SOUVENIRS LXXIX
lieu de ce concert de félicitations et de réjouissances, au milieu de ces chants d’allégresse.
Le jeune tribun jeta des épines au milieu des fleurs ; il déchira le voile du temple, et dissipant les nuages d’encens qui enveloppaient le sanctuaire, il porta une main sacrilège sur les idoles,
“Le tableau qu’on a mis devant vous, est-il bien, dit-il, l'expression de la vérité ? Je ne saurais accepter cette manière de voir. On dit que nous sommes riches et prospères. Le sommes-nous vraiment ? Interrogez toutes les classes de la société, le négociant, le banquier, le marchand, l’homme des professions libérales, l’agriculteur, le simple artisan, et partout, suns exception, vous constaterez une gêne, un malaise, un état de souffrance et de langueur dénotant qu’il y a mal quelque ; art... Voilà la vérité ! Voilà la véritable situation ! Aveugle qui ne la voit pas ! Coupable qui, la voyant, ne l’avoue pas... C’est pour nous, uous surtout Canadiens d’origine française, un devoir de créer une industrie nationale... .. .. ..,.
“ Nous sommes environnés d’une race forte et vigoureuse, d’une activité dévorante qui a pris l'univers entier pour champ de travail.
“Je suis jaloux, en tant que Canadien-Français, de nous voir éternellement devancés par nos compatriotes d’origine britannique, Nous sommes obligés d’avouer que, jusqu'ici, nous avons été laissés en arrière, Nous pouvons l’avouer et l'avouer sans honte, parce que I fait s'explique par des raisons politiques qui n’accusent chez no'is aucune infério-
rité... Mais les temps sont changés, et le moment est venu d’entrer en lice avec eux. Nos pères, jadis, ont été ennemis; ils se sont fait, durant des siècles, des guerres sanglantes, Nous, leurs descendants, réunis sous le même drapeau, nous n’aurons plus d’autres combats que ceux d’une généreuse émulation pour nous vaincre mutuellement dans le commerce, dans l’industrie, dans les sciences et les arts de la paix. ”...
Lorsque Laurier termina, dans une péroraison éclatante, son éloquente philippique, la Chambre lui fit une véritable ovation ; les applaudissements éclatèrent même dans les galeries. Jamais, depuis Siméon Morin —; ce météore brillant si tôt disparu — personne n’avait fait dans la Chambre de Québec un début aussi triomphal. Le monde des lettres tressaillit à la vue de cette étoile de première grandeur qui se levait à l’horizon de la patrie, et salua avec transport les premiers accents d’une éloquence si classique, si parfaite. Voici le portrait que je faisais de Laurier, à cette époque:
SOUVENIRS
“Grand, mince, figure pâle, chevelure brune, souple, abondante, regard posé, un peu rêveur, physionomie douce, modeste et distinguée, avec une teinte de mélancolie qui inspire la sympathie...
“Voix douce et sonore, phrase claire, limpide, style vif, élégant, diction charmante, langage superbe, du beau français, des pensées élevées, des aperçus frappants, des horizons lumineux, des coups d’aile magnifiques, quelque chose qui charme, intéresse et porte la conviction dans les Ames... de l’éloquence enfin, l’éloquence d’un honnête homme et d’us esprit supérieur. ”