‹ Discours à l'étranger et au CanadaChapitre 108 sur 113 · UN TOAST A L'ACADEMIE FRANÇAÏSE · texte numérisé non relu

UN TOAST A L'ACADEMIE FRANÇAÏSE

Le 17 novembre 1880, les amis de M Louis Fréchette se réunissaient à Québec pour marquer le plaisir que leur causait ses succès à Paris. L'Académie française, venait de couronner ses œuvres et de témoigner par là de l'estime qu'elle portait au poète canadien. Il s'agissait aussi pour ses amis de reconnaître la générosité de l'illustre compagnie. M. Laurier était tout indiqué pour cet agréable et difficile rôle. Sa parole se fit élégante et pleine de délicatesse, avec une pointe d'atticisme très en situation. Le poète et l'Académie furent donc loués avec ui e grâce qui donne une idée de la souplesse et de la variété des talents de l'orateur.

Monsieur le Président, Messieurs,

Comme vous l'a dit notre président, j'ai maintenant l'honneur de vous proposer la santé de l'Académie Française. En vous priant de boire à ce toast, je ne crois pas être appelé à vous parler du corps savant, du centre de toutes les gloires, du législateur de la langue, de l'arbitre suprême en matière littéraire ; je ne crois pas être enfin appelé à vous parler de l'Académie Française telle que nous la connaissons. L'Académie existe, et c'est assez ; il

est inutile de rien dire de plus ; son histoire nous suffit. Je voudrais seulement rappeler à votre mémoire l'acte généreux par lequel l'Académie Française, mettant de côté les statuts positifs qui la régissent pour n'écouter que la voix du sang, reconnaissait à notre poète, M. Fréchette, la qualité de Français et l'admettait, lui sujet anglais, à prendre part au concours ouvert, d'après les règlements de l'Académie, aux seuls citoyens français.

Quel est celui qui a pu lire sans émotion le comnte-rendu de cette séance mémorable pour nous, oii M. Fréchette a été couronné ?

Quel est celui qui a pu, sans émotion, revoir par la pensée cette foule composée de toutes les illustrations de la France contemnoraine, cherchant avidement à saisir les traits de ce frère venu d'outre-mer, que l'Académie offrait à leurs sympathies et à leur admiration ?

Quel est celui qui a pu, sans sentir ses yeux humides, lire le discours de M. Camille Doucet, le secrétaire perpétuel de l'Académie, dans lequel il fait part des objections qui s'opposaient à l'admission de M. Fréchette au concours et de la manière dont ces objections furent levées ? M. Fréchette était sujet britannique, et les statuts de l'Académie ne permettaient à personne de concourir s'il n'était citoyen français ; mais ces lois positives, l'Académie les mit de côté et elle admit le poète étranger au concours. Le motif qui l'y décida fut celui-ci : si M. Fréchette n'était pas citoyen français, il faisait partie d'une population française d'origine, et restée, malgré les événements, française de cœur et de sentiments. L'argument suprême de M. Camille Doucet pour justifier l'Académie d'avoir, en violation de ses statuts, admis M. Fréchette à tous les privilèges réservés aux seuls Français, rappelait des souvenirs cruels, mais montrait que l'Académie nous avait bien jugés. ]\r. Doucet rappelait une assemblée tenue à Montréal en 1870, à l'époque la plus désastreuse de la guerre, pour venir en aide aux blessés français, et dans laquelle l'assistance toute entière avait impétueusement affirmé son origine française et son attachement inviolable à la fortune de la France.

Hélas ! messieurs, l'exemple n'était que trop bien choisi. L'adversité est le creuset d'épreuve de tous les sentiments, et c'est aux jours de malheur de notre ancienne mère-patrie que nous avons senti à quel point nous lui étions attachés, à quel point nous l'ai-

mions. Messieurs, vous m'en êtes témoins, n'est-il pas vrai que la blessure laissée par cette guerre cruelle au cœur des enfants de la vieille France n'est pas plus douloureuse que la blessure laissée au cœur des enfants de la jSTouvelle-France.

