MARINE CANADIENNE
A la session de 1909, le Parlement fédéral eut à subir la répercussion d'un grand mouvement d'opinion qui agitait les îles britanniques. Il était entendu depuis quelques années en Angleterre que cette puissance, pour conserver l'empire des mers, doit toujours avoir une marine de guerre supérieure, en cuirassés et en hommes, à celle de deux autres pays. Cette proportion existe aujourd'hui et les Anglais, rassurés, vaquaient hier encore à leurs affaires dans un calme relatif. Mais soudain un cri d'alarme retentit et avec tant de force et de portée qu'on aurait pu croire l'Empire sous le coup d'un cataclysme. Un incident venait de révéler un fait inattendu.
Quel était ce fait qui répandit presque de la terreur en Angleterre ? On savait bien que depuis quelques années, l'Allemagne travaillait là devenir une puissance maritime de premier ordre, mais qu'elle n'était pas encore redoutable. Ce qui provoqua la crise ce fut d'apprendre que le gouvernement allemand avait fait outiller, dans le secret, ses arsenaux de façon à pouvoir mettre d'abord en chantier et en-
suite, à la mer, ses cuirassés deux fois plus rapidement que la Grande-Bretagne.
La fameuse proportion d'une marine anglaise supérieure à deux marines étrangères, perdait dès lors toute sa valeur, et l'Empire sa sécurité. Voilà la nouvelle sensationnelle qui fit sursauter toute l'Angleterre.
Le cri d'alarme poussé à Londres traversa les mers et trouva un écho dans les Colonies. En Australie et dans la Nouvelle-Zélande, on fit savoir à la mère patrie qu'elle pouvait compter à cette heure de danger sur ses filles d'outremer et l'on offrit soit des cuirassés, soit la création de marines coloniales pour aider à sa défense. La même émotion saisit le Canada et la Chambre des Communes, ià la demande de M. Foster, s'occupa de cette question d'urgence. Entre les partisans extrêmes d'une participation disproportionnée avec nos moyens à la défense de l'Empire et les avocats d'une abstention absolue, le gouvernement par la voix de sir Wilfrid Laurier sut mettre les choses au point. Le premier ministre s'exprima comme suit sur ce sujet:
(traduction).
Alix observations éloquentes et habiles dont l'honorable député de Toronto-nord (l'hon. M. Poster) vient de faire bénéficier la Chambre, on ne trouvera que fort peu à redire, et pour ma part, je n'y trouve rien à critiquer. Si l'honorable député me le permet, s'il veut l'accepter de ma part, je lui offrirai en toute sincérité un mot de félicitation, pour le calme et la modération qu'il a montrés en traitant un sujet difficile et très important. Et même, si j'avais quelque critique à faire au sujet du discours qu'il vient de prononcer, et du programme qu'il a esquissé dans une certaine mesure, ce serait que ses indications sont trop vagues, que ses conclusions auraient dû être plus précises. J'avais hâte d'entendre, de la bouche de l'honorable député, les raisons que l'on invoquait à l'appui de la résolution déposée entre vos mains, monsieur l'Orateur, et qui figure à l'ordre du jour depuis deux mois.
L'honorable député, j'ose l'espérer, ne se fonnalisera pas si je lui déclare qu'à mon avis le texte de cette résolution n'est peut-être pas aussi clair que de l'eau de roche. L'honorable député n'a pas précisé aussi nettement que nous l'aurions voulu le programme qu'il voudrait nous voir adopter. La substance de sa proposition se trouve dans les paroles suivantes :
" Le Canada ne devrait pas tarder davantage à assumer sa part de responsabilité et de dépenses incidentes à la protection adéquate de ses grands ports et de son littoral maritime sans défense."
