DISCOURS A LIVERPOOL
Le premier voyage de sir Wilfrid à Londres en 1897 s’est fait dans des circonstances d’un caractère tout spécial, de grandeur et d'importance. Il arrivait dans la capitale de l’Empire pour représenter le Canada à la Conférence impériale et au moment des fêtes organisées pour célébrer le cinquantième anniversaire de l’avènement au trône de la reine-Victoria. Le monde avait les yeux fixés sur cette conférence où les premiers ministres de toutes les colonies étaient appelés à traiter de leurs intérêts communs, et de ceux de la métropole, non comme des dépendances de cellesci, mais plutôt comme ses alliés.
Spectacle unique dans le monde, spectacle plein d’enseignements même en Europe, où les colonies de la France et de l'Allemagne ne jouissent d’aucune parcelle d'autonomie.
Sir Wilfrid eut un double rôle à jouer; il lui failait représenter le Canada à la Conférence et ensuite, aussi, aux grandes démonstrations publiques sur lesquelles se portait l'attention de l’univers. La première de ces réunions où les Anglais aiment à voir leurs hommes éminents traiter les
grandes questions politiques, eut lieu à Liverpool. La British Empire League avait invité le due de Devonshire à faire une conférence dans cette ville, le 12 juin.
Le noble lord ne Pouvait manquer, dans une circonstance comme celle-là, de parler du Canada ; il le fit avec un tact exquis. Le fait le plus saillant de son discours qu’il importe de rappeler ici, est l'approbation donnée à la tentative hardie faite Par le Canada nour se rapprocher de l'Angleterre et identifier davantage ses intérêts commerciaux avec ceux de la métropole, au moyen de la préférence accordée aux importations anglaises au Canada. Citons cette partie de son discours, Après Pays du monde avaient que l’Angleterre leur av du progrès international,
“Il est agréable d’ tère tout différent, crois, plus digne d’hom
coup sûr dans ce qui mérique du Nord. Ces
unes ont été conquises ; palement par une populanôtre et professant une re-
ligion différente ”.
Puis il a ajouté :
“Nous avons la bonne fortune G’être les premiers à accueillir sur notre sol le premier minietre du Canada, qui ne représente pas seulement une de nos co’ onies, mais la fédération de huit de nos colonies ; un homme d’Etat qui, accepté par toute la population, canadienne-française aussi
bien qu’anglaise, symbolise la réalité et la vitalité de cette fédération. (Applaudissements.) /
“Nous le saluons avec une satisfaction d'autant plus grande que la première mesure qu’il a présentée au Parlement est un jalon, et nous le croyons un jalon de longue portée, posé sur la voie d’un rapprochement avec nous (Applaudissements) : Preuve éclatante du désir des hommes d'Etat canadiens, d’accord avec le peuple canadien tout entier, d'ajouter à notre propre puissance la force qu’il a tirée de ce régime de fédération et de resserrer les liens qui nous unissent plus étroitement et, nous l’espérons, d’une façon définitive. (Applaudissements.)
“ De tous les représentants de nos colonies, qui, dans cette heureuse année, visiteront nos rivages, aucun à coup sûr ne recevra une bienvenue plus chaude que le premier ministre canadien qui a fait ressortir par son propre exemple la vertu que possèdent nos libres institutions et qui écarte de la voie les obstacles d’ordre religieux et national. ”
Au banquet qui a suivi la conférence, le principal orateur a été M. Laurier que le public était impatient d’entendre, et qui avait dû jusque-là, pour suivre le programme arrêté d'avance, résister aux appels réitérés qui lui avaieut été faits. Son magistral exposé des idées canadiennes a été accueilli avec une attention particulière et un sentiment général d’enthousiasme.
C'était la première fois qu’un orateur canadien-français, maniant avec cette aisance la langue anglaise, se trouvait en présence d’un auditoire anglais ; et ni l’auditoire, ni le public canadien qui suivaient de loin, avec un intérêt qui s'étend à tous les partis, l’homme d’Etat placé par ia fortune politique à notre tête, et en une telle lumière, ne pouvaient rien souhaiter de mieux que la façon dont il s’est acquitté, dès cette première rencontre, du rôle élicat et superbe qui lui était échu.
