LES PLAINES D'ABRAHAM
Le 15 janvier 1908, lord Grey convoquait les citoyen» d'Ottawa au théâtre Russell pour leur faire part de son projet de transformer les plaines d'Abraham en un parc national et d'y élever une statue à la paix. Sir Wilfrid appelé à prendre la parole en cette circonstance, à la dernière heure, n'eut que le temps de prononcer la jolie improvisation que l'on va lire et qui donne une idée de la souplesse de son talent et des grandes ressources de son esprit.
(traduction).
Excellence,
Mesdames et Messieurs,
" En prenant la parole, il me faut tout d'abord vous dire que je diflfère d'opinion avec le Président de cette assemblée. Il vous a dit que cet après-midi il avait été tout à la fois humilié et fier d'entendre une femme faire le meilleur discours de la circonstance. Je ne suis nullement surpris et humilié que ce soit une femme qui ait obtenu tantôt la palme. Nous savons tous par expérience, — pour ma part, j'ai de bonnes raisons de le savoir, — que dans toute maison c'est toujours la femme qui manie le mieux la parole (She is always the best speaker). Il n'est pas surprenant que sur un sujet qui prête autant à l'inspiration que celui que
Madame Reford a traité, elle ait excellé. Le fait est que je suis désolé que ce ne soit pas une femme qui parle ce soir à ma place.
Je ne me propose pas de vous faire un long discours. Je me bornerai à vous dire que je donne tout mon concours le plus cordial à l'idée et aux plans qui ont été exposés ce soir par son Excellence le gouverneur-général ; à une idée qui depuis longtemps, aurait dû passer dans le domaine des faits, à une idée qui lancée avec autant d'autorité, va rayonner de la vieille citadelle de Québec vers l'Est et l'Ouest par-dessus les prairies et les montagnes, les coteaux et les vallons, jusqu'à ce qu'elle atteigne les deux océans qui baignent le Canada à l'Orient et à l'Occident. Vous savez en quoi elle consiste. Il s'agit de consacrer les terrains auprès de la citadelle de Québec, d'en faire une propriété nationale, car c'est un terrain qui a été sanctifié par le sang le plus héroïque. Personne ne me contredira, quand je dirai, que nulle part sous le soleil, n'existe un sol plus vénérable.
Il est triste de le dire, et cela donne une petite idée de l'humanité, que l'histoire du monde, si haut qu'on puisse la faire remonter, n'est qu'un récit de conflits sanguinaires entre les peuples. Les trois quarts des pages, des annales du monde, ne parlent que de guerres et de batailles entre les hommes ; elles ont été si nombreuses qu'un grand nombre en sont oubliées, mais il y en a d'autres qui vivent dans la mémoire des hommes et à mesure que le temps s'enfuit, l'enthousiasme qu'elles ont excité, ne s'affaiblit point, mais semble, au contraire, augmenter.
Si nous comparons nos champs de bataille à ceux de temps plus anciens, et prenons en considération le nombre de soldats qui y figurèrent, nous n'aurions peut-être pas raison de nous vanter ; mais si nous tenons compte de la cause qu'il s'agissait de défendre sur ces champs de bataille, sous les murs de Québec, et si nous jetons les yeux sur la valeur des hommes qui prirent part à ces combats, nous pouvons tirer gloire de ce fait que jamais le monde n'a vu de plus grand dévouement que celui dont il a été fait preuve sur notre sol. ISTous pouvons certainement prétendre, nous, d'origine française que jamais la valeur de notre race et la ténacité britannique n'ont été déployées avec plus d'éclat qu'en ces endroits. N'est-il pas vrai aussi que ce long duel qui s'est poursuivi durant l'été de 1759, entre le général de Montcalm et le général Wolfe, constitue un des faits les plus dramatiques de l'histoire ?
D'un côté, le désir de vaincre et l'activité inlassable de Wolfe ; de l'autre, la vigilance toujours en éveil de Montcalm passionne le spectateur. D'un côté, Wolfe s'efforce à cent reprises de planter le drapeau britannique sur les murs de Québec ; de l'autre, Montcalm se montre toujours prêt à l'empêcher, en mettant à néant tous les efforts de son adversaire jusqu'au jour où la victoire vient enfin couronner l'audace de Wolfe. Telle fut la bataille des plaines d'Abraham dans laquelle disparurent, au milieu de la gloire, le vaincu et le vainqueur. Ce ne fut pas le dernier combat que virent les plaines d'Abraham. Au printemps de l'année suivante, le général de Lé^^s, qui avait rallié ce qui restait de l'armée de Montcalm, voulut venger l'honneur de l'armée française et reprendre Québec, s'il était possible. Il s'avança donc vers les murs de cette ville. Le général Murray vint lui livrer bataille, et après un combat où la victoire fut longtemps indécise, les troupes de Murray, durent battre en retraite et s'enfermer dans la ville. Ce fut le dernier éclat de la gloire française en Amérique. Après cet événement. Anglais et Français passèrent par une période d'angoisse. Les deux armées attendaient chacune au printemps l'arrivée de secours d'outre-mer. La première flotte qui paraîtrait sous les murs de Québec donnerait la victoire définitive à ses amis sur terre. On comprend avec quelle anxiété on guettait de part et d'autre l'arrivée des vaisseaux. Enfin, on signale à la Pointe de l'île d'Orléans quelques navires et chacun e?pérait qu'on verrait, au sommet de la corne d'artimon, soit le drapeau anglais soit les fleurs de lys. Tout à coup, les couleurs vives de V Union Jack parurent aux yeux des deux armées anxieuses. Dès ce moment, la cause était décidée ; la France avait définitivement perdu la partie, et le drapeau blanc repassa les mers. Les Anglais victorieux restèrent maîtres du champ de bataille et de tout le nord de l'Amérique.