La seule interprétation que l'on puisse faire de ces paroles, c'est que, de l'avis de l'honorable député (l'hon. M. Foster), le Canada a failli à son devoir en ne pourvoyant pas à sa propre défense. Ce reproche est de nature à surprendre ceux qui savent que le Canada n'a aucune querelle sur les bras, qu'il ne songe pas à arrondir son territoire, qu'il occupe géographiquemeut une situation isolée, qu'il n'a qu'un voisin, avec lequel il a vécu en paix depuis près de cent ans. Mais maintenant que nous avons eu le plaisir et l'avantage de prêter l'oreille à l'honorable député, nous savons qu'à son avis le Canada n'a pas failli à son devoir envers lui-même, mais a failli à son devoir envers l'Empire. Eh bien, que l'honorable député me permette de le lui dire, et je le dis en toute sincérité, espérant que si nous différons dans les détails, nous allons tomber d'accord sur la question principale, si le Canada a failli à son devoir envers l'Empire, nous n'en avons nullement conscience. Monsieur l'Orateur, nous n'admettons pas que ce reproche soit le moindrement fondé.
Nous sommes sujets britanniques ; le Canada est une des nations que des liens de famille rattachent à l'empire, et nous nous rendons pleinement compte des droits et des obligations conférés par ce noble titre. Notre décision irrévocable a été, est encore, de remplir tous les devoirs imposés par ce titre de " sujets britanniques." Bien plus, non seulement le Canada va remplir toute obligation qui lui est imposée par ce titre,, mais il est prêt à faire, je ne crains pas de le dire, tous les sacrifices nécessaires en vue de maintenir pleinement le Canada au rang qu'il occupe dans l'empire britannique, et l'empire britannique lui-même au rang qu'il occupe parmi les nations du monde. Mais, monsieur l'Ora-
teur, j'ajouterai — et ce que j'en dis ne vise aucunement le discours auquel nous venons de prêter l'oreille — il ne faut pas que nous nous laissions effarer au point de renoncer au programme sage et mûri que nous nous étions tracé, pour prendre une détermination précipitée, désordonnée, quelque brillant que puisse en être l'effet. Il nous incombe, en qualité d'hommes libres d'envisager la situation avec calme et jugement, de considérer les faits tels qu'ils sont, de nous rendre compte du point oîi nous sommes, et de décider s'il y a lieu de modifier la ligne de conduite que nous avons suivie depuis nombre d'années, ou s'il y a lieu, au contraire, d'y persister. L'honorable député (M. Foster), déclare, et je suis d'accord avec lui, que cette question doit être abordée, non pas au seul point de vue du Canada, mais au point de vue de l'ensemble de l'empire britannique. J'approuve tout ce que l'honorable député a dit, et dit avec éloquence, au sujet de l'admiration et du dévouement que tout sujet anglais, tout Canadien, doit avoir pour l'empire britannique. Je crois avec l'honorable député que l'événement le plus important enregistré par l'histoire, c'est l'existence de l'empire britannique dans ses conditions actuelles. Ses origines ne diffèrent peut-être pas beaucoup de celles d'autres empires ; mais c'est sa perpétuité, sa permanence qui est extraordinaire. L'empire romain, l'empire d'Alexandre, l'empire de Charlemagne, l'empire de Napoléon, ont tous été créés et maintenus par la force, et dès que la force a fait défaut, ces empires se sont écroulés. L'empire britannique a été créé, moins par la guerre que par les découvertes et la colonisation, et dans toutes les parties du monde, où il a pris pied, que ce fût par la guerre, la colonisation ou les découvertes, il s'est maintenu du libre consen: tement des peuples qui reconnaissent actuellement la suprématie de la Grande-Bretagne. Aujourd'hui l'empire britannique se compose d'une pléiade de jeunes nations, fières de leur allégeance à la, couronne anglaise, et fières aussi de leur indépendance. Et, bien, qu'elles puissent tendre vers le même but, chacune s'est réservé le droit et le devoir de développer ses propres ressources et d'atteindre son but suivant ses propres visées et par l'emploi de ses propres moyens, qui sont mieux adaptés peut-être aux circonstances particulières de chacime.