M. Laurier place, dans le discours qu’on trouvera plus loin, au premier rang des événements qui ont marqué le règne de la reine Victoria, l’évolution qui s’est accomplie dans les relations entre la Métropole et les Colonies, et qui en a véritablement transformé le caractère, Il a fait passer tout d’abord sous les Jeux de son auditoire le tableau de ce qu'étaient, il y a soixante ans, ces relations, Il n’en a pas dissimulé les ombres, Cette situation était au Canada, at:l dit, “aussi mauvaise que possible, ”
Graduellement tout a changé, et du sein de la Colonie à surgi un peuple qui, tout en gardant le lien colonial, est déjà une nation. C’est la première fois dans l’histoire qu’on voit ainsi une colonie en possession des droits d’une nation. Ces droits, le Canada, pour sa part, entend les exer. cer dans le sens d’une union plus complète avec l’Angle-
terre. Il a pris l'initiative de l'adoption d’un tarif préfé. rentiel en faveur de la Métropole. Le problème est posé, et c’est à l'Angleterre de le résoudre, Il faudra qu’elle avance, ou que le Canad2 batte en retraite, Il serait singulier de voir la nouvelle politique fiscale échouer par le fait de l’Angleterre elle-même,
Jusqu'ici le Canada a eu toute liberté de frapper à sa guise de droits élevés les produits anglais. Cette liberté sera-t-elle entravée par des actes auxquels il est resté étranger, alors qu’il veut les frapper de droits moindres ?
Analyser davantage le discours du premÿ-- ministre serait lui enlever une partie de son charme, Aussi nous nous hâtons de le mettre sous les Yeux du lecteur,
Mio», MESSIEURS :
Le lord maire de Liverpool a bien voulu m'appeler à répondre à ce toast ; il a parlé de moi avec une bonté dont je sui: confus, et que je ne sais comment reconnaître. Quant aux acclamations
qui ont retenti Dre le nom du Canada, ma patrie, a été prononcé, je n’oublierai jamais leur signification.
Le Oanada est un noble pays. Quoiqu’en puissent penser 1 ; étrangers et nos concitoyens des autres colonies, nous, Canadiens, avons peine à croire qu’il en est un autre aussi beau sous le soleil.
Au Canada, on a depuis longtemps résolu les problèmes de la tolérance religieuse, de la liberté civile et politique, et on pourrait imiter avec fruit ces solutions dans d’autres parties de l'Empire. Notre ami, le lord maire, vient de vous le rappeler, ce pays fut autrefois une colonie frarçaise. Mais les Canadiens d’origine anglaise et les Canadiens d’origine française ont appris à se comprendre, à s’estimer et à s’aimer.
Le sort des luttes politiques et la volonté du peuple canadien m'ont élevé au poste qui m’a fait assumer, avec l’aide de mes collègues, la grande responsabilité de gouverner le pays. C’est à mon titre de premier ministre que je dois l'honneur de représenter le Canada aux fêtes jubilaires et de déposer aux pieds de Sa Majesté la Reine notre hommage de respect, de loyauté et de dévouement,
Vous avez, Milord, parlé des gloires du règne de Sa Majesté d’une manière qui ne laisse rien à ajouter. Le règne de Victoria fera époque et uera une ère nouvelle dans l’histoire. Il vivra dans la mémoire des hommes, à raison des faits merveilleux qu’il a vu s’accomplir: — l’expansion littéraire, le développement des arts et des sciences, leur application au bien-être de l'humanité ét à l’avancement de la civilisation — mais surtout à raison des hautes qualités même de la Souveraine, qui, on peut le dire sans exagération ni flatterie, a su conquérir l’amour de tous ses sujets. Parmi les événements qui ont signalé le long règne de Sa Majesté et valu à l’empire britannique sa situation inouïe de grandeur et de stabilité qui étonne le monde, le plus remarquable, j’ose le dire, est l’évolution — car c’est une évolution — qui a transformé l’attitude de l’Angleterre à l’égard de ses colonies. Il y a soixante ans, lorsque Sa Majesté est montée sur le trône, le continent australien, qui occupe aujourd’hui une place si importante dans la vie politique et commerciale de l’Empire, était pratiquement une terre inconnue ; on avait une idée vague de son existence, mais c'était à peu près tout. Il y a soixante
ans, l'Afrique du Sud, qui fait concevoir aujourd’hui tant de belles es et aussi quelques inquiétudes, n’était qu’une expression géographique ; on entrevoyait peut-être quelque cuose de sa valeur agricole ; on ne soupçonnait point sa richesse minière,
Il y a soixante ans, le Canada se trouvait dans la plus mauvaise situation possible. Les cinq province, qui formaient alors l'Amérique britannique étaient mécontentes et demandaient des réformes constitutinnnelles ; dans deux d’entre elles, ce mécontentement finit par dégénérer en révolte à main armée, Dans ces provinces tenait alors garnison l'élite de l’armée britannique ; les vétérans de la guerre d’Espagne et de Waterloo. Ils furent appelés un jour à comprimer le soulèvement d’un peuple qui réclamait ce qu’il croyait être ses droits.
