‹ Discours à l'étranger et au CanadaChapitre 81 sur 113 · EN · texte numérisé non relu

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Si la présence de sir Wilfrid Laurier à Londres avait pris la proportion de tout un événement, son arrivée à Paris produisit une sensation dans tous les cercles intelligents de la grande ville. Un premier ministre canadien-français en France ! Il y avait dans ce fait toute une évocation du passé, le rappel de deux siècles d'histoire. Pouvait-il ne pas ramener les esprits sérieux vers ces temps abolis où fils de familles et de paysans attachés à la glèbe, soldats et missionnaires quittaient la France pour courir les chance* de l'inconnu dans les solitudes du Canada ?

Que devait-on penser alors de l'avenir de ces expatriés, exposés à une existence si pleine de hasards ? Et voilà que plus de deux siècles après cet exode, paraît sur le sol de ses ancêtres un homme couvert du prestige d'une haute position et revêtu de la puissance suprême conquise dans un pays étranger, par la force de l'intelligence et le mérite. Quelle situation plus empoignante, plus susceptible de provoquer des réflexions de tous genres !

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" Qui eût cm, disait le célèbre économiste Paul Leroy- Beaulieu, au banquet offert à sir Wilfrid par la Chambre de Commerce anglaise de Paris, qui eût cru, au temps de Louis XV, qu'un siècle et demi plus tard, un premier ministre du Canada, qui avait alors soixante mille âmes et en compte aujourd'hui six millions, porterait à Paris un toast à la France " î

Partout à Paris, la présence de sir Wilfrid attira l'attention des hommes publics et des industriels, des journalistes et des amoureux de l'histoire. C'est dire que l'accueil le plus sympathique l'attendait partout. C'était comme une fête de famille autour d'un parent longtemps perdu et retrouvé avec bonheur. Banquets et réceptions s'offraient à lui de toutes parts. Il fallait cependant se soustraire en partie à ces effusions généreuses et sir Wilfrid n'accepta que deux dîners : celui de la Chambre de Commerce anglaise de Paris, et celui d'un certain nombre de personnes appartenant aux classes les plus variées de la société.

Le grand banquet organisé par la Chambre de Commerce eut ce caractère particulier qu'il offrit une transition ■entre la série des grandes démonstrations anglaises et les manifestations de sympathie naturellement moins) éclatantes, quoique non moins sincères, dont le premier ministre canadien pouvait compter être l'objet en mettant le pied sur le sol de ses ancêtres. Dès les premiers mots de son discours, il a pu voir combien avait été heureuse l'inspiration qui l'avait poussé à porter la parole en français devant cet auditoire en grande majorité anglaise. Le plaisir des uns, l'émotion des autres, ont été visibles, et le succès du début a été grandissant jusqu'à la fin, emportant tous les suffrages. Il s'est continué au dehors, et il n'y a eu dans le public et la presse qu'un sentiment sur l'élévation et le parfait accord des idées que, depuis Liverpool jusqu'à Paris, M. Laurier a développées devant deux publics si divers.

Ces idées peuvent se résumer en quelques lignes. M. Laurier, et tous ses compatriotes, gardent la fierté de leur origine et le culte des traditions françaises, au même degré que les Français qui n'ont pas quitté la France ; mais ils sont dans une situation différente, et ils ont des obligations qu'ils ne sauraient méconnaître, que leur impose la liberté même dont ils jouissent. Ils ne peuvent oublier que, grâce à l'Angleterre, ils sont aussi libres que la France elle-même.

Aujourd'hui, le Canada est libre, c'est une nation libre. Que sera l'avenir ? La solution à intervenir préoccupe tous les esprits dont les prévisions s'élèvent au-dessus du moment présent. Le jubilé de la Reine et la Conférence impériale ont provoqué l'examen du problème; mais c'est à tort qu'on a voulu enfermer cette étude toute indépendante sous la formule précise que comportait un projet de fédération générale de l'Empire et des colonies britanniques. En réalité, ce qu'a dit M. Laurier à Londres et à Paris ne diffère pas essentiellement de ce qu'a dit le premier ministre de l'Australie au banquet du Guild Hall ; il y a mis seulement plus de forme, une forme plus souple et plus en rapport avec l'esprit policé de notre race. Il a parlé en un français d'un autre siècle, tandis que M. Reid s'exprimait sur le ton des habitants d'un autre hémisphère qui ne sont pas encore rompus au langage européen.

Ce n'est pas impunément que M. Laurier a vécu dans l'intimité intellectuelle des politiques et des philosophes des deux derniers siècles, qui savaient tout dire sans froisser et dénouer sans rompre.

Cet auditoire mi-anglais, mi-français de la chambre britannique a été séduit par cette franchise ; tandis que les Anglais s'inclinaient devant une attitude si correcte, les Français étaient charmés par un accent et des formes qui leur prouvaient mieux encore que toutes les déclarations,

que les Français du Canada leur sont en tous points restés fidèles, de ton comme d'idées, de style comme de sentiments. C'est être patriote français vraiment que d'être ainsi orateur français après un siècle et demi de séparation, comme l'a dit avec une véritable éloquence M. Leroy-Beaulieu.

