‹ Discours à l'étranger et au Canada [microforme]Chapitre 4 sur 83 · L'HOMME ET L'ŒUVRE XI · texte numérisé non relu

L'HOMME ET L'ŒUVRE XI

grande conférence sur le libéralisine (1). Plein d’élan dans la phrase oratoire, avec un style d’une belle tenue littéraire, l'orateur sortait ici des banalités d'usage, en vue de clore un chapitre de l'histoire politique du parti libéral canadien et d’en inaugurer un nouveau encore imprévu. C'était une rupture avec le passé. Il ne s'agissait plus des chimères démocratiques qui avaient bercé les rêves, aussi généreux qu’irréalisables, des ultra-démocrates de l'Avenir. Le parti libéral allait désormais descendre des hauteurs de la cité nouvelle, asile d’une félicité toujours entrevue par les réformateurs de tous les temps, mais jamais atteinte, pour rechercher les moyens plus pratiques de pousser le pays dans les régions du progrès possible,

Cette conférence coupait les ponts entre les derniers lieutenants de Papineau et le Parti libéral régénéré. Dès lors, la population canadienne fut rassurée sur les projets de ce groupe. La lutte entre les deux partis en présence pouvait s'engager sur le terrain de la pure politique, sans malcatendu et sans équivoque. La conférence sur le libéralisme, par sa signification et sa portée, constituait pour son auteur une brillante prise de possession du commandement des libéraux dans la province de Québec. Elle eut l’importance et le retentissement du manifeste d’un chef d’Etat à tout un peuple,

C'est bien l’éloquence qui a porté M. Laurier, d’une étape à l’autre, dans la continuité de sa marche victorieuse, du modeste village de Saint-Lin à la législature de Québec, et

(1) Conférence Prononcée à Québec au mois de mai 1977,

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plus tard, au poste suprême dans les conseils de la nation, au château de Windsor, aux triomphes de Londr,s et de Paris, Mais cette éloquence ne s’appuie-t-lle pas sur des talents de premier ordre qui la relevaient elle-même? Assurément, sa parole, si elle n'eût pas été fascinatrice, n'aurait point réveillé les échos d’une façon aussi retentissante, car chez lui les idées et les sentiments, par leur élévation, valent par eux-mêmes, 1] convient, toutefois, de l'affirmer; de nos jours, sans l’éloquence les plus riches facultés chez un homme public courent le risque de rester incomprises, Mais qu’on veuille bien s'entendre. N’appelons pas éloquence le torrent de mots sonores, vides, qui souvent, hélas ! inonde de son abondance l'esprit du peuple, Vain bruit sans écho et stérile faconde, L’éloquence en soi, c’est la parole au service d’une intelligence forte et pondérée, Insistons de nouveau sur ce point; le don très marqué de la parole est aujourd’hui presque indispensable pour arriver au pouvoir, Un homme, eût-il le génie de Richelieu, si la nature ne l’a pas doué des dons de l'orateur, n’a que faire d’aspirer à souverner le peuple.

Dans la bouche de M. Laurier, la parole se plie à toutes les exigences de multiples situations au T'arlement, sur la place publique et aux réunions électorales. Tantôt elle se développe, avec un Charme prenant qui ravit ses auditeurs ; tantôt, dans les grandes crises, où il faut faire vibrer Chaque fibre du cœur Populaire, elle procède Par attaques foudroyantes qui laissent dans l'âme la trace des profondes indignations de l’orateur. A quel paroxysme émotionnel,

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Par exemple, n’a-t-elle pas soulevé le peuple autour de la tragédie de Riel ?