En cette année jubilaire, les provinces qui, il y a soixante ans, étaient déchirées par la guerre civile, ne laiséent voir aucuny ombre d’agitation hostile, Lautorité de la Reine ne s’appuie pas eur la force militaire ; dans ce Pays uni et confédéré qui s’étend de l'océan Pacifique à l’océan Atlantique, l’autorité de la souveraine repose sur l’allégeance libre et cordiale de cinq millions d’hommes que l’on appelle encore des colonistes, mais qui se proclament une nation.
une conférence in Ce simple fait semble
verture de cette conférence dont le seul érique et fantaisiste, il y a soixante ans |
des pays éloignés où P'Europée ces hommes, accourus de tous férence le Canada, la Colonie du Cap, celle de Victoria, l’Aus-
tralie du Sud, la Nouvelle-Galles du Sud, la Tasmanie, la Nouvelle-Zélande, et à côté de ces colonies le Cap de Bonne-Espérance, lorsqu'ils se rendirent compte que les uns et les autres, malgré la distance et les différences de climat, professaient la même allégeance à la même Souveraine, qu’ils étaiez réunis pour promouvoir les intérêts du commerce entre leurs pays respectifs, et entre ces derniers et la métropole aussi représentée à cette réunion, non pour imposer sa volonté, mais pour donner des conseils, un frisson de contentement traversa leurs rangs.
Et, en effet, chaque représentant des colonies, eu possession du
ivilège de vivre sous l'égide des institutions de la Grande-
retagne, sentit son cœur se gonfler de fierté, à la grandeur, à la nouveauté, au caractère unique du spectacle qui se déroulait devant lui. Chacun se rendit compte que l’on venait de tourner sous ses yeux une nouvelle page dans l’histoire du monde. Jamais n’est apparue d’une façon si frappante la vérité de cet aphorisme de John Bright : “ L'Angleterre mère vivante de grandes nations en Amérique et en Australie, filles auxquelles elle a donné une liberté plus grande même que la sienne ”.
Le sentiment qui dominait alors les esprits et les cœurs, ne s’est pas affirmé dans toute son ampleur à ce moment même, mais seulement un peu plus tard, lorsque le gouvernement du Canada formulait des vœux tendant à activer notre commerce avec la métropole. Mais chaque colonie représentée pouvait dès lors répéter avec Kipling :
“ Daughter am I in my mother'e home, but mistress in my own ”.
“ Enfant sous le toit de ma mère, Je reste maîtresse chez moi ”.
Ces mots expriment absolument le sentiment qui prédomine au Canada, et qui sans doute se manifeste aussi dans les autres colonies. Chacune éprouve la fierté de l’autonomie locale, la fierté de l'indépendance législative jointe à l’orgueil de faire partie de lunité impériale.
Par le passé, comme l’atteste l’histoire, les relations entre les colonies et la métropole se sont invariablement terminées de la
même manière: par une querelle suivie d’une Buerre et d’une s6. Paration violente. Tel fut le triste sort de toutes les entreprises coloniales, Les annales du passé ne nous présentent pas autre
jours la même: ]n métropole ne tenait aucun Le de l'orgueil, de l'intérêt, des
estant de diverses manières, selon les conditions différentes du climat, des produits et de la situation géographique de chacune.
Permettez-moi de le dire avec orgueil et satisfaction, quelque lourdes qu’aient été les fautes du passé, ce p jamais fermé ; avec les premières années du règne de Sa Majesté, l'empire britannique à vu luire l'aurore d’u vous ai dit que dans la première année du
t de la province
ngs des émigrés partis des îles britanniques pour 8y établir, l'or comptait des milliers d’hommes qui, sur maints champs de bataille, avaient prouvé à l'Angleterre l'étendue de leur dévouement, En voyant parmi eux les bouleversements d’une révolution, l’on devait en conclure qu’il ne s’agissait prs d’une simple querelle de race.
Il m’a fait grandement pla ir d'entendre M. Je duc de Devonshire parler de ces grands hommes d'Etat qui (en 1838), jugeant
que la situation du Canada exigeait un remède autre que la résr confièrent à lord Durham la mission de le trouver. Lord
Durham fit son enquête et il put se rendre compte que la cause du conflit n'était point du tout nouvelle, Les mêmes causes qui lui avaient aliéné ses colonies d'Amérique au siècle dernier, étaient en voie de faire perdre à la Grande-Bretagne la région qui lui était restée fidèle dans son heure d'épreuve.
Bien que m’accordant avec lord Durham au point de vue général, je ne puis néanmoins accepter ses conclusions sans réserves ; il n’a guère été juste envers les hommes de ma race, Mais je vous ai dit que le livre du passé était fermé, Je ne suis pas ici pour récriminer. Les erreurs du passé n'existent plus et une ère nouvelle a lui pour nous. Lord Durham ayant découvert la nature du mal indiqua sans hésitation le remède qui devait le faire disparaître. Il déclara hardiment aux autorités impériaies que si elles voulaient conserver la colonie, elles devaient lui accorder la responsabilité ministérielle, c’est-à-dire un gouvernement responsabie au peuple de la colonie.
