encore aussi surprenant que sa marche ascensionnelle, c'est la persistance de son prestige au point culminant. Quoi de plus perfide que la popularité, cette force ydi d'ordinaire laisse retomber sitôt sur le 801 ceux qu’elle élève dans les flamboiements d’une gloire fugitive, Certes, le début de M. Laurier à Québec, en 1871, retentit comme l'éclat du clairon ; Mais re n’était encore que la note initiale d'un talent incomparable. Ce talent devait s'affirmer avec une maîtrise révéletrice d’abord à la Chambre es Communes, lors de son dis-

cours (1874) sur ’insurrection Riel, mais surtout à sa

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