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ORGANISATION DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

J'en arrive maintenant à la question de l'instruction publique, qui est peut-être, dans les circonstances actuelles, la plus importante de toutes celles dont nous avons à nous occuper. Des preuves nous viennent de tous les côtés, attestant que les passions qu'un t^l sujet n'a jamais manqué de soulever, ne sont malheureusement pas enterrées; même avant que la politique du gouvernement fiit connue, avant que le sujet fût soumis au peuple, on a prévenu le Gouvernement de ce qu'il avait à faire pour remplir son devoir, et non seulement on l'a prévenu, mais on l'a menacé. Le Gouvernement a été prévenu, menacé, par les deux partis en présence, c'est-à-dire par ceux qui croient aux écoles séparées et par ceux

qui y sont opposés. Ces procédés violents ne sont une surprise pour personne. Nous avons appris par l'expérience du passé, durant la courte vie de cette confédération, que l'opinion publique est toujours facile à enflammer, en quelque temps et en quelque endroit que s'élèvent des questions qui touchent aux convictions religieuses du peuple. Il nous incombe donc en ce moment solennel d'aborder ce sujet avec soin, avec calme et réflexion, et avec la ferme intention de le traiter non seulement en nous inspirant des principes essentiels de la justice, mais aussi en restant inébranlablement fidèles à cet esprit de tolérance et de charité dont la Confédération est l'essence et dont, dans la pratique, elle est l'expression et l'incarnation. Avant d'aller plus loin, avant de franchir le seuil de ce problème, je pose tout de suite cette question à la Chambre : Que sont les écoles séparées ? Quelle est la signification de ce terme ? D'oii vient-il ? Quelle en fut l'origine et quel en fut l'objet ? Peut-être dira-t-on : " Mais à quoi bon discuter une telle question ? L'expression " écoles séparées " doit être familière à tout le monde ? Monsieur l'Orateur, si quelqu'un devait faire uub telle observation, soulever une telle objection, je lui dirais que jamais objection ne fut moins fondée que celle-là. L'humanité est toujours la même. Il surgit toujours de nouveaux problèmes et ces complications évoluent toujours dans le même sentier battu par les passions des hommes, par leurs préjugés, par leur égoïsme. L'histoire devrait donc être une sauvegarde, et c'est généralement en en appelant à l'histoire du passé que nous découvrons les problèmes dont nos pères eurent à s'occuper et la solution de ceux qui s'imposent à notre attention. Si nous jetons un regard rétrospectif sur l'histoire de notre jeune pays, si nous remontons à l'origine de la question scolaire, l'origine de la question des écoles séparées, peut-être cette histoire sera-t-elle pour nous la colonne de feu qui nous montrera le chemin pendant la nuit et éclairera notre marche. L'histoire des écoles séparées. Monsieur l'Orateur, remonte aux anciens jours de la législature du Bas-Canada. Dans ce temps-là, le système scolaire, dans ma province, dans ma province natale, était rudimentaire ; pour ainsi dire, il n'en existait pas, mais d'année en année des crédits furent votés pour le maintien des écoles. Je n'ai pas besoin de dire que la population, dans les limites du Bas-Canada, était, à cette époque, comme elle est encore aujourd'hui, d'origine et de croyance diverses; elle se composait principalement de catholiques, et la minorité, très faible, était prêtes-

tante. Je suis heureux de le proclamer — et peut-être me sera-t-il permis, étant moi-même originaire de la province de Québec, d'éprouver comme une espèce d'orgueil à faire cette déclaration — la minorité protestante n'a jamais eu aucun sujet de se plaindre de la conduite de la majorité à son égard. Un des hommes les plus eminents d'alors, un des plus éminents collègues de sir John A. Macdonald à l'époque où fut fondée la Confédération, sir John Rose, apporta un fort témoignage à la vérité de ce que je viens de dire. Voici comment il s'exprimait au cours des débats sur la Confédération:

" Nous ne pouvons, nous de la minorité anglaise protestante du Bas-Canada, oublier que, quel que soit le droit d'éducation séparée que nous ayons, il nous fut accordé de la manière la plus complète avant l'union des provinces, quand nous étions en minorité et entièrement entre les mains de la population française. Nous ne pouvons oublier qu'en aucune manière on n'essaya de nous empêcher d'élever nos enfants comme nous le croyions convenable et le jugions bon et je m'éloignerais de la vérité et de la justice, si j'oubliais de mentionner que la distribution des fonds d'Etat pour les fins scolaires fut faite de manière à ne causer aucune plainte de la part de la minorité ".

Le système, je le répète, était rudimentaire ; il devint plus effectif, plus régulier après l'union des deux provinces, le Bas et le Haut-Cananda, en 1841.

M. SPROULE : Cela ne serait-il pas plutôt de nature à nou3 engager à laisser les provinces absolument libres ?

Quelques VOIX : A l'ordre!

Sir WILFRID LAURIEÉ : J'arrive justement à ce point et j'espère pouvoir satisfaire mon honorable ami (M. Sproule) s'il veut bien me prêter son attention. En 1841, le parlement du Canada-Uni adopta une loi pour l'établissement d'écoles dans la province du Canada. L'article 11 de ce statut était ainsi conçu:

" Lorsque dans une paroisse ou un township quelconque, "^'es règlements ou arrangements faits par les commissaires des écoles publiques pour la régie d'une école quelconque ne conviendront

pas à un certain nombre des habitants professant une croyance religieuse différente de celle de la majorité des habitants de cette paroisse ou de ce townsbip, il sera loisible aux dits habitants dissidents de signifier collectivement leur dissentiment par écrit au

greffier du conseil de district et il sera loisible à ces

habitants dissidents d'établir et maintenir une ou plusieurs écoles publiques en la manière voulue par le présent acte pour les autres écoles publiques."

L'article 12 décrétait ce qui suit:

" Aucune école publique n'aura droit à aucune part du fonds commun des écoles, excepté aux termes et conditions qui suivent :"

Et ainsi de suite. On ne faisait aucune exception, qu'elles fussent écoles séparées ou qu'elles fussent écoles communes. Mais dans le Haut-Canada il s'éleva des doutes sur la question de savoir si les écoles séparées avaient droit à l'aide de l'Etat. En 1855 une loi scolaire fut adoptée pour faire disparaître cette incertitude, et l'on y inséra cet article:

" Chaque école séparée établie en vertue du présent acte aura droit à une partie des fonds accordés annuellement par la législature de la province pour le soutien des écoles publiques, suivant la moyenne du nombre des élèves qui auront fréquenté la dite école pendant les douze mois précédents ou pendant le nombre de mois qui se seront écoulés depuis l'établissement d'une nouvelle école séparée, telle que comparée à la moyenne générale du nombre des élèves qui fréquenteront les écoles dans chaque cité, ville, village ou toAvnship comme susdit."