Cette réforme, je le dis avec orgueil en ma qualité de coloniste, avait été déjà depuis longtemps réclamée par un groupe d'hommes d'Etat canadiens, mais ces réclamations prenaient, à Londres, la couleur de théories dangereuses ; l’on supposait que des concessions de ce genre cn entraîneraient d’autres avec la rupture finale du lien colonial comme dénouement. 11 n’est pas surprenant que le rapport de lord Durham ait été accueilli avec défiance, et il faut bien admettre que c’était un projet audacieux
ue celui de confier le se/f-government à un peuple au lendemain = déchirements d’une guerrc civile.
Néanmoins, la concession fut faite. On l’entoura de restrictons qui auraient pu la rendre illusoire, mais heureusement pour le Canada, pour l’Angleterre et pour l'Empire, la charge de gouverneur du Canada fut confiée à lord Elgin. Les services rendus à l’Angleterre par cet homme d'Etat dans toutes les parties du monde sont reconnus et appréciés ; mais, au Canada, son nom restera à jamais gravé dans les cœurs.
Honneur à lord Elgin ! Ce fut lui qui, déployant un courage inébranlable en face des sarcasmes et des insultes, et même des violences d’une populace aveuglée, donna au Canada son indépendance législative. Ce fut lui qui brisa les entraves de la colonie ; ce fut lui qui le premier appliqua les principes de la
10 DISCOURS er er des ministres au peuple, si féconde depuis en mer. voilleux résultats,
associés l'immensité des réue le peuple du Ca-
devenu libre de venable et re trace de mécontentre la métropole et les normales, avec d’un côté la conf de l’autre le respect et le dévouement, Que ses prévisions furent justes ! Que sa politique fut sage | Il n'existe plus trace de mécontentement au Canada. Les révoltés de jadis sont aujourd’hui de fidèles sujets, L'allégeance est acceptée, non seulement parmi ces sujets de l'Angleterre qui lui sont attachés r les liens du sang, mais aussi par les fils de la France — et j'en suis — devenus sujets britanniques par le sort de la guerre. Ils sont ardemment attachés à la liberté dont ils jouissent maintenant, Ce fut toute une révélation. Comparez les anciennes méthodes à celles qu’on emploie aujourd’hui, Sous l’ancien régime, le peuple faisait effort pour se séparer du pays natal ; aujourd’hui, le peuple du Canada, celui de descen ance française, comme celui de descendance anglaise, proclame à l’envi son ardente loyauté. Mais ce n’est pas tout, Le principe qui prévaut au Canada peut et doit s’appliquer aux autres colonies. Aujourd’hui leur loyauté à la métropole ne dépend nullement de la force de celle-ci, mais de la gratitude et de l'affection des peuples, sentiments qui peuvent être quelquefois supérieurs à la force. Le mécontentement s’évanouit au Canada à l'apparition de la liberté législative. L'idée de la séparation, en s’effaçant, a fait place à celle d’une union plus étroite avec la mère-patrie, et ce vœu est aujourd’hui général parmi nous. Il existe au Canada — bien plus, il s’étend par delà les mers et fait le tour du globe. Que lui réserve l’avenir? Sur ce point, j'ose à peine émettre une opinton. Aux colonies, certaines personnes constatant que ce sentiment existe, ont essayé d’en diriger les manifestations. Elles se sont réunies pour discuter des projets d’union, mais jusqu’à présent, leurs efforts de ce côté sont restés sans résultats. M. le duc de Devonshire nous a dit au jourd’hui que la Ligue de la Fédération
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DB SIR WILFRID LAURIER ii
impériale, la up ancienne de ces amociations, s'était dissoute, avouant, par ue tous les projets de fédération avaient 6té trouvés im, Pourquoi cela, messieurs! La raison de cet échec me parait très évidente et la cause très facile À comprendre. C'est que le génie de la race britannique, son histoire ne de cie dut reg cg eee ie inventer des théories ; il veut au contraire procéder aves mesure, ne en déranger l’état de choses existant, À moins qu’il ne devienne encombrant ou insuffisant au point de constituer un ef ; et même alors, la réforme n'ira pas au-delà des exigences u moment, Aujourd'hui l'aspiration coloniale tend vers une union impériale plus étroite et une participation plus large aux privilèges de sujets britanniques. Ce n’est là qu’une aspiration, mais non un grief. Nous sommes satisfaits de notre sort ; et le ple anglais a témoigné tant et plus de sa répugnance à changer ’ancienne constitution de ses possessions,
Je me demande donc ce que sera l'avenir? Quel sera l'avenir des colonies! Quel sera l’avenir de l'empire britannique! Le temps viendra peut-être — ce temps se rapproche — où les droits dont jouissent actuellement les colonies, et dont elles sont pleinement contentes aujourd’hui, deviendront insuffisants. Un jour viendra sans doute où, par suite de l’augmentation de la population, on devra tenir compte de ces sentiments et de ces aspirations vers une union plus étroite. Qu’arrivera-t-il alors! J'ose à peine exprimer ici ma propre opinion, mais peut-être me pardonnera-ton si je dis qu’à mon avis, et ma manière de voir est aussi celle du Canada, l’on peut trouver une soluticn —sanc heurter la constitution de ces possessions et sans déranger l’état de choses actuel, — dans l'antique principe britannique de la représentation des colonies au Palais de Westminster. Voilà une proposition aussi bien admise partout où l’on parle la langue anglaise, où l’on apprécie la littérature anglaise, que l’est cette vision du voyageur de la Nouvelle-Zélande venant s'asseoir sur une arche brisée du pont de Londres ou sur les ruines de l’église Saint-Paul.