Le port et la tenue de l’orateur, sa haute taille, le signe de distinction impressionnante répandu sur sa vivante phy- #onomie, concourent Puissamment au succès de sn parole, Mais ces qualités éclatantes forment-elles seules la per. sonnalité puissante de l'homme d'Etat? Toutes présupposent les dons naturels de Prévoyance et de Connaissance, sans lesquels, 12 Souvernement des Peuples tombe dans l'in. cohérence, dépourvu de direction suivie, comme le navire deyenu le jouet d’une voussole affolée, Ne faut-il pas de plus aux gouvernants ces leçons de l’histoire, nourries d’ensei-

Quel Canadien, plus que le premier ministre, a demandé au passé ses enseignements ? Qui a mieux mis à profit l'expérience des grands hommes d'Etat, ses prédécesseurs ? Dans les longues années de sa solitude à la Campagne, toute l’histoire du monde a Passé et repassé sous ses yeux. Son esprit avisé et curieux s’est complu à Comparer les diffé. rents régimes, leur action sur les différents peuples. $’il a pu conclure que le même système ne pouvait également convenir à tous, il lui a semblé, aussi bien, que nul instrument de règne n’est mieux approprié que la Constitution anglaise aux besoins des sociétés modernes, éprises de démocratie,

Est-il possible de trouver ailleurs plus de sagesse et plus d’esprit de suite dans les projets, plus de patience, de sangfroid, dans les crises que dans les annales politiques de

XIV INTRODUCTION

l'Angleterre ? 8j la France règne actuelleme Par le génie artistique, l’éblouit par] Îl est admis que la scie tradition à l’Augleterre, De Ja révolution de Cromwell sont nées la liberté politique et 1 Plus puissant, plus vaste que celui après 1789, la France c berté qui serait la même

aux utopies d’un Souvernement de Jacobins, c l’absolutisme le plus révoltant, Aussi, M, Laurier, grâce à ses études, était. bien armé Pour la lutte et Pour la solu. tion des difficultés, lorsqu’{] prit le pouvoir, Voyant par delà l'horizon restreint du + il a pu envisager les événements et mesurer les Conséquences de la conduite à

suivre pour donner aux affaires une direction Conforme à l'intérêt général du Canada,

A son arrivée aux Communes (18

74), au lieu de se jeter dans la mêlée, il s’est lo

ngtemps {Lknu à l'écart, absorbé des hon.mes et du fonc.

Quel champ d’études n’avait-il Pas alors sous les yeux ! Quelles puissantes Personnalités à l’œuvre que les Macdo. nald, les Mackenzie, les Blake, les Tupper, les Dorion et les Fournier, tous dans la maturité de leur talent ! Pas un qui ne fut de tai..e à être premier ministre. Mackenzie occupait alors ce Poste. Esprit d’une droiture inflexible, il man-

quait, il est vrai, d'envergure dans les idées et d’une cer-

LE dt, A

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taine souplesse de Caractère, Faut-il l'en blâmer ? 11 ne déplaît pas trop de se trouver en face d’une barre d'acier, au milieu de pantins de cire. Self made man, enfant de ses œuvres, il n'avait pas acquis la culture intellectuelle indispensuble à un chef de Souvernement,

Se tenant en face de lui, Macdonald possédait, jusqu'à l'exagération, toutes les qualités qui faisaient défaut à son adversaire, si toutefois 1a duplicité, la ruse, développées à ce point, sont des qualités, L'art de manier les hommes qu'ignorait Mackenzie, servait ndmir blement Macdonald, Même il ne se faisait Pas faute d'abuser souvent de cet art,

flattant les mérites de celui-ci, exploitant les faiblesses de celui-là. Parlementaire de race, plein de souplesse, il était rare qu’il ne sortit Pas, comme en se jouant, des pires mauvais pas. Il excellait à appareiller les voiles du navire du côté où soufflait le vent. Après vingt ars de profession de foi libre-échangiste, on le vit soudain se faire protectionniste, Napoléon disait un jour que si, au lieu de brusquer la solution des difficultés, on s'en remettait au temps, elles se pourraient résoudre toutes seules. Sir John s’accommodait de la temporisation comme d’une méthode de gouvernement. Cette façon de se hâter lentement lui valut d’un Indien le sobriquet “ d’old to-morrow ”. Sous les ap- Parences de bonté et de bienveillance, il cachait une volonté de fer — qualité indispensable à tout premier mipistre. Comble de l’habileté chez lui, il réussit, en fin renard qu’il était, à atteler au char de son succès des ennemis par ailleurs irréconciliables, les orangistes d’Ontario et les catholiques de Québec. A tout prendre, Macdonald fut un

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chef de parti et un premier ministre aussi complet qu'on le peut désirer, Sa longue présence au Pouvoir, avant et après l'union des provinces, témoigne de sa sagesse, de son savoir, faire et de son art de &ouverner, Vrai Machiavel, ce poli. tique retors !