En 1863 on adopta une loi sur ce même sujet, et c'est la dernière que l'ancienne législature du Canada ait adoptée, non pour émettre un nouveau principe, mais simplement pour confirmer le principe des écoles séparées. Je m'en souviens parfaitement — j'étais alors étudiant en droit à Montréal — ce projet de loi provoqua beaucoup de discussion, mais fut adopté à une majorité écrasante de la députation au parlement canadien.

Ici laissez-moi vous dire un mot des circonstances qui avaient amené la présentation de ce projet de loi et de la fin que l'on se

proposait en l'adoptant. On y voit revenir sans cesse les termes de protestant et de catholique. Inutile de faire observer que la religion chrétienne repose non seulement sur un ensemble de préceptes de morale, mais aussi sur un ensemble de dogmes. Dès l'époque la plus reculée, les dogmes ont tenu dans l'esprit de tous les chrétiens une place aussi importante que les préceptes mêmes de la morale. La réforme opéra une scission panni les chrétiens. Les anciens groupes restèrent catholiques romains; les novateurs s'appelèrent protestants. Entre catholiques-romains et protestants il existe de profondes divergences en matière de dogmes. D'une confession protestante à une autre, au contraire, la divergence est plutôt affaire de discipline que de dogme. Aussi, l'ancien gouvernement du Canada, mis en présence d'une population catholique et de diverses sectes protestantes plus ou moins similaires, et constatant qu'au point de vue des croyances, il n'y avait lieu, en pratique, de tenir compte que de la scission entre catholiques et protestants, autorisa l'enseignement religieux dans les diverses écoles, de manière à permettre à chaque père de famille de faire inculquer à ses enfants ces articles de foi auxquels il tenait plus qu'à la vie même. C'est là toute la raison d'être des écoles confessionnelles ou séparées. Je viens de dire qu'en 1863 il fut passé ime loi à ce sujet. A cette époque il y avait au Canada deux hommes exerçant chacun dans sa sphère, dans son parti, une influence souveraine. L'un était M. Macdonald, connu aujourd'hui dans l'histoire sous le nom de sir John Macdonald, et l'autre était M. George Brown. M. Macdonald était en faveur de l'établissement d'écoles confessionnelles. Il appuya de son vote et de son influence la loi de 1863. M. George Brown, au contraire, était opnosé à l'établissement de ces écoles. Il fit une guerre sans répit à ce système, il l'attaqua dans son journal, à la Chambre des Communes et dans les assemblées publiques. Il combattît le système des écoles séparées avec toute la véhémence de sa nature fortement passionnée. Les arguments qu'on formule aujourd'hui à rencontre de ce régime d'écoles confessionnelles ne sont pas neufs ; ïlfc ont été présentés il y a cinquante ans. Les l'^aisonnements Qu'on nous fait aujourd'hui ne sont que l'écho assourdi des vigoureuses dénonciations de M. Brown que nos pères ont entendues, il y a deux générations. Mais les opinions de M. Brown n'ont pas prévalu, et en dépit de ses efforts il ne faisait pas partie de

la députation lorsque fut adoptée la loi de 1863 confirmant la minorité catholique romaine du Haut-Canada dans la jouissance de ses éeoles séparées.

Vu l'agitation faite à cette époque par M. Brown en faveur du principe de la représentation proportionnelle des divers groupes de la population, il n'est peut-être pas inopportun d'analyser ce vote. Le projet de loi de 1863 établissant un système d'écoles confessionnelles fut adopté par un vote de 80 contre 22. De cette minorité de 22 députés, 21 étaient de la province du Haut-Canada ; et de la majorité de 80 députés, 33 venaient de la province du Haut-Canada. De sorte que, même en ne tenant aucun compte de la députation du Bas-Canada, en ne prenant que le vote du Haut-Canada, nous voyons que la loi de 1863 fut adoptée par une majorité des représentants de cette dernière province. Cela était significatif. A cette époque il y avait plusieurs années que M. Brown faisait une forte agitation en faveur de la reconnaissance du principe de la représentation, d'après le cliiffre de la population, agitation qu'il continua par la suite.

Monsieur l'Orateur, si l'on fait la revue des événements de cette période de notre histoire, on reconnaîtra que la constitution de 1841 qui imit le Haut-Canada au Bas-Canada, était radicalement mauvaise. Elle était conçue de telle sorte qu'elle ne contenta jamais aucune de ces provinces. Le Bas-Canada, dès le début, la considéra eomme un moyen d'oppression imaginé dans le dessein de le priver de quelques-unes de ces institutions auxquelles il tenait plus qu'à l'existence même. Et pourtant, c'est cette même province qui, par la suite, s'attacha à cette constitution et refusa d'accepter des réformes qui lui semblaient encore plus dangereuses que la constitution elle-même. Le Haut-Canada accepta cette constitution, non pas avec enthousiasme, mais parce qu'elle le libérait, pour le moment, de sérieux embarras financiers. Mais avant qu'il se fut écoulé bien des années, le Haut-Canada commença à regarder la constitution de 1841 comme tyrannique pour lui-même.. Il fit de son mieux pour se soustraire à ses prescriptions gênantes et chercha à faire reconnaître ses droits au moyen de l'agitation conduite par M. Bro\\Ti en faveur de la représentation proportionnelle des divers groupes. Le vice radical de la constitution de 1841 c'est qu'elle n'était ni fédérative, ni législative. Elle unissait nomi-, nalement deux provinces, tout en les laissant, de fait, isolées l'une

de l'autre, accordait à chacune le même nombre de représentants,, fixait une fois pour toutes le nombre des députés et établissait un. exécutif unique. L'égalité du nombre des représentants de chacune des provinces, jointe à l'établissement d'un exécutif unique, était un vice que, plus tard, aucun expédient ne put entièrement faire disparaître. Dès que M. Papineau fut revenu d'exil, il s'attaqua à cet article de la constitution et en demanda le rappel. Il fut combattu par M. Lafontaine, non pas au point de vue des principes, mais au point de vue de l'opportunité. M. Lafontaine lui représenta que la population du Haut-Canada augmentait plus rapidement que celle du Bas-Canada, par suite de l'immigration qui se dirigeait vers la première de ces provinces en beaucoup plus grand nombre que vers l'autre. Le Haut-Canada serait bientôt la plus peuplée des deux provinces, et par conséquent tous les arguments présentés par M. Papineau pour obtenir le rappel de cet article de la constitution en faveur du Bas-Canada se retourneraient contre cette dernière province. Les prévisions de M. Lafontaine se réalisèrent bientôt ; le Haut-Canada devint la province la plus populeuse. Alors, M. Brown reprit l'agitation au point où M. Papineau l'avait laissée et la mena pendant des années. Comme chacun le sait, M. Brown souleva l'opinion publique en faveur du régime de la représentation proportionnelle ; le mouvement acquit de l'ampleur d'année en année jusqu'à ce qu'il fût devenu à peu près irrésistible. Des gouvernements de peu de durée se succédaient les uns aux autres, et un jour, en 1864, il se trouva, en présence l'une de l'autre, deux majorités : l'une composée de représentants du Bas-Canada, et l'autre de représentants du Haut-Canada. Les deux partis se faisaient mutuellement échec, et il était devenu à peu près impossible d'administrer les affaires publiques dans la province du Canada. Une belle occasion s'offrit à M. Brown, et, il faut le dire, il la saisit prestement et courageusement. Quiconque est appelé à raconter ces événements devra reconnaître que dans cette circonstance M. Brown se signala comme chef politique de la plus grande envergure. Il ne se contenta pas de profiter de l'occasion pour faire admettre le principe qu'il avait à cœur ; mais il en fit la base d'une union de toutes les provinces britanniques du continent d'Amérique. C'est là son plus beau titre de gloire, tout Canadien le reconnaîtra. Mais, jMonsieur l'Orateur, les difficultés d'une telle œuvre étaient simplement énormes ; elles é' aient