Lorsque ce tableau de désolation se présenta à l’imagination de Macaulay, il était obsédé par les souvenirs du passé ; il avait présent à l'esprit le souvenir des Egyptiens, des Assyriens, des Perses, des Grecs et des Romains tour à tour tombés en panasière. Mais en ce qui nous regarde, ces prédictions de malheur
ne «6 sont pes réalisées ; au contraire elles se trouvent contredites. Ce voyageur de la Nouvelle-Zélande, il est aujourd’hui parmi nous. Il vient nou pas porr rôvor en face d’un spectacle de ruine et de désolation, mais pour témoigner du développement inouï de la puissance britannique que Macaulay, dans ses rêves, ne pouvait entrevoir, Et le jour viendra peut-être où un Néo-Z4 ais, so prés :ntant aux portes de W nster, demandera, au nom de son
d'être admis dans cette enceinte historique qui ayant été le
u de la liberté...., (des applaudisements prolongés couvrent la fin de la phrase).
Voilà une probabilité plus où moins éloignée ; mais il est une chose qui demande notre attention immédiate. L'union politique ge être plas ou moins loin, mais il est un devoir qui incombe
toutes les parties de l'empire britannique, «’est celui de promouvoir leurs relations commerciales,
Le gouvernement actuel du Canada, par son tarif, accorde à la Grande-Bret un traitement de faveur s’élevant à 194 pour cent, et qui atteindra bientôt 25 hour cent, C’est une concession faite sans demande de compensation. Certains de nos concitoyens voudraient que de telles concessions ne fussent faites qu'à titre de quid pro quo. Le gouvernement canadien ne Partage pas cette manière de voir. Nous l'avons faite parce que nous devons à la Grande-Bretagne une dette de reconnaissance. Nous l'avons, faite parce que nous n’entendons déranger en quoi que ce soit le système de libre-échange né été si utile à l'Ang eterre. Mais on nous objecte que cette politique adoptés par le gouvernement canadien ne saurait s'appliquer parce qu’elle entre en conflit avec les traités existants. Permottez-moi de vous le dire: le peuple canadien est prêt à donrer cette préférence à la Grande-Bretagne; il ne désire pas, pour le moment, accorder le même traitement à d’autres pays. Nous prétendons que les traités qu’on nous oppose ne peuvent entraver notre action ; nous sommes d'opinion qu’ils ne s'appliquent pas à notre cas, et nous sllons soumettre notre manière de voir aux autorités impériales. Il se peut, cependant, que notre prétention ue soit pas maintenue, et que la décision nous soit défavorable, comme par le passé. Si les traités s’appliquent, il nous faudra, ai-je besoin de le dire, chercher une nouvelle ligne de conduite pour l’avenir. Ni les traités s’appliquent, il faudra trouver la solution d’un nouveau problème qui se
pose ainsi : Le Canada doit-il rétrograder ou |’
#'avancer ! La situation ne laisse pas que d'offrir certaines complications curieuses. Il y à trente où quarante ans, lorsque le Canada obtint la responsabilité ministérielle, nous en avons usé largement ; certaines de ce côté ont même prétendu que nous en avons abusé, Nous avions taxé les uits britanniques, et l'on disait: A quoi bon ces colonies qui taxent no produits!” Eh bien, John Bull n'est pas un inconnu pour moi. Max O’Rell dit qu’il tient bien ce qu’il tient ; mais que nous l’aimions on non, tout le monde doit connaître qu'il est rempli de courage, d'énergie et d'esprit d'entreprise. En constatant que son enfant canadien taxait ses produits, John Bull a découvert chez nous beaucoup de ss propres qualités. 11 dut reconnaître que cet enfant tenait du famille,
En ce moment, nous réduison l'impôt sur les produits de John Bull. Le peuple de la Grande-Bretagne nous dira-t-il que cette mesure est inacceptable? (Non, non!) La chose est entre vos mains. Je ne dirai rien de plus à ce sujet.