Voici maintenant le discours de M. Laurier en réponse au toast porté à sa santé :

Messieues :

Puisque je suis appelé à l'honneur de répondre à ce toast, je crois être fidèle à la pensée qui l'inspire, telle du moins gue je la comj)rends et que je l'interprète, en interrompant ici l'usage de la langue anglaise, pour me servir de la langue maternelle, de la langue que j'ai apprise sur les genoux de ma mère, qui fut apportée au Canada voici plus de trois siècles, par des colons venus de France, et que leurs descendants ont religieusement, pieusement conservée pour la transmettre eux-mêmes à leurs enfants et aux enfants de leurs enfants.

Oui, si l'empire britannique s'est élevé aux magnifiques proportions qu'il présente au monde, et que la France seule, je crois, de toutes les nations de l'Europe, consciente de sa force et de sa grandeur, a su reconnaître et apprécier, il ne s'est élevé, il ne s'est maintenu, il ne saurait se maintenir que sur les larges assises de la liberté, de la liberté civile, politique et religieuse, de la liberté qui sait respecter les croyances, la langue, les institutions, les lois, les coutumes de tous les éléments divers qui, sur tous les points du globe, reconnaissent la suzeraineté de la couronne, portée aujourd'hui avec tant d'éclat par Sa Majesté la reine impératrice.

I^ous Canadiens, d'origine française, nous avons été séparés de la France au dernier siècle, non pas tant par les chances toujours incertaines de la guerre que par la mollesse, l'incurie, l'impéritie du roi de France. Lorsque Louis XV s'endormait sur son trône — sur ce trône qu'ébranlaient déjà les premières vagues de la grande tempête qui, quelques années plus tard, devait emporter le trône et la société tout entière — il n'est pas étonnant

DE Sm WILFRID LAURIER 33

que la perte de ce que les courtisans appelaient " quelques arpents de neige '\ n'ait été pour lui qu'un léger souci ; il n'est pas étonnant qu'il n'ait rien fait pour porter secours à ceux qui, en Amérique, multipliaient des prodiges, égalés peut-être, mais jamais surpassés par la valeur française, pour lui conserver non pas " quelques arpents de neige ", mais un empire, plus grand que l'Europe.

Séparés de la France, nous n'avons jamais oublié l'honneur de notre origine ; séparés de la France, nous en avons toujours gardé le culte ; séparés de la France, si nous avons perdu notre part de ses gloires, nous avons fait une conquête toujours chère aux âmes françaises. En parcourant Paris, hier, je croyais plus ou moins d'avance en connaître la beauté. La beauté de Paris a été rendue célèbre dans le monde entier, par le livre, par la peinture, par la gravure, par tous les moyens que la littérature et les arts mettent à la disposition de la publicité moderne. Mais, si préparé que l'on y soit, la beauté de Paris étonne ceux qui, pour la première fois, en repaissent leurs yeux. En parcourant cette ville, belle entre toutes les villes, j'ai remarqué sur la plupart de ses édifices publics la fière devise que les armées de la République promenèrent à travers l'Europe: Liberté, Egalité, Fraternité. Eh bien, tout ce qu'il y a dans cette devise de vaillance, de grandeur et de générosité, nous l'avons aujourd'hui au Canada: c'est là notre conquête. La liberté, nous l'avons, absolue, complète, plus complète — pardonnez à ma fierté nationale l'affirmation que j'en fais — plus complète que dans n'importe quel autre pays au monde ; liberté pour notre religion, avec son culte, ses cérémonies, ses prières, ses coutumes ; liberté pour notre langue qui est langue officielle comme la langue anglaise ; liberté pour toutes ces institutions que nos ancêtres apportèrent de France, et que nous regardons comme un héritage sacré.

L'égalité, nous l'avons. Et quelle autre preuve vous en donnerais-je que celle que je vais vous présenter ? Dans ce pays, en majorité de race anglaise et de religion protestante, les dernières élections générales ont porté au pouvoir un homme de race française et de religion catholique qui a toujours affirmé hautement sa race et sa religion.

La fraternité, nous l'avons. Il n'y a pas parmi nous de domination d'une race sur une autre. Xous avons appris à res-

pecter et à aimer ceux que jadis nous avons combattus, et à nous en faire respecter et aimer. Les vieilles inimitiés ont cessé ; il n'y a plus de rivalité, il n'y a que de l'émulation. Et je dois rendre cette justice à mes compatriotes de race anglaise que notre fierté nationale comme descendants de Français, ils la comprennent, ils l'apprécient, ils l'admirent, et qu'ils n'en ont que plus de respect pour nous. De nos anciennes luttes, il nous reste à nous, descendants de Français, une relique que nous conservons avec un amour passionné : c'est un drapeau de la France, non pas de la France d'aujourd'hui, mais de l'ancienne monarchie. Il existe parmi nous une tradition soigneusement conservée, que ce drapeau flotta victorieusement tout un jour sur les remparts de Carillon, lorsque le marquis de Montcalm y repoussa les assauts répétés de l'armée anglaise. Ce drapeau qui rappelle une victoire française, nous le promenons solennellement dans nos cérémonies religieuses, dans nos processions patriotiques, et jamais nos amis les Anglais n'ont songé à s'en offenser, ou à nous en faire un reproche. Si ce n'est pas là de la fraternité, messieurs, qu'est-ce donc que la fraternité ?