plus grandes, à mon avis du moins, que celles qui s'opposaient à l'établissement de la république des Etats-Unis. L'histoire nous dit avec quel entêtement et quelle jalousie les treize colonies, après s'être unies pour conquérir leur indépendance, s'attachèrent à maintenir chacune sa vie propre. L'histoire nous dit avec quelle répugnance chacune de ces treize colonies consentit enfin à se départir de ses pouvoirs qui étaient nécessaires à l'établissement d'un gouvernement central puissant. L'argument qui fut décisif et qui les amena finalement à se concerter, ce fut le souvenir des dangers qu'elles avaient courus ensemble et la nécessité de se protéger contre un retour possible de ces dangers. Or la confédération des provinces canadiennes n'était le résultat d'aucun sentiment de eette nature. Ces provinces étaient isolées les unes des autres, — isolées topographiquement et isolées par la diversité d'origines de leurs habitants. Les deux groupes qui présentaient le plus de points de ressemblance, celui d'Ontario et celui des Provinces maritimes, étaient séparés l'un de l'autre par de fortes distances. Les deux groupes topographiquement voisins, Ontario et Québec, étaient séparés plus profondément l'un de l'autre par la diversité d'origines.

Dans tous ces groupes il se manifestait un esprit très vif de clocher, un attachement profond aux intérêts locaux, et chez tous il existait des institutions particulières dont la stabilité semblait plus ou moins menacée par le nouvel ordre de choses. Dans le Bas- Canada, la minorité protestante avait joui pendant longtemps de ees écoles séparées ; dans le Haut-Canada, la minorité catholiqueromaine venait d'obtenir l'établissement d'un système semblable. Les deux minorités craignaient que la nouvelle constitution et la division des pouvoirs qui en résulterait n'exposassent leurs droits, dans chaque cas, aux attaques d'une majorité hostile. La minorité protestante du Bas-Canada n'avait pourtant rien à craindre, car les gens de sa croyance et de sa race étaient en majorité dans le Haut-Canada. La minorité catholique-romaine du Haut-Canada redoutait également le nouveau régime, parce qu'elle se trouverait privée de l'aide puissante des groupes de son origine dans la province sœur. Dans ces circonstances, que faire ? Quel projet de confédération aurait-on pu imaginer qui fût acceptable à tous les groupes et à toutes les parties du Canada ? Inutile de se creuser la tête pour le trouver. Qu'il suffise de savoir qu'on découvrit le

moyen d'assurer à la minorité de chaque province le libre exercice de ses droits et que ce moyen ce fut de prescrire que dans les provinces du Haut-Canada et du Bas-Canada les droits de la minorité, qui devaient être confiés aux législatures respectives de ces provinces, seraient soustraits à l'arbitraire de la majorité. Je me permettrai de rappeler à la Chambre les résolutions qui furent alors adoptées et qui devinrent la charte de notre parlement actuel et la loi organique de la nation canadienne. Voici le texte de l'article 93 de ce document, et je vous prie d'en noter les termes :

'*' Les législatures locales auront le pouvoir de faire des lois sur les sujets suivants :

" 1. Impôts directs, et dans le Nouveau-Brunswick, imposition de droits sur l'exportation de bois carré, des billots, mâts, espars, madriers et bois scié, et dans la Nouvelle-Ecosse, du charbon et des autreg minéraux.

'' 2. Emprunts d'argent sur le crédit de la province.

"3. Création et réglementation d'emplois relevant des gouvernements provinciaux ; nomination et rémunération des fonctionnaires. '

" 4. Agriculture.

" 5. Immigration.

" 6. Instruction publique, sauf les droits et privilèges que les minorités catholiques ou protestantes dans les deux Canadas posséderont par rapport à leurs écoles séparées au moment de l'union. "

Encore une fois, veuillez noter les termes dont on s'est servi. Les législatures de la confédération d'alors, qui comprenait la ISTouvelle-Ecosse, le ISTouveau-Brunswick, Québec et Ontario, ont reçu le pouvoir de légiférer sur les sujets suivants :

" Impôts directs ; " Emprunts d'argent ;

" Création et réglementation d'emplois relevant des gouvernements provinciaux ;

" Agriculture et colonisation. "

Sur tous ces sujets leurs pouvoirs sont absolus, et elles peuvent faire ce qu'elles voudront, sans autre entrave que le contrôle de

leurs électeurs. Puis, pour ce qui est de l'instruction publique, les législatures de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick peuvent aussi faire à leur guise et n'ont de compte à rendre à personne, si ce n'est au peuple. Mais lorsque nous en venons aux provinces d'Ontario et de Québec, nous constatons que, sous le rapport de l'instruction publique, les pouvoirs de ces deux provinces sont limités. Ni la législature d'Ontario, ni celle de Québec ne peuvent porter atteinte aux droits de la minorité dans l'une ou dans l'autre province. Tant que la constitution actuelle restera ce qu'elle est, les écoles de la minorité dans Québec et dans Ontario devront être maintenues ; mais si remarquable que soit cette disposition en elle-même, elle semble l'être encore plus quand on se rappelle qu'un de ceux qui consentirent à cette restriction de pouvoirs de la province d'Ontario fut M. Brown lui-même, — M. George Brown qui avait déclaré à mainte et mainte reprise qu'il était opposé à l'établissement d'écoles séparées, qui avait fait la guerre pendant nombre d'années au système d'écoles confessionnelles de sa province. Et pourtant, on voit que M. Brown, qui avait été, avec sir John Macdonald, l'initiateur de la conférence de Québec, consentit à ce que les pouvoirs de sa propre législature fussent restreints à cet égard. Nous ne devons pas nous étonner que M. Brown ait été attaqué et critiqué en raison de l'attitude qu'il prit alors, et attaqué par ses propres disciples, qu'il avait formés à combattre les écoles confessionnelles aussi énergiquement qu'il le faisait lui-même. Or M. Brown défendit son attitude au cours du débat sur la confédération, ou plutôt il expliqua ses vues, car il n'y avait pas lieu de défendre son attitude ; et je prie ceux qui pourraient avoir oublié ce qui s'est passé il a trente-six ans, de noter ses paroles. Voici en quels termes il s'exprima :