Quels sont done les sentiments du Canada Sa ulation n’est pas homogène. Les Canadiens ne sont pas tous d’origine britannique ; un tiers de la population est d'origine française. Quels sont les sentiments de cette lation d’origine française ! Quelles sont ses aspirations ! Mshens, la réponse est facile, Mes ancêtres ont rombattu les soldats de l'Angleterre sur muint et maint champ de bataille, pour défendre et conserver pour le soi de France la colonie du Canada. Ils ont repoussé invasion sur invasion, et de toutes les parties du monde où la valeur française et l'endurance britannique se sont trouvées en présenre, nulle part peut-être les vertus des deux peuples ne se manifestèrent d’"ne façon aussi éclatante qu. dans les forêts du Nouveau-Monde.
Il vint un jour où la fortune de la guerre fut défavorable à mes ancêtres. Le sort de la guerre et un traité solennel ont fait d'eux des sujets britanniques ; et à pertir de ce jour, ils ont réclamé de l'autorité impériale le droit que possède tout sujet britu.nique d’exercer sa religion, de parler sa lungue, et de maintenir ses institutions. Leur religion a toujours été respectée, je suis heureux de le dire; les droits politiques leur ont 6t6 longtemps refusés, mais lorsque la concession est venue, elle nous a été faite avec bonne grâce et ampleur.
Permettez que je vous dise ceci : Mes compatriotes ayant obtenu les droits de sujets britanniques, ils se considèrent liés nd le devoir, l'honneur et l'amitié à accepter et à accomplir dans eur intégrité les obligations et les responsabilités des sujets britanniques. Ils sont fiers de leur origine, fierté que peu d’Anglais leur reprocheront, celle d’être des descendants d’une race altière. S'ils ont l’orgueil de race, ils ont aussi au cœur un autre orgueil, celui de la reconnaissance. Et au jour du jubilé, dans toute l'immense étendue de l'empire, c’est de la terre qu’habitent les sujets français de Sa Majesté, que s'élèveront au ciel les prières les plus ferventes pour que Sa Majesté vive encore de longues années. (Applaudissements prolongés.)
Un peu plus tard, le 22 juin, toute la population de Londres était sur pied pour voir défiler à travers l'immense ville le cortège royal, qui se rendait de Buckingham Palace à l’église Saint-Paul. C’est dans ce vaste et antique temple
qu’eut lieu, en présence de la Reine Victoria, la cé: ‘monie religieuse, hymne de reconnaissance du peuple anglais à la Providence qui avait permis à l’auguste souveraine de régner si longtemps sur l’Empire. Tous les premiers ministres figuraient dans le cortège du jubilé et s’unissaient avec les hommes éminents de la Grande-Bretagne pour donner à ce déploiement de force et d'intelligence une empreinte de grandeur ineffaçable.
Ces fêtes jubilaires n’ont pas été seulement l’apothéose d’un règne et l’hommage grandiose rendu par l’empire britannique tout entier à une grande et bonne souveraine ; elles ont été aussi le triomphe des colonies anglaises, mises soudain en pleine lumière devant l’univers étonné, devant l'Angleterre surprise toute la première, avec un effet d’autant plus grand que cet accessoire magnifique de la grandeur impériale ne paraissait pas constituer une partie aussi importante du programme.
16 DICSOURS
Après le cortège royal a passé le cortège colonial, comme lui acclamé. Vision splendide qui se déroulera longtemps sous les yeux de ceux qui l'ont vue, ou seulement observée de loin, L’horizon en est encore rempli, et lorsqu'elle aura lentement disparu, il en restera autre chose qu’une coloration nouvelle des lointaines perspectives qu’elle a ouvertes devant le peuple Puissant qui, atteint aussi lui par les vagues théories, avait rêvé un jour d’abdiquer son empire colonial,
Dans cette sorte d'apparition du monde colonial anglais dans les rues de Londres, à la suite de la Reine et dans le rayonnement du trône, le Canada, a occupé la première place. Les autres colonies se sont, on peut le dire, comme confondues en lui.