Tout autre se montrait son premier lieutenant, sir Charles Tupper. Autant Macdonald Procédait avec calme et une grâce souriante, autant une ardeur belliqueuse — probablement simulée — brusquement emportait Tupper. Il fonçait sur l'ennemi avec rage, comme sl espérait lui porter le Coup fatal, Cette combativité se prodi. &uait trop souvent Pour avoir toujours l'effet désiré, Sir Charles n’en était Pas moins un homme d'Etat émérite, Beaucoup plus Pratique que sir John, c’est Tupper qui, au retour des conservateurs au pouvoir en 1878, a ronçu et exécuté le projet du premier Transcontinental Canadien. Il n'eut pas son égal comme homme d’action. Lorsqu'il fut appelé, à la dernière heure, à devenir premier ministre en 1896, une foule de questions l’attendaient au ministère, S’enfermant avec ses chefs de bureau, il règle en une journée l'arriéré des affaires accumulées, par inertie adminis-

trative, depuis six mois.

Sir Wilfrid vit aussi à l'œuvre,

pendant les dernières tnnées de leur vie Parlementaire,

Dorion, honnête homme s'il en fût, et avocat remarquable ; Cauchon, le politique d’alors le plus versé en droit constitutionnel, muni d’un immense répertoire de connaissances encyclopédiqies ; Four. nier, ministre de la Justice, au sens juridique très étendu,

auteur de la loi qui a créé la Cour Suprême, Deux causes

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paralysèrent le succès de Fournier: son arrivée tardive au Parlement et une certaine difficulté à parler la langue anglaise,

Gardons-nous d'omettre dans nos souvenirs M Blake, homme de talent exceptionnel, Son père fut un des «!éputés les plus remarquables, au temps de Lafontaine ; le fils à continué les traditions de la famille, Chef des libéraux, à la suite de la retraite de Mackenzie, jusqu'en 1887, il a mené son parti à la bataille aux jours sombres de l’adver. sité. Après la défaite de 1878, ses amis étaient revenus au Parlement, affaiblis et démoralisés, Main l'extraordinaire éloquence de Blake ranima leurs espérances et reforma les rangs. Il aurait été difficile de trouver un parlementaire plus versé dans la science du droit, plus convaincant dans l’argumentation. C'était merveille de l'entendre sonner la charge contre le gouvernement, Sa puissance de raisonnement était si pénétrante qu’elle atteignait jusqu'à ses adversaires. Si la carrière de M. Blake ne s’est point prolongée assez longtemps au Parlement pour lui permettre d'arriver au poste suprême, constatons que son influence s’y est fait souvent sentir à l'égal de celle d'un premier ministre ? A M. Blake revient l'initiative d'avoir mis un terme au dernier vestige du privilège royal dans la question du droit de grâce. En faisant décréter qu'à l'avenir l’expression de gouverneur général signifierait toujours le gouver-

»eur en Conseil, il étendait la responsabilité des ministres à tous les actes du gouvernement.

Les actes les plus méritoires d’un homme d'Etat ne sont pas toujours les plus ostensibles, les plus apparents, Per-

xvu INTRODUCTION

sonne ne sait, par exexmple, à quel point l'immense influence de ce grand citoyen s'est exercée dans sa Province, pour dissiper les préjugés de religion et de rave et calmer les passions prôtes à s'enflammer.

rat surtout comme avocat qu'il est resté sans rival, Sa connaissance du droit et sa puissante dialectique l'ont rendu le maître du barreau canadien, De l'aveu de tous les juges du Conseil Privé à Londres, jamais la vetence jurtdique et le sens légal canadiens n'ont brillé d'un plus vif éclat que dans les plaidoyers de M, Blake.

Maintenant que ce vieil athlète, représentant du droit, invincible sous les coups d'adversaires acharnés, plie sous les étreintes d'une cruelle maladie, saluons en sa personne le grand caractère qui sit mettie sa force au service des minorités, Inelinons-nous profondément devant l'avocat de l'Irlande, réclamant ses droits; le défenseur des Métis opprimés et des faibles contre les forts, C’est le trait de sa vie militante qui honorera le plus sa mémoire !