" La population du Haut-Canada aura sa législature à elle pour l'administration de ses affaires locales, et ne sera plus contrainte de s'adresser à Québec pour se faire autoriser à ouvrir un chemin, à choisir un chef -lieu de comté, ou à nommer un coroner. Mais on me dit que, tout en adoptant ce principe de laisser toutes les questions locales à la gestion des gouvernements locaux, on a fait une exception en ce qui regarde les écoles communes. (Ecoutez, écoutez). Or l'article dont on se plaint est ainsi conçu :

" 6. L'instruction publique sera laissée aux gouvernements locaux, sauf les droits et privilèges que les minorités catholiques ou

protestantes dans les deux Canadas posséderont, par rapport à leurs écoles séparées, au moment de l'union. "

Maintenant, continue M. Brown :

" J'ai à 2)eine besoin de faire observer à la Chambre que je me suis toujours opposé et que je continuerai de m'opposer à l'établissement d'un système d'écoles confessionnelles subventionnées par le trésor public. Je n'ai jamais eu d'hésitation à cet égard; je n'ai jamais compris pourquoi tous les habitants de cette province, à quelque religion qu'ils appartiennent, n'envoient pas leurs enfants aux mêmes écoles communes pour y recevoir l'instruction sur les sujets usuels. Pour moi, la famille et le minisire de la religion sont les agents les plus aptes à enseigner la religion, et c'est pourquoi je ne conçois pas qu'on puisse avoir la moindre objection sérieuse aux écoles mixtes, du moment que la foi religieuse de l'enfant est respectée et que le clergé a pleine liberté d'enseigner la religion aux enfants de sa propre église. Cependant, quoique dans le cours de cette conférence, et en d'autres circonstances, j'aie toujours exprimé ces opinions et que j'ai invariablement voté contre l'établissement d'écoles publiques confessionnelles, je dois avouer que ces écoles confessionnelles, dans les limites restreintes oii elles se sont développées dans le Haut-Canada, et circonscrites principalement dans les villes, n'ont pas donné de mauvais résultats bien sensibles. Ce que l'on a craint surtout, c'est que la reconnaissance du principe des écoles confessionnelles ne fût comprise dans cette mesure, et que, ultérieurement, ce système ne pût être étendu de manière à troubler complètement l'économie de notre système scolaire. Sur 4,000 écoles que l'on compte dans le Haut-Canada, il ne s'en trouve qu'une centaine qui soient séparées, et elles sont toutes catholiques. Du moment que l'on reconnaît aux catholiques le droit d'avoir des écoles séparées et de les multiplier de proche en proche, on doit également le concéder aux anglicans, aux presbytériens, aux méthodistes et à toutes les autres sectes. Aucun catholique sincère ne prétendra le contraire. Ainsi, le grand danger que court tout notre système d'instruction publique, c'est d'être submergé par les écoles confessionnelles, qui pourront se répandre de proche en proche jusqu'à ce qu'un beau jour le pays s'en trouve tout couvert ; le danger, c'est de voir les intérêts de la province sacrifiés dans ce but, car un tel système exigeant une légion d'ins-

tituteurs ne peut avoir pour effet que de grever le budget d'une charge énorme. Tous les honorables députés savent que l'acte passé par cette Chambre en 1863 fut regardé comme solution définitive de cette controverse religieuse. Je n'étais pas à Québec à cette époque, mais si j'y avais été, j'aurais voté contre ce bill parce qu'il favorisait l'établissement d'écoles séparées. On pouvait, cependant, dire à son appui qu'il avait été accepté par les autorités catholiques-romaines et par le parlement comme règlement définitif de la question dans le Haut-Canada. Aussi, je trouve que lorsqu'on proposa d'introduire dans le projet de confédération une disposition à l'effet de reconnaître ce pacte de 1863 comme règlement définitif, pour que nous n'eussions plus, comme nous y avons été obligés depuis 1849, à rester l'arme au bras dans l'attente de nouvelles attaques contre notre système d'écoles communes, cette proposition était de nature à ne pas être rejetée inconsidérément (Ecoutez, écoutez). J'admets qu'à mon avis cela fait tache au projet dont la Chambre est saisie ; c'est évidemment une des concessions que nous avons dû faire pour assurer l'adoption de cette grande mesure de réforme. Mais, pour ma part, je n'ai pas la moindre hésitation à l'accepter comme condition du projet d'union, qui doit paraître doublement acceptable aux honorables messieurs de l'opposition, auteurs du projet de loi de 1863 (Applaudissements). Mais on me dit que bien que cet arrangement fût peut-être équitable pour le Haut-Canada, il n'en était pas de même quant au Bas-Canada, attendu que la population anglaise nourrissait des griefs depuis longtemps et qu'il aurait été nécessaire de faire quelques amendements à l'acte scolaire actuel pour leur assurer justice égale. Or, lorsque cette question fut soulevée, des gens de tous les partis dans le Bas-Canada se montrèrent prêts à la régler dans un esprit de conciliation en vue d'en faire disparaître toute trace d'injustice et c'est avec cette entente que la disposition concernant l'instruction publique fut adoptée par la conférence.

M. T. C. WALBEIDGE : Vous allez enlever aux législatures locales le droit de légiférer sur ce sujet.

L'honorable M. BROWN : J'aimerais à savoir quel pouvoir l'honorable député a de légiférer sur ce sujet aujourd'hui. Qu'il présente un projet de loi pour annuler le pacte de 1863 et pour révoquer les actes relatifs aux écoles confessionnelles du Haut-Ca-

DE SIR \yiLFRID LAURIER 411

nada, et il verra de combien de députes il aura l'appui. Sur les 130 députés qui composent cette assemblée en trouverait-il 20 qui voteraient pour sa mesure ? Si l'honorable député avait lutté comme moi pendant quinze ans pour défendre le système scolaire du Haut- Canada contre les empiétements des écoles confessionnelles, il aurait bientôt senti la nécessité d'accepter un compromis aussi modéré. Et que dit l'honorable député de l'idée de laisser la population anglaise du Bas-Canada sous le pouvoir absolu de la législature locale ? Les écoles communes du Bas-Canada ne sont pas comme celles du Haut-Canada, ce sont presque toutes des écoles catholiques-romaines, quoique officielles. L'honorable député voudrait-il que les protestants du Bas-Canada fussent mis dans l'alternative de laisser leurs enfants sans instruction ou de les envoyer aux écoles catholiques ? "

Arrêtons-nous un instant pour peser ces paroles. M. Brown n'était pas partisan des écoles confessionnelles. Il avait lutté toute sa vie contre l'adoption de ce système. Mais il s'agissait d'atteindre un grand but, de réaliser une noble conception ; et pour y arriver il était nécessaire de concilier des opinions adverses, de faire disparaître des craintes et des soupçons, et pardessus tout, de donner aux droits de la conscience, aux droits sacrés de la conscience, des garanties aussi fortes que celles dont ils jouissaient auparavant, afin que personne ne pût trouver à redire et qu'il fût possible à tous, sans distinction d'origine ou de religion, de donner à la nouvelle constitution un appui cordial, enthousiaste.