Le rang donné au Canada ‘ans cet apothéose imposait à été écrasant pour tout
Dans le banquet présidé par le prince de Galles, en présence des autres premiers ministres coloniaux, de lord Sa. lisbury, de M. Chamberlain, de lord Roseberry, M. Laurier a dessiné en quelques traits l'attitude dont les colonies n’entendent jamais ge départir vis-à-vis de la métropole, en même temps qu’il a fait ressortir la physionomie particulière que gardera toujours, au milieu d’elles, le Canada fidèle à ses glorieux souvenirs et à sa double origine, Le
Canada est une nation, at-il dit, sa population est supérieure à celle de plusieurs nations européennes. Les coloe britanniques sont faites pour devenir des nations res ; la nation canadienne est déjà libre et la liberté voilà sa nationalité. Puis il a ajouté :
“ Je suis venu ici pour dire que la séparation ne donnerait pas un seul droit que nous n’ayons déjà. Chacun me demande de dire, des multitudes de g°"s m'écrivent pour savoir quels sont les sentiments des vanadiens-Français : Nous vénérons la terre de France qui nous a donné le jour ; nous sommes loyaux à la couronne britannique qui nous À donné la liberté.
4 Le Canada a élevé au marquis de Montcalm et au général Wolfe, ensevelis l’un dans sa victoire, l’autre dans sa défaite, un monument peut-être unique au monde, et qui marque bien les véritables sentiments des Canadiens d’origine française et d’origine britannique, races égales en courage, en gloire et en renommée.
“ Ce monument porte cette inscription, qui proclame n08 sentiments envers la France et envers l'Angleterre: Mortem oirtus communem ; Famam historia ; Monumentum posteritas dedit ; aux deux héras leur courage à donné une mort cOmmune ; l’histoire, une gloire égale ; leurs descendants, un même monument. ”
Le marquis de Salisbury, prenant la parole après M. Laurier, a parlé en termes également éloquents :
“ Nous représentons ici l'Empire toujours croissant de la Grande-Bretagne. Nous ne savons au juste quel est l’avenir ouvert devant nous, nous sentons que nous sommes les instruments d’une grarle expérience. Il y a eu avant notre époque, bien des émigratious et bien des colonies; bien aouvent se sont établies les relations ordinaires entre la mèrepatrie et ses dépendances ; mais ces empires n’ont jamais
duré ; ou bien les colonies ont été enlevées à la métropole ou bien la mère.
Le fait historique, c’est que ces empires n’ont jamais duré. Nous tentons en ce moment la grande expérience d'essayer de maintenir un tel Empire exclusivement sur la base d’une bonne volonté, d’une sym- Pathie et d’une affection mutuelles,
“ On parle d’union fiscale et d’union militaire. Ces deux unions peuvent, jusqu’à un certain Point, être une excel. lente chose, Peut-être ne Pourrons-nous pas mener l'union aussi loin que quelques-uns le Pensent, en tout cas, ce n’est Pas sur cette hase que reposera notre empire, Notre empire reposera sur le grand développement de sympathie, de pensées communes, et de sentiments entre des hommes qui sont, pour la plupart, les enfants d’une même race, qui se glorifient du même passé historique, et envisagent le même avenir politique.
“L'objet de nos efforts à tous, objet dont cette réunion est de faire triompher une idée
d’une grande organisation poli-
efforts dépendra de la conduite
res, petites ou grandes, car c’est
diverses classes.
“Le danger auquel, de notre temps, sont exposées les législatures, c'est qu’elles cherchent à se rendre l’instrument d’une classe au dommage et au péril des autres classes,
“Notre grande expérience d’un empire colonial ne peut réussir que si les différentes législatures — auxquelles nous
souhaitons plein succès et brillant avenir — savent exercer un puissant contrôle sur elles-mêmes et accomplir leur haut idéal. En ce cas, elles créeront un empire tel que le monde n’en a jamais vu, et qui sera la marque d'une puissante étape dans la marche en avant de l’humanité. ”
Le discours de sir Wilfrid et la réponse du marquis de Salisbury ont créé le courant d’idées qui a dominé tous les couvives.
De cette rencontre sur .. pareil ra“Atre, de cet échange de nobles paroles et de grandes vues, que sortira-t-il ? Un monde colonial autre que celui que nous voyons aujourd’hui, n’en doutons pas ; mais que sera-t-il ? La pensée de l’abandon des colonies est pour toujours répudiée ; le principe absolu du libre-échange est bien atteint ; la connaissance précise, exacte des colonies, les relations suivies, constantes avec elles, s'imposent non seulement aux politiques, mais encore à tous : il n’est plus permis à personne d’être indifférent à ce qui se passe au-delà des mers.
L’Angleterre n’attendra plus, soyons-en convaincu, que ses colonies viennent à elles. De son propre mouvement, elle ira vers le Canad«, vers l’Australie, comme au-devant d’alliés sur lesquels elle peut compter.