Au milieu de cette floraison de brillantes intelligences, le jeune député 4’Arthabaska se trouvait placé à souhair pour apprendre la stratégie parlementaire et profiter de l'expérience de ses aînés dans Ja arrière, Tout en s’impré. gnant de la tradition, il sut rester lui-même sans imiter ses devanciers, Rien ne sert dans la vie de se presser ; il suffit de partir à point et d'attendre son heure. Aussi ne se prodigue-t-il point, Durant les quatre années du régime Mackenzie, il ne prend qre rarement la parole. Son meilleur discours de cette époque est son plaidoyer sur Kiel (1874). Ministre en 1877, il ne fut pas appelé à

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prendre souvent la parois, La direction apparienait à M. Mackensie qui, aceanarant Presque toute la besogne ministérielle, ne laissait à nos collègues que de rares occasions de le suppléer (1).

Le retour de sir John au pouvoir (1878) permit à M, Lau: rier de prendre son élan, L'opposition est une excellente école, C'est là que l'en winitie au secret de la bataille parlementaire, L'absence de la responsabilité qui s'attache au pouvoir laisse à l'orateur une plus grande latitude dan l'attaque, A droite, au banc des ministres, la solidarité ext absolue ; le député de la gauche, s'il s'avance trop n'en- Kage que soi-même,

Lorsque M, Blake lui lègua sa succession au Loste de chef de l'opposition, M. Laurier avait déjà gagné ses chevrons et ses galons d’or, C’est dès lors un généralissime accompli.

Aussi, voyez avec quelle maîtrise il prend la direction du parti? On dirait un vieux parlementaire ayant eu sa genèse, sa formation au Palais de Westminster, tellement la science du droit et de la politique apparaissait dan. ‘ous ses discours et dans sa tactique. Ces qualités s'affrmèrent davantage et brillèrent d’un plus vif éclat, le jour où le pouvoir passait entre ses mains, C’est le propre des choses humaines d’être toujours dirigées par un seul homme, monarque absolu ou premier ministre, Ouvrez l’histoire : à tuutes les pages, vous y verrez une individualité supérieure imposant sa volonté à ses adhérents. Dans le système soidisant du gouvernement du peuple par le peuple, c'est en-

(1) M, Laurier était entré nu ministère de l'accise en 1877 et il abandonna le pouvoir avec son chef en octobre 1878,

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core un chef qui souffle seul à la masse le mot d'ordre qui la fait marcher. Le régime de Sir Wilfrid est bien conforme à la tradition historique. Maître absolu au Parlement, il sent sa volonté communiquer la vie et l’action, de son fauteuil aux derniers sièges, et de la Chambre à la foule qui vote. Loin de donner l'impulsion elle ne fait que la subir, souvent avec la plus belle inconscience, Tout le parti libéral a été entraîné dans son sillage.

Dirons-nous que le premier ministre conserve au pouvoir son attitude de l'opposition? Non, sa manière s’est profondément modifiée. Si la direction suprême au Parlement Jui appartient, elle est tempérée par la modération et la géné. rosité, Son éloquence, moins agressive que jadis, prend des airs presque paternels, et si l'opposition abuse de son privilège d'attaquer les actes du ministère, si la critique de MM. Borden, Foster et Monk tourne à la violence, il ne s'en émeut nullement et ne sea irrite point. C’est son rôle de calmer les flots soulevés. Dix-huit ans passés à gauche, dix-hui: ans passés à monter chaque jour à l’assant du pouvoir, lui font excuser des emportements qu’il a connus. Son expérience des jours de l'opposition l’incline à l’indulgence et il est plein de condescendance pour des colères d’ailleurs impuissantes,

Un autre trait de son Caractère, c’est le tact, l’esprit d’à Propos, et l’intelligence qui le font sortir des difficultés en apparence inextricables, comme s’il s'agissait d’une affaire banale, Le mot qui caractérise la situation lui vient toujours à point. Ainsi avec quel art n’a-t-il pas expliqué, à Londres, le rôle des Canadiens-français au Canada ?

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