Monsieur l'Orateur, M. Bro"\\Ti déclara à ses amis qu'il n'était pas partisan des écoles confessionnelles, mais qu'il y avait de ses concitoyens d'Ontario et de Québec qui en étaient partisans et que, afin de se les concilier et de s'assurer leur coopération dans l'entreprise qui était l'œuvre de sa vie, il avait fait le sacrifice de ses propres convictions pour que le projet fût adopté. Pour atteindre le but auquel il tendait, il avait consenti à greffer sur sa propre province un système qu'il ne jugeait pas bon, mais que d'autres approuvaient. Monsieur l'Orateur, voilà plus de vingt ans que Brown est descendu dans la tombe ; mais sa mémoire vit encore. Et certes, sa mémoire ne saurait périr chez cette vigoureuse classe des cultivateurs de l'Ontario qui lui a donné un appui si constant dans le cours de ses luttes politiques. Ils l'ont suivi fidèlement

dans sa croisade contre les écoles confessionnelles. Ils l'ont suivi plus docilement encore lorsqu'il les a priés d'accepter les écoles confessionnelles, de sacrifier leur propre opinion avec la sienne sur l'autel de la nouvelle patrie qu'ils avaient à cœur d'établir en ce pays qui couvre plus de la moitié du continent de l'Amérique du JSTord. S'il se pouvait que mes faibles accents arrivassent à l'oreille de ces énergiques cultivateurs de l'Ontario, je me permettrais de leur faire observer que la Confédération n'est pas encore achevée; je leur dirais que nous sommes à la compléter, et je leur demanderais s'il va falloir maintenant revenir sur nos pas ou si nous ne devrions pas plutôt parachever cette œuvre nationale d'après les principes émis par ce grand chef.

Tel était, Monsieur l'Orateur, l'état des choses à l'époque de la Confédération. Mais on me dira peut-être que cette exception ne s'applique qu'à Ontario et Québec, et non pas aux autres provinces. Je le reconnais ; des quatre provinces qui s'unirent alors, ces deuxlà étaient seules dotées d'un régime d'écoles confessionnelles. Mais j'ai rappelé à la Chambre, il y a un instant, que ce n'était pas l'intention des pères de la Confédération, que ce n'était pas l'intention de sir John Macdonald ni de M. Brown, de restreindre la Confédération dans les bornes étroites qu'elle avait en 1867. Ils avaient pris des mesures à l'époque de son établissement pour qu'elle couvrît toute la partie nord du continent ; ils avaient pris des mesures pour englober la Colombie-Anglaise, Terre-ÎTeuve et l'Ile du Prince-Edouard ; ils avaient aussi pris des mesures pour y admettre les territoires du ISTord-Ouest, alors inhabités, mais qui, aujourd'hui, regorgent d'habitants et demandent que nous les mettions au nombre des provinces du Canada- Est-il raisonnable de supposer que tout en sanctionnant par avance l'entrée dans la Confédération, de provinces placées dans les mêmes circonstances qu'Ontario et Québec, la loi organique du Canada ne mette pas les minorités de ces provinces sur le même pied que celles d'Ontario et de Québec ? Quel cas auraient donc pu faire ces provinces de l'invitation qu'elles recevaient d'entrer dans la Confédération, si en même temps elles avaient été averties que la garantie accordée à la minorité dans Ontario et dans Québec ne ■serait pas accordée chez elles ? L'article 43 des résolutions de Québec est devenu l'article 93 de l'acte de l'Amérique britannique du î^ord et l'application n'en est plus restreinte aux provinces de Québec et d'Ontario. Il est ainsi conçu:

" Dans chaque province, la législature pourra exclusivement décréter les lois relatives à l'éducation, sujettes et conformes aux dispositions suivantes :

" Rien dans ces lois ne devra préjudicier à aucun droit ou privilège conféré lors de l'union, par la loi, à aucune classe particulière de personnes dans la province, relativement à des écoles séparées."

L'acte de l'Amérique britannique du Nord prescrit donc, Monsieur l'Orateur, que chaque fois qu'une province s'adresse à nous en vue de se faire admettre dans la Confédération, s'il existe alors dans cette province un système d'écoles confessionnelles, la garantie que nous accordons à la minorité dans Québec et dans Ontario sera légalement accordée à la minorité dans cette province. Peu de temps après l'établissement de la Confédération, c'est-àdire en 1870, le parlement canadien fut mis à même de faire l'application de la doctrine contenue dans l'acte de l'Amérique britannique du Nord : la province du Manitoba fut constituée. Avant de faire partie du Dominion le Manitoba n'avait pas de gouvernement régulier. Il avait été administré à la grosse par la Compagnie de la Baie d'Hudson. Il y avait été établi certaines écoles par les autorités du temps. Les missionnaires catholiques romains y avaient maintenu des écoles séparées. C'était l'intention du Parlement de donner à la minorité le système qu'elle avait antérieurement à la Confédération ; et cette intention était tellement prononcée, qu'au lieu de se servir des mots de l'article 93 de l'acte de l'Amérique britannique du Nord : " droit et privilège conféré lors de l'union, par la loi, à aucune classe particulière de personnes dans la province relativement à des écoles séparées ", ils insérèrent ceux-ci : " par la loi ou par l'usage ". Subséquemment, il fut décidé par les tribunaux que la province du Manitoba, au moment de son entrée dans la Confédération, n'avait de système d'écoles ni de par la loi ni de par l'usage. En conséquence, il fallut admetttre que les attributions de la province du Manitoba par rapport à l'instruction publique étaient aussi complètes que celles de la province de la Nouvelle-Ecosse ou de la province du Nouveau-Erunswick. C'est un principe qui ne fut pas compris dans le temps par ces messieurs de la gauche, alors qu'ils étaient au pouvoir. Tel était le fait : les pouvoirs de la province du Manitoba relativement à l'instruction publique étaient aussi absolus

que ceux du iSTouveau-Brunswick et de la ISTouvelle-Ecosse. Mais en 1875, comme je le disais il y a un instant, M. Mackenzie présenta une mesure pour le gouvernement des Territoires du Nord- Ouest, et par cette mesure, le Parlement canadien, — oii siégeaient à cette époque quelques-uns des hommes politiques les plus habiles que le Canada ait eus, — sir John Macdonald, M. Mackenzie, ]\I. Blake, sir Charles Tupper et nombre d'autres, — unanimement, après mûre réflexion, en connaissance de cause, établit dans les Territoires du Nord-Ouest un système d'écoles confessionnelles. Ce n'est pas tout ; quatre fois depuis ce temps-là : en 1880, 1885, 1886 et 1898, le Parlement canadien confirma de son propre mouvement le système d'écoles séparées qu'il avait établi.