M. Leurier l’a dit : ce sont des nations qu’elle truuvera devant elles. Comme des nations, elle les traitera.
Et la présence d’un des nôtres dans ce conseil réuni de tons les coins de l’Empire, autant que la légitime satisfaction que tire l’Angleterre de notre contentement, sont des gages qu’un soin particulier sera pris, dans la conception de l’ordre de choses nouveau, de ne porter en aucune façon atteinte à nos sentiments de préservation non plus qu’à no3 espérances d'expansion.
Après avoir résumé l’échange des vues entre les deux
Serena sant RE. 2 pensent
premiers ministres, le discours de sir Wilfrid que nous don. nons ici en entier apparaîtra dans toute son immense importance,
Aresse, Mrssixuns,
Le toast que Votre Altesse Royale vient de porter en termes si aimables pour nous, touche à un sujet d’une importance qui ne cessera pas avec la circonstance qui l’a fait naître, mais qui occupe en ce moment l'opinion publique.
Depuis que nous sommes en Angleterre, mes collègues et moi, nous avons constaté À maintes reprises combien les hommes qui songent à l’avenir se préoccupent de la destinée des colonies.
Il est dans la destinée de ces possessions d'outre-mer de devenir des nations. On m’a fait observer ici que la population du Canada est supérieure à celle de plusieurs peuples indépendants, et l’on s’est demandé si les Canadiens ne deviendraient pas un jour une nation. Ma réponse à cette interrogation sera précise : Le Canada est une nation. La Canada est libre, et la liberté constitue sa nationalité. Je suis heureux de dire que la rupture du lien colonial, que la séparation du Canrda de l’Angleterre ne nous donnerait pas un seul droit qne nous n’ayons déjà, bien que nous reconnaissions !a suzeraineté d’un pouvoir souverain.
Lord Lansdowne nous a parlé des dangers qui pourraient un jour menacer l'Empire. L'histoire démontre que l’Angleterre a toujours su se défendre et combattre ses propres combats, mais vienne l’heure du danger, que le clairon sonne, que l’on allume les feux sur le sommet des collines, et alors, de toutes parts, les colonies voleront au secours de la rnère-patrie dans la mesure de leur force.
Une foule de personnes m’écrivent de tous côtés, de l’Anyleterre, pour savoir quels sont les sentiments de la popniation française à l'égard de la Grande-Bretagne ; si sa loyauté est absolue? On me rappelle que les querelles &e race persistent longtemps et sont longues à mourir, que les rivalités de la France, patrie de mes ancêtres, avec l'Angleterre ont duré pendant plusieurs générations. Qu’il me soit permis de répondre que bien que les guerres entre la France et l’Angleterre aient tenu pendant
longtemps une place trop marquante dans l'histoire, notre génération a eu le privilège de voir les étendards de la France et de l'Angleterre flotter l’un à côté de l’autre, agités par le souffle de la victoire, sur les hauteurs d’Inkerman, les rives de l’Alma et sous les murs de Sébastopol. Il est vrai que durant le siècle dernier et le siècle précédent, une longue guerre, un long duel a divisé l'Angleterre et la France, qui se disputaient la possession de l'Amérique du Nord. La dernière bataille qui a marqué la fin de cette guerre a vu tomher les deux généraux ennemis sur le champ de bataille, le vainqueur et le vaincu.
Lorsque vous visiterez la ville de Québec, vous y verrez un monument qui commémore ce grand événement. Quelle est la signification de la colonne que l’on doit à une haute pensée de lord Dalhousie? Les monuments qui rappellent les victoires ne sont rares ni en France, ni en Angleterre, mais celui de Québec n’a pas son semblable dans l'univers, car il n’a pas été élevé à la gloire du vainqueur seulement, mais aussi à celle du général tombé dans la défaite: il proclame à la fois l’héroïsme de Wolfe et de Montealm ensevelis l’un dans sa victoire et l’autre dans le désastre. Et l'inscription qui le couvre est une des plus nobles et des plus belles dans les sentiments qu’elle exprime qu’il soit possible de trouver. J’ajouterai qu’elle est aussi très élégante dans sa forme littéraire. Voici comment elle se lit :
“ MoRTEM VIRTUS COMMUNEM ; FAMAM "ISTORIA ;
MoNUMENTUM POSTERITAS DEDIT ”.
Aux deux héros, leur courage a donné une mort commune ; l’histoire, une gloire égale ; leurs descendants, un même monunient. Vous trouverez dans cette inscription un symbole de l'état du Canada. Nous sommes aujourd’hui les égaux de ceux qui ont triomphé sur le champ de bataille des plaines d'Abraham. C’est par des actes de ce genre que l’Angleterre a conquis le cœur de mes concitoyens, et au’elle s’est acquise des droits à notre loyauté.
angements se sont produits uis ce temps-là, mais qu’il me soit permis d’as-
esse que nul changement ne s’est opéré dans la loyauté du peuple du Canada.