C'est lorsque nous arriva la nouvelle des premiers désastres de l'armée française que nous sentîmes combien nous étions français. Qui ne se souvient d'avoir vu, dans ces jours fimestes, toute la population française de Québec, massée autour des bureaux de journaux, attendant, dans une poignante anxiété, que le télégi'aphe transmît le résultat des batailles livrées la veille sur le sol de l'antique mère-patrie ? Qui ne se souvient de ces foules énormes enfiévrées par l'angoisse, et que cependant la moindre lueur d'espoir faisait frisonner d'émotion, et qui ne se dispersaient que lorsque le doute n'était plus possible en face de la fatale vérité ? Et lorsqu' arriva la catastrophe suprême, lorsqu'il fallut nous rendre à l'évidence , lorsqu'il fallut nous résigner à croire que la Lorraine et l'Alsace allaient être séparées de la France, j'en appelle à vos souvenirs, Messieurs, si on nous eût enlevé à nous-mêmes un de nos propres membres, n'est-il pas vrai que nous n'aurions pas souffert plus cruellement ? Depuis ce temps-là, nous avons attendu avec autant de conviction profonde, avec autant de ferme espoir, que ceux que nous persistons à appeler nos frères d'outre-mer, nous avons attendu le jour de la revanche. Le temps n'est plus où les populations peuvent être arrachées avec violence à leur patrie et attachées malgi-é elles à un gouvernement qui n'est pas un gouvernement de leur choix. Le temps n'est plus oii la force peut permanemment primer le droit. JSTous, descendants de la France, nous, habitués depuis longtemps à la plus ample liberté; nous sujets anglais, qui, sous l'ombre du drapeau britannique, proclamons hautement et fièrement notre origine française. ISTous aussi nous avons foi dans cette justice immanente des choses humaines, dont parlait naguère un illustre homme d'Etat. Plus d'un d'entre nous, en voyant la France si calme, si patiente, s'est pris à espérer, a cru qu'un jour cette antique devise de notre pays, qui remonte aux premiers temps de la colonie et qui se retrouve maintenant sur un de nos édifices publics, recevrait son exécution en Europe :

Je suis un chien qui ronge l'os En le rongeant, je prends mon repos ; Un jour viendra qui n'est pas venu

Oii je mordrai qui m'aura mordu.

Quant à nous, messieurs, notre revanche, nous l'avons maintenant.

Après la cession finale de ce pays à la couronne d'Angleterre, nos pères acceptèrent loyalement le nouvel état de choses. Ils se jurèrent à eux-mêmes que, si l'occasion s'en présentait, ils verseraient leur sang aussi généreusement pour leur nouveau souverain qu'ils l'avaient versé pour l'ancien; mais ils se promirent aussi que jamais la langue française, cette langue française aux accents de laquelle ils avaient été bercés sur les genoux de leur mère, ils se promirent que jamais la langue française ne disparaîtrait du continent d'Amérique.

Aujourd'hui, après un siècle écoulé, l'Académie Française nous donne le droit de cité dans la république des lettres françaises, et elle proclame à la face du monde que non seulement la lanerue française vit encore parmi nous, mais qu'elle est digne de l'Académie !

C'est là, messieurs, notre revanche, nous n'en désirons pas d'autre ; elle est complète pour nous, et nous la devons à l'Académie Française.

S'il était possible que nos voix traversassent l'espace et parvinssent au-delà de l'océan, nous enverrions d'ici même, à l'Académie Française, l'expression de notre gratitude. La chose n'est pas possible, mais ce qui est possible, c'est que nous adressions, à l'instant même, le témoignage de notre reconnaissance au vaillant poète qui a été frapper à la porte de l'Académie, qui en a obtenu l'entrée et qui en est sorti couronné. Car, messieurs, le succès de M. Fréchette n'est pas seulement un succès personnel, c'est un succès national.

Et chose remarquable, comme nous l'a dit notre président, et qui atteste quelle haute conception nous avons de la liberté dans ce pays, ce ne sont pas seulement ceux qui parlent la langue de M. Fréchette qui s'associent à son triomphe ; tous nos comr)atriotes d'origine britannique s'associent comme nous à sa gloire, et en revendiquent leur part.