Maintenant, on dira peut-être que la défense qui est le devoir de toutes ces nations est une question à l'égard de laquelle toutes
devraient avoir une aspiration commune. Oui, je le reconnais ; mais, d'autre part, les jeunes nations filles de l'Angleterre ont insisté pour que, même à l'égard de cette question de la défense, ou leur laissât pleinement leur autonomie locale et qu'il fût permis à chacune d'elles d'aborder ce sujet suivant leurs propres lumières. Ne nous dissimulons pas cette circonstance, que la vague qui passe actuellement est faite eu partie de colère, d'enihousiasme et de crainte, et qu'elle peut avoir pour objectif de la part de quelquesuns, de nous engager à renoncer à notre progi'amme et à contribuer sur-le-champ aux frais du maintien de la marine anglaise. Oui, monsieur l'Orateur, envisageons cette question sous son vrai jour ; ne cherchons pas à l'éluder, persuadons-nous bien que ce n'est pas de cette manière que nous avons compris notre devoir dans le passé. Cette question n'est pas neuve ; elle nous est familière, elle n'est ni d'aujourd'hui ni d'hier. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'elle date de la création, mais elle date du jour de la Confédération, et périodiquement elle revient sur le tapis. Elle a pris la forme d'une proposition précise, lors de la conférence impériale de 1902, pour ceux qui s'y étaient alors réunis de tous les points de l'empire britannique, en vue de débattre la question avec le gouvernement de la métropole. On nous soumit la proposition de faire contribuer toutes les possessions autonomes de l'empire britannique, au maintien de l'armée et de la marine. Les ministres canadiens présents à cette conférence ne regardèrent pas ce projet d'un bon œil. Ils l'accueillirent avec respect, mais ils refusèrent de l'endosser ; ils présentèrent leurs vues sous une autre forme énonçant ce qu'ils étaient prêts à faire au nom du Canada. Leurs vues dans cette circonstance furent énoncées dans un document qui a été souvent cité en cette Chambre, mais dont il est opportun que je cite un extrait aujourd'hui. Le voici :
" Actuellement, les frais que ferait le Canada pour la défense du pays sont restreints à l'armée de terre ; le gouvernement canadien est disposé à faire des frais également en vue de l'organisation d'une marine. Sur le littoral maritime du Canada, il se trouve une nombreuse population admirablement qualifiée pour former des réserves navales, et on espère que sous peu il sera possible d'établir un service qui permettra de donner à cette population l'entraînement voulu et d'utiliser ses services pour la défense du pays en cas de besoin.
" En somme, les ministres répètent que, s'il leur est impossible de donner leur assentiment aux mesures proposées, ils se rendent pleinement compte de l'obligation qu'il y a pour le Dominion de faire des déboursés de plus en plus forts en vue de la défense, au fur et à mesure de l'accroissement de la population et de la richesse du pays. Leur désir est que ces déboursés soient faits de manière à libérer le contribuable de la métropole d'une partie du fardeau qu'il supporte actuellement ; et ils souhaitent ardemment que leurs plans de défense soient mis à exécution avec la coopération des autorités impériales, et d'après les avis d'officiers impériaux expérimentés, dans la mesure où le permettra la pratique de l'autonomie locale, qui a été un facteur tellement puissant dans la constitution de l'unité impériale. "
Or, monsieur l'Orateur, ce document a quelquefois été critiqué, mais on ne l'a jamais sérieusement attaqué, autant que je sache. En tout cas, il n'a jamais été attaqué dans cette enceinte, et si j'ai bien compris le sens des observations faites par l'honorable député i(M. Foster), il ne trouve pas actuellement à redire à la proposition qui y est contenue.
Bien plus, le programme qui est tracé dans ces lignes a été adopté par quelques-unes des possessions gui n'en avaient pas voulu de prime abord.
Pendant plusieurs années la confédération australienne a contribué $1,000,000 par année au trésor impérial pour les fins de la marine. Cette politique a été abandonnée par le gouvernement australien et M. Deakin, ci-devant premier ministre d'Australie, un des hommes les plus distingués de l'empire britannique, un 'homme aux vues élevées, a lui-même proposé une résolution conforme à la politique canadienne, si je puis m'exprimer ainsi, visant à la défense de l'Australie.