M. SPROULE : Je poserai ici une question au très honorable premier ministre, s'il veut me le permettre-

Sir WILFRID LAURIER: Faites-le.

M. SPROULE : Le très honorable premier ministre a donné à entendre à la Chambre que l'honorable M. George Brown s'était déclaré favorable au principe des écoles confessionnelles. N'estil pas vrai qu'en 1875 M. Brown combattit le principe de l'établissement d'écoles confessionnelles dans les Territoires, vota contre son adoption et expliqua pourquoi?

Sir WILFRID LAURIER : Je suis heureux que mon honorable ami (M. Sproule) m'ait posé cette question. En 1875, lorsque le bill dont j'ai parlé fut adopté par le parlement, M. Brown, qui faisait partie d'une des Chambres, s'opposa à l'adoption du nouvel article de ce bill établissant des écoles séparées. Il s'y opposa de toutes ses forces. Il déclara à la Chambre qu'il n'avait pas changé d'opinion à ce sujet ; mais il ajouta que si le principe des écoles confessionnelles était accepté alors, aux termes de la constitution, i] se trouverait implanté à tout jamais. Oui, je suis heureux que mon honorable ami ait attiré mon attention sur ce point, car réellement toute la question se trouve renfermée dans son interpellation. Nous avons à résoudre ce problème d'après les termes mêmes de la loi adoptée en 1875. Qu'on me permette de donner à mon honorable ami tous les renseignements auxquels il a droit, et qui, je l'espère, trouveront chez lui un accueil favorable. Je lui donnerai tout l'historique de cette question. M. Mackensie pré-

seuta lui-même le bill en 1875. Le bill, sous 5a forme première, ne mentionnait aucunement les écoles séparées ; mais après que sir John Macdonald eut fini de parler, M. Blake souleva cette question même des écoles confessionnelle?, et il le fit avec cette science et cette largeur de vues que mon honorable ami ne saurait qu'admirer. Voici en quels termes s'exprima M. Blake:

" La tâche que le Gouvei-nement s'est imposée est la plus importante qu'il soit possible de concevoir. Créer les institutions fondamentales sous l'empire desquelles nous espérons voir des centaines de mille, — et les plus confiants d'entre nous, — des millions d'hommes s'établir et prospérer, est une des plus nobles œuvres qui puissent être entreprises par aucun corps législatif, et ce n'est pas un indice négligeable de la puissance et de la véritable position du Canada que de voir son Parlement occupé aujourd'hui à cette œuvre importante. Il reconnaît avec l'honorable député de Kingston que c'est une tâche qui requiert du temps, de la considération, de la réflexion, et il importe d'éviter tout faux pas dans ces circonstances. Il n'est pas de l'avis du très honorable député quand il engage le Gouvernement actuel à corriger les erreurs du Gouvernement précédent. Le très honorable député a prétendu qu'il avait mis en œuvre les institutions dont il demande actuellement à la Chambre de doter les Territoires du ISTord-Ouest et pour la même raison qu'il a donnée aujourd'hui, que le gouvernement canadien ferait mieux de se réserver la direction de tout et de décider ce qu'il serait préférable de faire à l'avenir. Il (M. Blake) croit qu'il est essentiel, si nous voulons qu'il se porte une forte immigration vers le ISTord-Ouest, que nous disions d'avance aux colons quels seront leurs droits dans le pays que nous les invitons à peupler. Il est intéressant pour le peuple de savoir que dès que la population sera devenue suffisamment nombreuse dans un certain rayon, elle aura part au gouvernement des Territoires ; et il croit que le ministre fait preuve de sagesse, — bien que la mesure puisse être annoncée très tard cette session et qu'il soit impossible de lui donner toute la considération voulue, — en déterminant d'avance quelle sera la nature des institutions du pays dans lequel nous invitons les colons à s'établir.

Il regarde comme essentiel, dans les circonstances oii se trouve ce pays et considérant les débats qui ont eu lieu ces jours derniers,

qu'il soit inséré dans le bill un principe général en ce qui regarde l'instruction publique. Il est d'avis que nous devrions nous efforcer de soustraire la population de ces territoires aux discordes et aux querelles intestines qui ont affligé certaines autres parties du Dominion ainsi que d'autres pays- Considérant que cett© population, d'une manière générale, se rapproche beaucoup de celle de la province d'Ontario, il lui semble qu'il serait expédient d'insérer dans la constitution une disposition lui conférant, relativement à l'instruction religieuse, les mêmes droits et privilèges que ceux dont jouit la population d'Ontario, Les principes du gouvernement responsable local et le règlement de la question de l'instruction publique lui semblent être les points importants d'une pareille mesure.

Qu'on me permette de signaler de nouveau à l'attention ces paroles de M. Blake : " Je regarde comme essentiel, dans les circonstances où se trouve ce pays, et considérant les débats qui ont eu lieu ces jours derniers, etc." Quels étaient ces débats des jours précédents auxquels M. Blake faisait allusion ? Il s'agissait d'une proposition relative à ce sujet même des écoles confessionnelles, relative à l'établissement d'écoles catholiques séparées au Nouveau-Brunsv;^ick, où, à cette époque, et de par la constitution, le principe du régime confessionnel n'était pas adopté. La minorité réclamait des écoles séparées et s'adressait à la Chambre pour qu'elle fît droit à sa demande ; mais la Chambre s'y refusa, ne voulant pas enfreindre la constitution. M. Blake déclara que plutôt que de voir se répéter un tel état de choses dans les territoires du I^ord-Ouest, il était préférable de laisser la minorité donner à ses enfants l'instruction religieuse qu'elle désirait- Or, quelle fut la réponse de M. Mackenzie ?

