RAISONS DU SUCOËS DE 8SIR WILFRID LXVII
coloris de révolte. Dans ce torrent de paroles qui ont remué nos ancêtres, peu d’idées, peu de pensées, quelques rapprochements historiques entre la situation des Canadiens du temps et celle des colons américains à la veille de la Révolution. Ce flot de mots s’abat sur la foule en périodes intermina%les, incorrectes, pleines de mots retentissants. Un homme de l’époque, auditeur assidu de Papineau, nous disait : “ Jamais, dans ses appels au peuple, il ne manquait ‘ de lancer cette phrase, en appuyant longuement sur chaque syllabe : “ Le gouvernement britannique est un gouvernement tyrannique. ” Grand orateur, il fut, fatalement, orateur monocorde.
Chauveau, c’est l’antipode de Papineau dont il subit longtemps le prestige. Autant le second était emporté, violent, autant le premier se montrait pondéré, calme, étudié. Chauveau rappelle l’orateur acadéanique, bien plus que le tribun. Sa parole, qui vise toujours l’élégance de haut vol, passe par-dessus la tête de la foule. L’organe est plut(t désa-
gréable, le geste court, il y a dans toute sa personne une
certaine mièvrerie qui choque ; son éloquence, qui manque quelque peu de virilité, fait penser à un homme élevé par les femmes. Ce n’est qu'après l’avoir écouté quelque temps, qu’oubliant ces côtés désagréables, on trouve du charme à son éloquence si élevée. Il force l'admiration par la beauté de la phrase. Rien n’égale à ce point de vue l’admirable prosopopée qui couronne son discuurs à la mémoire des braves tombés sur les plaines d'Abraham. C’est écrit à l’antique ; on reconnaît, en le lisant, l’homme qui a vécu dans la fréquentation de Corneille, Racine et Fénelon.
LXVIN INTRODUCTION
Voyez aussi la belle ordonnance de ses harangues ; la phrase rythmée, la cadence des mots, la gradation des raisonnements pour amener l'effet voulu. L’exorde, préparé avec art, amène, selon les règles, l'exposé du sujet qu’il traite, pour finir en une péroraison où l’orateur concentre tout son élan, C’est un pur classique, plus captivant à lire qu’à écouter, le plus littéraire de nos orateurs.
Tout est contraste dans la variété des talents des hommes. Chapleau ne ressemble ni à Chauveau ni à Papineau, sans rappeler Laurier, C’est une nature exubérante, la plus richement douée qui soit, mais une nature: débridée, sans frein, un torrent que l’art et l'expérience n’ont pas toujours canalisé. Doué de la plus belle voix dont on ait le souvenir, on pourrait l’appeler le ténor de la tribune, si cette expression n'était pas désobligeante. 11 y avait toujours plaisir à l'écouter, même sans le comprendre, tellement sa Parole caressait l'oreille de sons harmonieux. En face du peuple sur le husting, il fut incomparable, Ses succès sur le tréteau populaire n’ont jamais été égalés. I1 avait tout pour séduire, entrainer les masses : traits d’une distinction patricienne, avec une abondante chevelure tombant jusqu'aux épaules, une tête olympienne, telle que les artistes de l’antiquité en imaginaient pour figurer leurs dieux, enfin tous les dons du théâtre. Sa présence imposait « si d'occasion, il se trouvait en face d’une foule rebelle, son prestige avait vite raison de cette colère. Maîtriser, dompter un auditoire mal disposé n'était qu’un jeu pour Chapleau.
Les gens qui ne parlent jamais s’érisent en juges impia-