Aux termes du premier arrangement, l'Australie contribuait £200,000 à la marine anglaise. Avec le nouvel arrangement, il n'y aura plus de contribution, mais on construira et équipera six contre-torpilleurs, neuf sous-marins et deux navires pour le transport du matériel, ce qui, d'après les calculs de l'amirauté, coûtera £1, 277,500. En faisant cette proposition, M. Deakin disait :
" Tout se résume à une question d'autonomie. Le problème qui se dresse devant nous est de combiner notre faible force navale
aveo la puissante organisation de flottes de la mère patrie, de manière à obtenir la pins grande somme d'utilité et d'unité, sans sacrifier notre droit constitutionnel d'administrer nos propres deniers et toute flottille construite et entretenue à nos frais. "
II y a même plus. S'il y a dans tout l'empire un homme qui a consacré ses pensées, son cœur, son âme au grand problème de la défense de l'empire, un homme qui en a fait l'étude de toute sa vie, je n'hésite pas à dire que cet homme c'est lord Milner. Il était ici, il y a à peine quelques mois ; il a discuté cette question à différents endroits et partout il a pris l'attitude que nous prenons en ce moment. A Toronto, oii il a discuté la question plus à fond, peut-être, que partout ailleurs, il a dit :
" Je n'ai jamais été fort partisan des contributions des états autonomes à l'armée et à la marine du Royaume-Uni. Je suis certain que la forme que cette contribution devrait prendre et prendra définitivement, la forme la plus compatible avec la dignité des états individuellement, et la plus propre à réaliser leur force collective et leur union organique, c'est le développement de leurs défenses respectives, en matériel et en hommes. "
Je crois donc avoir raison de dire que notre politique est celle que conseillent tous les penseurs qui se sont occupés de cette question. Je pourrais encore citer l'opinion d'un vétéran parmi les hommes d'état canadiens, sir Charles Tupper, qui, dans un article remarquable que personne, j'en suis sûr, n'a oublié, disait :
'' L'idée de prélever un fort impôt est nouvelle, fausse et pleine de dangers. "
Voilà, monsieur l'Orateur, l'attitude que nous avons prise, et que nous avons gardée ; et l'honorable député de Toronto-nord, sans se montrer très enthousiaste, ne la condamne pas non plus. Si j'ai bien compris, il insiste pour que nous fassions quelque chose ; mais quant à la forme particulière que doit revêtir notre action, quant à savoir si nous devons verser une certaine somme au trésor impérial ou améliorer notre défense maritime, il ne le dit pas. Pour lui, c'est une question libre ; pour nous, elle ne l'est pas et dans les récents événements nous ne voyons aucune raison de nous départir de la règle que nous avons passée en 1902.
On dira peut-être — et mon honorable ami a effleuré le sujet avec modération et impartialité, je dois le dire — que bien que ce fût là notre politique, nous ne l'avons pas mise à exécution. Je repousse cette accusation. Nous avons fait beaucoup pour la défense du pays, bien que nous n'ayons pas fait, peut-être, autant que nous aurions pu faire.
A la conférence de Londres, en 1902, j'ai dit que nous nous chargions de perfectionner nos moyens de défense sur terre et sur mer. Sur terre, nous avons fait plus que notre devoir ; nous avons fait une chose dont nous avons lieu d'être fiers. En 1902, nous avons dépensé, en chiffres ronds, deux millions et demi pour notre milice et l'an dernier, plus de six millions et demi. Ainsi en cinq ou six ans, nous avons triplé nos dépenses pour la milice. Qu'avons-nous accompli avec ce surcroît de dépenses ? ISTous nous sommes chargés des garnisons d'Esquimault et d'Halifax, dégrevant d'autant le trésor impérial. Nous avons organisé une petite armée permanente ; nous avons installé des camps d'instruction ; nous nous sommes procuré des armes et des munitions et nous avons enseigné les exercices militaires à plus de 50,000 hommes.
Ceux qui, aux fêtes du tricentenaire, à Québec, ont assisté à la revue de 12,000 hommes de troupes par le Prince de Galles, ont ressenti un frisson d'orgueil en voyant ces militaires ayant toute l'apparence de vétérans et s'attirant les félicitations de ce vétéran de nombreux champs de bataille, lord Roberts.