" Quant au sujet de l'instruction publique, il n'a pas attiré mon attention tout d'abord ; mais lorsque j'en suis venu à étudier la question de l'impôt pour fins locales, je m'en suis souvenu. Je propose d'insérer, maintenant que le bill est devant le comité, cette disposition qui aurait dû y être insérée plus tôt. L'article autorise le lieutenant-gouverneur, du consentement de son conseil ou de l'assemblée, suivant le cas, à dicter toutes les ordonnances relatives à l'instruction publique ; mais il est spécialement prescrit que la majorité des francs tenanciers pourra établir telles écoles et impo-

ser telles cotisations qu'elle jugera nécessaires à cette fin ; et que la minorité des francs tenanciers, soit protestante, soit catholiqueromaine, pourra établir des écoles séparées ; et ces francs tenanciers ne seront tenus de payer que les cotisations relatives aux écoles qu'ils se seront eux-mêmes imposées. J'espère que cette explication satisfera l'honorable député de Bruce-Sud. Il se peut que le bill doive être amendé, mais, à mon avis, il doit répondre d'une manière générale aux besoins du pays. Le Gouvernement n'en sera pas moins disposé à mettre à profit les propositions qu'on voudra bien lui soimiettre "•

Lorsqu'on passa à l'examen du bill en comité, M. Mackenzie proposa l'article suivant, qui fut ajouté au bill. Aucun député ne s'opposa à son adoption, ni sir John A. Macdonald, ni sir Charles Tupper, ni aucun partisan du ministère:

" Dès qu'un système d'impôts aura été établi dans une circonscription ou dans une partie des Territoires du Nord-Ouest, le lieutenant-gouverneur, de l'avis du conseil ou de l'assemblée, suivant le cas, édictera toutes les ordonnances nécessaires au sujet de l'instruction publique ; mais il y sera toujours prévu qu'une majorité des contribuables d'une circonscription pourra y établir telles écoles qu'elle jugera à propos, et imposer et prélever les cotisations ou taxes nécessaires à cet effet ; et de plus, que la minorité des contribuables de telle circonscription, qu'elle soit protestante au catholique-romaine, pourra y établir des écoles séparées, et dans ce cas, les contribuables établissant ces écoles séparées, soit protestantes, soit catholiques-romaines, ne pourront être appelés à payer que les cotisations qu'ils se seront imposées à eux-mêmes pour cette fin ".

Puis, le projet de loi fut envoyé au Sénat- Pour le bénéfice de l'honorable député qui m'a interrompu il y a un instant, je m'en vais faire l'historique de ce qui s'est passé à la Chambre haute. M. Aikens, membre éminent de cette assemblée, proposa de biffer simplement l'article relatif à l'instruction publique. Ce fut mon honorable ami et collègue, le secrétaire d'Etat, leader du Sénat dans ce temps-là comme aujourd'hui, qui lui répondit :

" Il n'est aucun de mes collègues qui ne soit forcé d'admettre que la population de l'Ontario verrait avec la plus vive satisfac-

tion la question réglée pour elle, au lieu d'être un sujet de discorde, comme dans quelques autres provinces. Je suis un de ceux qui ont soutenu que les parents avaient le droit de donner à leurs enfants le genre d'instruction qui leur semble le meilleur, et qu'il est injuste de les taxer pour le maintien d'écoles auxquelles ils ne sauraient consciencieusement envoyer ces enfants- Tout notre système de gouvernement est fondé sur ce principe salutaire ".

Voici l'opinion qu'exprima alors un chef éminent du parti conservateur, sir Alexander Campbell, alors leader de son parti au Sénat :

" Il serait très regrettable que l'amendement fût adopté. Le bill a pour but d'établir et de perpétuer dans les Territoires du Nord-Ouest le système qui a été en vigueur dans Ontario et Québec, et qui a donné de si bons résultats en maintenant la concorde au sein des divers éléments composant la population de ces provinces. A mon avis, la ligne de conduite la plus équitable et la plus satisfaisante pour les sujets de toutes races et de toutes croyances, serait d'adopter la proposition du Gouvernement et d'autoriser les contribuables à établir des écoles séparées dans ces territoires, ce qui permettrait d'éviter les maux dont Ontario et Québec ont souffert, mais dont ils se sont judicieusement libérés "•

Voici, enfin l'opinion qu'exprima M. Brown :

" La politique la plus sage pour nous c'était de laisser chaque province faire comme elle l'entendait à cet égard. Le pays est rempli de gens appartenant aux races et aux religions les plus diverses, et la confusion serait générale si chaque groupe avait son système d'écoles à lui. On a affirmé que cette disposition avait été insérée pour la protection des protestants à l'encontre des catholiques, ces derniers étant les plus nombreux. Mais, je me fais l'interprète des protestants en disant que nous ne voulons pas être protégés de cette manière "•

Subséquemment, M. Brown parla en ces termes :

" L'honorable M. Brown déclare se ranger à l'avis de ses honorables amis siégeant du côté ministériel, et des honorables députés

qui ont porté la parole sur l'amendement, en ce qui concerne l'utilité d'autoriser l'établissement des écoles séparées. Mais il ne s'agit pas de savoir si ces écoles sont bonnes ou mauvaises, légitimes ou non, mais s'il est de l'intérêt du pays de légiférer sur cette question. Il convient de l'importance du problème qui a été soulevé, savoir : si le règlement de cette question doit être laisse à l'initiative de la province intéressée, ou bien s'il faut l'attribuer au fédéral ".

" Du moment — ajoute M. Bro'WTi — que la loi en question a été adoptée et que le ISî^ord-Ouest est devenu partie intégrante de l'Union, il a passé sous le régime de la loi d'union et des dispositions concernant les écoles séparées " :

Monsieur l'Orateur, je signale ces paroles à l'attention de l'honorable député. Je prie toute la députation de les bien méditer.

Il se rencontre aujourd'hui au sein de cette Chambre et au dehors, comme il s'en trouvait à l'époque en question, des hommes qui ne sont pas partisans des écoles séparées ; mais, comme le déclare M. Brown, il ne s'agit pas de savoir si ce système est bon ou mauvais, digne d'approbation ou de censure ; non, ce n'est là ni le problème qui s'impose à nos délibérations aujourd'hui, ni celui qui se dressait autrefois devant le sénateur Brown. !N^ous avons un autre devoir à remplir. Dans l'enceinte de l'autre Chambre du Parlement, M. Bro^vn déclarait n'avoir en rien modifié son avis au sujet des écoles séparées. Virtuellement, il disait au Parlement du Canada : " Voici un nouveau territoire, voici un sol vierge, non encore colonisé. 'N'y implantez pas le régime des écoles séparées ; gardez-vous d'y transporter cette brûlante question ; mais du moment que vous avez implanté ce régime des écoles séparées, vous avez résolu le problème pour toujours ; ce régime fait partie de l'union, et la minorité aura droit à ces écoles.

M. SPROTJLE : Le premier ministre

Sir WILFRID LAURIER : îsTous avons donc inséré dans cette proposition de loi à l'étude — mais, je demande pardon à l'honorable député.