Rappellerai-je cependant qu'il s'est trouvé parmi nos compatriotes de langue française des voix discordantes ? Je ne mentionnerai le fait que pour rappeler à notre hôte que, dans les triomphes antiques, il était permis à quiconque s'en sentait l'envie de se faire le détracteur du triomphateur, mais qu'il ne paraît pas que jamais

les lauriers du triomphateur en aient été ternis. L'histoire a gardé les noms des triomphateurs, elle a dédaigné de parler des détracteurs.

Je mentionne ce fait pour rappeler à tous que l'admiration du talent n'a jamais été, ne saurait être incompatible avec les divergences d'opinion. L'aveu n'aura peut-être pas beaucoup de valeur, venant d'un homme qui a combattu sous le même drapeau que M. Fréchette, et qui appartient à la même école que lui ; mais à ces soi-disant catholiques qui, au nom de la religion,, quand la religion n'est nullement en cause, insultent à la gloire de M. Fréchette, je citerai un exemple.

Sous la Restauration, il y avait un jour, dans une prison de Paris, un prisonnier détenu pour délit politique. Il avait été condamné pour une offense qualifiée, par la poursuite, d'outrage à la morale. Son délit véritable, c'était d'avoir criblé d'épigrammes un peu trop vives la dynastie régnante dont il était un adversaire déclaré. Un jour un visiteur, déjà chargé d'années, et qui, lui, était un ami ardent de la dynastie régnante, se présentait à la prison pour faire visite au prisonnier. Messieurs, le prisonnier, c'était Béranger ; le visiteur, c'était Chateaubriand. Quelques années plus tard, après une nouvelle révolution, la branche cadette des Bourbons avait remplacé la branche aînée sur le trône de France. Il y avait un prisonnier détenu, lui aussi, pour délit politique. Il avait été condamné pour un article de journal publié à l'occasion d'une loi sur la presse. Son délit véritable était d'avoir manifesté trop hautement son attachement à la dynastie déchue.

Un jour, un visiteur se présentait à la prison pour faire visite au prisonnier. Cette fois, c'était Chateaubriand ; le visiteur c'était Béranger. Messieurs, vous le savez, entre Chateaubriand et Béranger, il n'y avait rien de commun si ce n'était le talent. Tous deux avaient en commun ce que Napoléon avait appelé, en parlant de Chateaubriand, le feu sacré. En tout le reste, ils étaient dissemblables. Béranger n'était pas chrétien. Chateaubriand était profondément chrétien. Chateaubriand avait publié un livre qui reste, sans contredit, une des plus éloquentes et certainement la plus courageuse de toutes les défenses du christianisme depuis Tertullien. Les adversaires de M. Fréchette conviendront peut-être qu'il fallait plus de courage et plus de conviction pour

écrire le Génie du Christianisme au lendemain de la Kêvolution française, qu'il n'en faut pour faire à tout propos étalage d'orthodoxie dans notre bonne province de Québec, en l'an de grâce

Cependant, quand Chateaubriand allait faire visite à Béranger, il ne prétendait rien abdiquer de ses convictions religieuses, il ne prétendait pas se rendre solidaire des opinions de Béranger. C'était l'homme de génie qui allait rendre hommage au génie. C'est un fait consolant pour l'humanité ; il est des sphères supérieures dans lesquelles les âmes élevées peuvent se rencontrer sans qu'elles y soient atteintes par les déplorables divisions de la vie quotidienne.

C'est là, messieurs, la pensée qui a présidé à cette réunion. Ceux qui sont, ce soir, assemblés autour de cette table, sont ici pour rendre hommage au talent poétique de M. Fréchette, pour affirmer qu'ils apprécient les lettres, pour affirmer qu'ils apprécient surtout cette incomparable langue française que M. Fréchette sait parler jusqu'à l'égal de ceux qui la parlent le mieux en France, au témoignage de l'Académie.

Messieurs, j'ai encore une fois l'honneur de vous proposer la santé de l'Académie Française.

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