En ce qui concerne la défense du pays sur mer, j'admets que nous sommes en arrière de notre temps. Engagés comme nous le sommes dans de grandes entreprises pacifiques, nous avons retardé et ajourné le développement de notre flotte. Mais je dis comme mon honorable ami que nous devons accomplir aussi cette tâche, et l'accomplir sans retard. Mais comment l'accomplirons-nous ? N'eus l'accomplirons nous-mêmes ; nous ferons pour notre marine ce que nous avons fait pour notre milice.
Nous devons commencer par constituer le noyau d'une marine. Mais j'appelle ici l'attention de mon honorable ami sur un point, et je suis certain qu'il sera de mon avis. Sait-il où l'on va en fait d'armements maritimes ? De nos jours la construction navale se modifie presque d'année on année. N'est-il pas vrai que les armements de demain peuvent être perfectionnés au point do rendre inutiles les armements d'aujourd'hui ?
Lorsque nous étions à Londres, en 1902, nous songions à construire de^ navires écoles ; on y attachait une grande importance. A la conférence de 1907, il n'était plus du tout question des navires écoles ; la grande question du jour, c'était la défense de nos ports. Lord Tweedmouth, de l'amirauté, parlant sur ce que devaient faire les colonies autonomes, négligea complètement les navires écoles et insista pour que nous prissions immédiatement les moyens de mettre nos ports en état de défense. Voici le langage qu'il a tenu en cette circonstance :
" Je crois qu'en Australie, particulièrement, et dans l'Afrique du Sud, on désire établir un service naval propre à ces colonies. On me permettra de faire observer que si le? colonies pouvaient fournir les navires secondaires qui sont le complément nécessaire d'une grande flotte de cuirassés modernes, ce serait d'un grand secours pour la flotte en général.
" On ne peut pas faire traverser l'océan à de petits navires comme les torpilleurs et les sous-marins, et si les cuirassés en arrivant en Australie, dans l'Afrique du Sud, au Canada, trouvaient à leur disposition des équipages bien dressés, avec de bons navires de cette catégorie, ce serait un énorme avantage. Ce serait un avantage énorme d'avoir sous la main des marins bien disciplinés, prêts à se joindre aux manœuvres de la flotte.
" Un autre avantage que l'on tirerait de ces flottilles, c'est qu'elles seraient très utiles pour la défense des côtes ; grâce à elles les colonies seraient à l'abri d'une attaque soudaine par une escadre qui croiserait dans ces parages.
" Ce que je tiens surtout à faire ressortir, c'est que le sousmarin est probablement l'arme la plus nécessaire et la plus efficace. C'est une arme avec laquelle on peut repousser les attaques de jour d'une flotte ennemie, et les attaques de nuit de navires isolés. Mes conseillers de l'Amirauté m'assurent que c'est une arme très importante, qui a déjà atteint un haut degré de perfection et sur laquelle on peut se reposer avec confiance ".
Dana une autre partie de son discours, lord Tweedmouth, disait :
" J'aimerais à ajouter un simple mot sur la nécessité de ravitaillement dans les colonies. L'énorme développement des navires
de guerre modernes entraîne de lourdes conséquences. Pour recevoir ces énormes navires il faut des bassins de très grandes dimensions. Sous ce rapport, je considère que nous sommes en assez bonne situation. A l'heure présente, tant en Angleterre que dans les colonies, nous avons treize bassins de radoub, pouvant recevoir le plus gros navire de notre flotte, le " Dreadnougth ". Je crois que d'ici à deux ans, nous en aurons quatre autres, ce qui ferait dix-sept, en tout. Il serait fort à souhaiter que dans toutes les parties du monde nous eussions de ces grands bassins de radoub, capables de recevoir les plus gros navires, au cas où ils subiraient des avaries ou seraient endommagés dans un combat ''.
Cela se passait, il y a à peine deux ans, et le lord chef de l'Amirauté acceptait, dans son sens le plus absolu, la politique du gouvernement canadien de construire et entretenir nous-mêmes notre marine, et non de verser une contribution au trésor impérial.
Il était entièrement d'avis que le Canada devait construire des sous-marins, des torpilleurs et des remorqueurs. Il y a deux ans de cela, et si aujourd'hui, il fallait prêter l'oreille à une certaine presse et se laisser entraîner par les événements, il faudrait envoyer un " Dreadnought " en Angleterre.