M. SPROULE : Je tiens à présenter une courte observation au sujet d'une partie du discours de M. Brown qui se rattache plus directement à la question et que le premier ministre n'a pas citée.

Sir WILFKID LAUKIER : Si c'est là le but de l'interraption que l'honorable député s'est permise, il aurait pu s'en dispenser. Je ne songe nullement à induire la Chambre en erreur. M. Brown déclare qu'à son avis, du moment qu'on consacre l'établissement des écoles séparées, elles rentrent dans le régime établi sous l'empire de la loi d'Union, article 93, et elles doivent être maintenues, à l'encontre du pouvoir de la législature. L'honorable député est-il en mesure de trouver autre chose dans ce discours ? Qu'il cite un seul mot dans le sens opposé, s'il le peut-

M. SPROULE : M. Bro^^ra, au cours de son argumentation contre l'établissement des écoles séparées, allègue les raisons que voici :

" Dans ses observations, il ne consulte que l'intérêt de la bonne intelligence et de l'harmonie dans les conseils de la nation. Les auteurs de la constitution, en y insérant l'article attribuant aux provinces le pouvoir de légiférer elles-mêmes sur les questions scolaires, n'entendaient-ils pas mettre fin à des controverses et à des agitations comme celle qui existe aujourd'hui au Canada, et abandonner à chaque localité le soin de gérer ses écoles, suivant ses vues propres ? De la proposition de loi à l'étude il pourrait naître au Nord-Ouest d'aussi graves dissensions que celles qui ont «uscité tant d'embarras aux provinces de Québec et d'Ontario. Ce serait là, à son avis, une chose infiniment déplorable et c'est ce qui motive l'appui qu'il accorde à la motion de l'honorable sénateur de Peel ".

Or, cette motion tendait au rejet de l'article en question, attribuant ainsi aux provinces le pouvoir de légiférer sur ce sujet.

Sir WILFRID LAURIER : On aura donc toujours raison de dire qu'il n'est point de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, ni de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ! Je le répète, M. Brown, au sein du Sénat, s'opposait à ce qu'on insérât dans la loi en question l'article consacrant l'établissement des écoles séparées. Il déclare que ce serait une erreur de consacrer législativement l'établissement des sécoles séparées ; il affirme son hostilité au régime des écoles séparées ; mais il ajoute que si, à cette époque, on consacre le régime des écoles séparées, ce régime sera irrévocable-

Je ne voudrais nullement blesser les justes susceptibilités de Fhouorable député ; mais qu'il me permette de le lui dire, il faudrait être frappé de cécité pour ne pas comprendre le raisonnement de M. Brown. Voilà donc la situation qui se dresse devant nous aujourd'hui. Je ne viens pas ici, en ce moment, préconiser l'établissement des écoles confessionnelles, à titre de proposition abstraite ; non, mais nous avons incorporé dans la mesure législative à l'étude, deux propositions : l'une portant que la minorité a le pouvoir d'établir ses propres écoles, et l'autre, qu'elle a droit à une part des deniers publics. Voilà la loi en vigueur aujourd'hui, loi d'accord avec la constitution qui nous régit, la loi de l'Amérique britannique du Nord, et si prévenu qu'il soit, l'honorable député ferait bien de la méditer. Cependant, je veux lui poser une question- Supposons qu'au lieu d'être en 1905, nous vivions en l'an de grâce 1867, et pût s'agir d'admettre au sein de la confédération canadienne les jDrovinces d'Alberta et de Saskatchewan ; l'honorable député prétend-il qu'en ce qui concerne les écoles confessionnelles ou séparées, ces provinces ne jouiraient pas de droits et de privilèges similaires à ceux accordés aux provinces d'Ontario et de Québec? IsTous dirions à Ontario et à Québec: Vous aurez droit à vos écoles séparées; et nous refuserions ce privilège aux provinces d'Alberta et de Saskatchewan ? Est-ce là ce que prétend l'honorable député ? ISTon, pareille prétention serait de la dernière absurdité- Sachons donc planer audessus de pareilles considérations. Au cours de mes observations, je me suis gardé de dire un seul mot du principe des écoles confessionnelles dans le sens abstrait. Je vais traiter la question à un auti-e point de vue que celui des écoles séparées, c'est-à-dire au point de vue plus large du devoir envers le pays, de l'amour de la patrie canadienne.

Après avoir obtenu l'adhésion de la minorité à cette forme de gouvernement ; une fois qu'elle a consenti à se dessaisir de ses privilèges, à abandonner une position pleine de force, allons-nous donc lui donner à entendre, aujourd'hui que la confédération est établie, que le principe même sur lequel cette minorité s'est basée pour donner son acquiescement à cette convention doit être mis au rancart, et que ses droits et privilèges seront foulés aux pieds ? Non, pareille proposition, à mon avis, ne saurait être soutenue ici, et j'en suis convaincu, la Chambre la repousserait. Pour le

moment, je ne veux nullement me prononcer sur le principe des écoles séparées dans le sens abstrait ; mais je le déclare sans hésitation, s'il fallait manifester tout haut ma pensée au sujet de ces écoles, je dirais que jamais je n'ai réussi à m'expliquer qu'on puisse juger repréhensible un régime scolaire qui, après avoir assuré à l'enseignement des matières profanes sa juste part, permet d'inculquer à la jeunesse les doctrines de la religion fondée par le Christ, et cela, indépendamment des divisions régnant parmi les adhérents de son culte- Au sein de la confédération des sept provinces sœurs qui constituent aujourd'hui la nation canadienne, dans toutes nos écoles, grâce au bon vouloir et à l'esprit de tolérance de notre peuple, on enseigne à la jeunesse la morale et les dogmes du christianisme, tandis que de l'autre côté de la frontière, aux Etats-Unis, chez cette puissante nation à l'endroit de laquelle je professe la plus vive admiration, bien que son exemple ne me paraisse pas toujours digne d'approbation et d'imitation, l'enseignement de cette morale et de ces dogmes est banni des écoles, de peur qu'il n'y soit inculqué des doctrines qui ne rallieraient point l'assentiment de tous.

Lorsque je compare ces deux pays, le Canada et les Etats-Unis, que je constate la situation respective des deux peuples, que J3 songe à leur avenir et que, réfléchissant sur l'état social de chacun d'eux, j'observe chez le nôtre l'absence absolue de lynchages, de divorces et de meurtres, alors, je l'avoue, je rends grâce au ciel de ce que nous vivons dans un pays où l'on enseigne à la jeunesse la morale et les dogmes du christianisme. Des deux régimes scolaires dont l'un est établi aux Etats-Unis et l'autre au Canada, lequel est le bon ? Us ne sauraient être bons tous les deux. Pour moi, je ne crains pas de dire que le temps nous donnera raison, et sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, j'ai une foi inébranlable dans les institutions de mon pays.

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