La bataille des plaines d'Abraham a fait époque dans l'histoire. Mais elle n'a pas produit tous les avantages que les vainqueurs en attendaient.
La France et l'Angleterre en s'établissant sur le continent américain avaient continué les guerres qu'elles se faisaient depuis des siècles en Europe. C'est la Grande-Bretagne qui finit par rester maîtresse sur le champ des combats. Phénomène singulier à noter dans l'histoire, c'est au lendemain de son triomphe qu'a commencé
sa décadence en Amérique. En effet, il existait dans les colonies anglaises des germes de mécontentement qui amenèrent une révolte quand la guerre avec la France fut finie. Vingt ans plus tard, la Nouvelle-Angleterre et ses voisines proclamaient leur indépendance de la mère-patrie. Et chose qui n'aurait pas paru croyable quelque temps auparavant, l'autorité anglaise sur ce continent fut sauvée par les hommes qui avaient été vaincus sur les plaines d'Abraham. Qu'il me soit donc permis de rappeler, à moi sujet britannique, que le sang qui coule dans mes veines est le sang de la race qui a sauvé le drapeau britannique alors qu'il était foulé aux pieds par des hommes de sang et de parenté anglaises.
Ces champs de bataille ont été trop longtemps négligés. Personne ne peut visiter les plaines d'Abraham sans se sentir humilié à la vue du monument qui y a été élevé à la mémoire de Wolf e. Il est tout à fait indigne du héros et du Canada. Mais il se trouve heureusement à Québec im autre monument que je ne puis voir sans sentir tressaillir mon cœur d'orgueil, comme Canadien. Au centre d'un petit jardin public, dans un endroit qui domine le Saint-Laurent, et d'où se dérole un de? plus beaux panaromas du monde, s'élève une colonne. Rien d'artistique certainement ne la distingue dans sa modeste simplicité, mais j'ose dire que nulle part au monde on ne peut voir une pierre qui symbolise de plus nobles sentiments que celle-là. Partout se dressent des colonnes ou des stèles à la mémoire des héros que la victoire a couronnés ; mais où trouver ailleurs qu'à Québec un monument élevé à la gloire d'un vaincu ? Je veux parler du monimient élevé à la mémoire de Wolfe et de Montcalm. S'il ne rappelait que la gloire du premier, ce serait chose naturelle, mais il parle aussi de Montcalm. Quiconque voit cette colonne, que ce soit un Anglais, que ce soit un Canadien, ne peut s'empêcher de se trouver heureux de vivre sous des institutions qui permettent aux grandes et aux nobles idées de se traduire de cette façon.
Son Excellence le gouverneur-général qui se trouve à être un des successeurs de lord Dalhousie, lequel fit élever en 1826 le monument dont je viens de parler, a conçu une grande idée. Il voudrait que l'on élevât sur les plaines d'Abraham, à l'endroit qui a vu le dernier combat entre les Français et les Anglais, un monument, non pas aux dieux de la guerre, mais à l'Ange de la Paix. Serait-il possible de faire quelque chose qui symboliserait avec
plus de bonheur la réconciliation des deux races, qui forment aujourd'hui un peuple brave et heureux ? Est-il possible de concevoir une idée plus noble que celle qui nous montrerait, sur le théâtre du conflit des deux races, l'Ange de la Paix, les ailes élevées vers le ciel? Voilà l'idée de son Excellence, l'idée qui se recommande à tout le peuple canadien. Quant à ce qui me regarde, je lui donne mon approbation de tout cœur, et j'espère vivre assez longtemps pour voir ce noble projet passer dans le domaine des faits accomplis. Alors tout étranger qui arrivera dans le pays, et tout Canadien qui se rappellera ce monument, ne pourront s'empêcher de comprendre qu'elle proclame cette belle vérité de gloire à Dieu dans le Ciel et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.