Mais, à mon sens, tous ces efforts spasmodiques n'assureraient pas la défense de l'empire. Alors, comment y arriver ? En faisant pour notre marine ce que nous avons fait pour notre milice- Nous devons nous concerter avec les autorités navales de la Grande-Bretagne, comme mon honorable ami le ministre de la Milice (sir Frederick Borden) s'est concerté avec le conseil de la défense à Londres ; après avoir arrêté un plan, nous devrons le mettre à exécution au Canada, avec notre argent, et avec nos propres ressources. Telle est la politique du gouvernement.
Mon honorable ami a terminé en disant que si l'on décidait d'offrir un " Dreadnought '' à l'Angleterre, l'opposition approuverait la proposition. Ceci nous amène à aborder une question qui est dans l'air, à l'heure présente, et dont aucun sujet britannique ne peut se désintéresser.
Depuis plus de 100 ans, la suprématie navale de la Grande- Bretagne est incontestée — bien plus, la suprématie de l'Angleterre sur mer a été tellement absolue, que personne ne supposait qu'elle pouvait lui être disputée. Mais de nos jours, les événe-
ments se produisent avec une grande rapidité. Nous avons appris dernièrement que la plus puissante nation du monde sur terre se propose d'égaler la puissance de la Grande-Bretagne sur mer. Nous avons probablement lieu de croire, comme on vient de nous l'apprendre, que l'Allemagne construit plus de navires que l'Angleterre, et les construit plus rapidement.
Il y a une conclusion à tirer de ces renseignements, et c'est que l'Allemagne se prépare à faire un jour sur mer à l'Angleterre ce qu'elle a fait à la France sur terre.
Tout le monde sait aujourd'hui que pendant des années la Prusse se préparait dans l'ombre à lutter contre la France, qui, jusqu'alors, avait été la plus puissante nation militaire du monde ; la Prusse attendait une occasion, et quand l'occasion se présenta, elle frappa le coup fatal.
S'il est vrai que l'Allemagne s'organise pour porter la lutte sur mer, aucun sujet britannique ne peut rester indifférent aux conséquences qui en peuvent découler. Pour ma part, je ne crois pas à l'imminence du danger. La nation allemande est une grande nation ; depuis 60 ans elle a fait plus de progrès dans les arts de la paix et de la guerre que toute autre nation ; elle a augmenté sa population de 40,000,000 à 62,000,000 ; elle a fait prendre à ses industries et à son commerce une merveilleuse extension ; elle a augmenté sa richesse d'une manière prodigieuse.
Mais quant à mettre la marine allemande sur le même pied que la marine anglaise, quant à obtenir en quelques années des résultats qui sont l'œuvre de plusieurs siècles, c'est une tâche au-dessus des forces de l'Allemagne même, si grands que soient ses moyens et ses ressources.
Quoi qu'il en soit, nous savons que la Grande-Bretagne ne s'alarme pas outre mesure ; les grands organes de l'opinion publique anglaise nous donnent l'assurance que l'Angleterre est en mesure de tenir tête à l'Allemagne sans l'aide des colonies.
Nous savons que le gouvernement anglais n'a pas jugé à propos, pour l'instant du moins, d'accepter l'offre généreuse que la Nouvelle-Zélande lui a faite d'un '' Dreadnought ". Il est encore un autre point qu'il importe de ne pas perdre de vue.
Je le demande à tous ceux qui ont étudié l'histoire : n'est-il pas vrai que si l'Angleterre est, entre toutes les nations de l'univers, celle qui s'est adonnée au commerce plutôt qu'à la guerre,
elle est aussi toujours sortie victorieuse des guerres où elle s'est trouvée engagée ? Cela, elle le doit tout d'abord au courage, à l'endurance et à la valeur de ses marins et de ses soldats ; mais elle le doit aussi en grande partie à ce que tandis que d'autres nations épuisaient inutilement leurs forces à la guerre, elle pratiquait les arts de la paix et amassait des richesses ; et c'est ainsi qu'elle a pu faire ime ample moisson de trésors, tandis que c© facteur essentiel du succès faisait défaut à d'autres nations.
Si je ne crois pas à l'imminence du danger, je n'hésite pourtant pas à dire qu'il serait téméraire de s'endormir dans la plus complète sécurité. Vigilance ! éternelle vigilance ! tel devrait être aujourd'hui le mot d'ordre non seulement en Angleterre, mais aussi au Canada et dans toutes les autres parties de l'empire britannique. Je l'ai déjà déclaré en plus d'une occasion: je regretterais que le Canada fût entraîné dans le tourbillon du militarisme qui prévaut en Europe, où la situation tient de la démence. L'Europe est un véritable camp militaire ; toutes les nations s'y trouvent en un état de paix armée presque aussi intolérable que la guerre elle-même. L'Angleterre est la seule nation qui ait gardé son sang-froid, qui ait résisté au militarisme dans toute la mesure dont elle était capable, qui ait refusé d'adopter la conscription et de sacrifier ses enfants sur l'autel du dieu insatiable de la guerre.
Je me plais à espérer que jamais le jour luira où nous devrons intervenir dans les conflits de l'Europe ; mais je n'hésite aucunement à affirmer que la suprématie de l'empire britannique est chose absolument essentielle pour la civilisation universelle aussi bien que pour le maintien de cet empire même. Je n'hésite pas à affirmer qu'il faut maintenir l'empire britannique en l'état de suprématie incontestable qu'il occupe sur les mers depuis un siècle. Je n'hésite pas à affirmer non plus que si l'on venait à disputer un jour à l'Angleterre la suprématie sur les mers, le devoir incomberait à toutes les colonies d'entourer la mère patrie et de constituer autour d'elle un rempart contre lequel toute attaque serait vaine. Ce jour, je me plais à l'espérer, ne luira jamais, mais s'il venait à luire, je me croirais tenu de consacrer ce qui me resterait de vie et d'énergie à parcourir le pays pour faire entrer dans l'esprit de mes concitoyens, et surtout de mes compatriotes de la province de Québec, la conviction que le salut de l'Angleterre est le salut de notre propre nation, et que c'est dans
lo salut de l'Angleterre que réside la garantie de notre liberté civile et religieuse, de tout ce que nous avons de plus précieux au monde.
Tels sont les sentiments qui animent le gouvernement à l'heure actuelle. Comme je le faisais observer tantôt à mon honorable ami (M. Foster), le projet de résolution qu'il a déposé ne me paraît pas suffisamment explicite ; c'est pourquoi je me permettrai d'y substituer le texte suivant qui, je l'espère, lui sera ag;réable :
" La Chambre se rend pleinement compte du devoir qui incombe à la nation canadienne, étant donné l'accroissement de sa population et de ses richesses, d'assumer dans une plus large mesure les responsabilités de la défense nationale.
" La Chambre réaffirme l'opinion, maintes fois exprimée par les représentants du Canada que, étant données les relations constitutionnelles existant entre la mère patrie et les colonies autonomes, le versement au trésor impérial d'une contribution déterminée pour des fins navales et militaires ne constituerait pas, en ce qui concerne le Canada, une solution satisfaisante du problème de la défense.
" La Chambre a noté avec satisfaction le soulagement que le peuple canadien a apporté aux contribuables du Royaume-Uni en se chargeant du fardeau de grandes dépenses militaires qui pesaient autrefois sur le trésor impérial.
" La Chambre approuvera cordialement toute dépense nécessaire destinée à favoriser l'organisation d'un service naval canadien en coopération et relation intimes avec la marine impériale, dans le sens indiqué par l'Amirauté lors de la dernière conférence impériale, et en complet accord avec l'idée que la suprématie na; vale de la Grande-Bretagne est essentielle à la protection effective du commerce, au salut de l'empire et au maintien de la paix universelle.
" La Chambre est fermement convaincue que chaque fois que le besoin s'en fera sentir, le peuple canadien se montrera prêt et disposé à faire tous les sacrifices nécessaires pour prêter aux autorités impériales son concours le plus loyal et le plus cordial en toute mesure tendant au maintien de l'intégrité et de l'honneur de l'empire. "
Cet amendement fut voté à l'unanimité par la Chambre.
su? WILFIMI) LATHIEE en 1871