Si, en devenant sujets de la couronne britannique, nous avons su conserver nos anciens droits et même en acquérir de nouveaux, d'un autre côté, nous avons contracté des obligations que, descendants d'une race chevaleresque, nous savons pleinement reconnaître et que nous tenons à honneur de proclamer.

Pour moi, je n'hésite pas à déclarer, parlant ici au nom de mes compatriotes, comme je crois en avoir le droit, que par raison politique et par reconnaissance, je suis profondément attaché aux institutions britanniques. A l'heure présente nos relations avec la mère-patrie nous conviennent absolument. Nous sommes satisfaits de notre lot. I^ous sommes de fait une nation, et virtuellement indépendants. Il est manifeste cependant que ces relations ne sauraient permanemment rester ce qu'elles sont. Un jour viendra, dans un avenir plus ou moins rapproché, où, par le seul fait de notre accroissement numérique, le lien colonial, si ténu, si léger qu'il soit, deviendra lourd, par cela seul qu'il ne répondra plus à nos aspirations nationales.

Quand cet état de choses arrivera, il est évident que le lien colonial deviendra plus complet et plus intime, ou qu'il se rompra tout à fait. La solution sera principalement entre les mains de

l'Angleterre. Il est possible que cette solution se trouve dans le grand principe de la représentation impériale. Les colonies françaises sont représentées dans le corps législatif. Xotre situation est bien différente. Nous avons non seulement une autonomie locale, mais l'indépendance légi:^lative la plus complète. Si comme prix de la représentation impériale, nous devions renoncer à notre autonomie, à notre indéiDcndauce législative, nous n'en voudrions à aueun prix. Mais si la représentation impériale doit être la solution, elle ne saurait l'être que comme le complément et non pas comme la destruction de ce qui existe aujourd'hui.

Permettez-moi, maintenant, messieurs, d'ajouter que si le rêve de la représentation impériale doit se réaliser, je regarderais comme un jour glorieux le jour où le Canada serait représenté sur le parquet historique des Communes d'Angleterre par un Canadien-français, qui apporterait dans cette atmosphère nouvelle, avec sa franche loyauté aux institutions britanniques, l'esprit de logique, l'ardeur de sentiments, l'imagination vive, l'instinct artistique, la conception poétique des choses, qui de tout temps ont caractérisé le génie français.

Qu'il me soit permis maintenant de faire une allusion qui m'est toute personnelle. Je me suis laissé dire qu'ici, en France, il est des gens qui s'étonnent de cet attachement que j'éprouve et que je ne cache pas pour la couronne d'Angleterre; on appelle cela ici du loyalisme. Pour ma part, soit dit en passant, je n'aime pas cette nouvelle expression de loyalisme ; j'aime mieux m'en tenir à la vieille locution française de loyauté. Et certes, s'il est une chose que l'histoire de France m'a appris à regarder comme un attribut de la race française, c'est la loyauté, c'est la mémoire du cœur. Je me rappelle, messieurs, ces beaux vers que Victor Hugo s'est appliqués à lui-même, comme l'inspiration de sa vie !

Fidèle au double sang qu'ont versé dans ma veine, Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne.

Cette double fidélité à des idées, à des aspirations distinctes, nous nous en faisons gloire au Canada. Nous sommes fidèles à la grande nation qui nous a donne la vie, nous sommes fidèles à la grande nation qui nous a donné la liberté. (Applaudissements prolongés.)

Quelques jours plus tard, ses amis du Canada, à Paris, donnèrent un autre banquet à sir Wilfrid. Il fut présidé par M. Cochery, ministre des postes, homme très sympathique au Canada. Au toast porté à sa santé, M. Laurier, répondit comme suit :

Monsieur le Président^

Mesdames et Messieurs^

Je chercherais vainement des expressions pour vous dire, comme j'aimerais à vous le dire, à quel point je suis touché des paroles bienveillantes et beaucoup trop flatteuses par lesquelles vous, M. Cochery, vous avez proposé ce toast, et de la manière dont vous, Messieurs, vous l'avez accueilli.

Vous avez, M. Cochery, ouvert un aperçu sur la vie contemporaine du Canada, et vous avez rappelé la part que j'ai prise aux luttes qui s'y sont livrées, et en le faisant vous m'avez fait honneur de sentiments qui remplissent toute mon âme, mais pour lesquels, assurément, je ne réclame ni ne mérite aucun crédit.

Les sentiments que j'ai exprimés dans ces luttes, les idées que j'y ai défendues et les aspirations dont je me suis fait l'écho, sont les sentiments, les idées, les aspirations de la race à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, dans la situation où elle se trouve au Canada ; tous autres sentiments eussent été indignes de nous, indignes de notre passé, indignes de notre origine, car, je n'ai pas besoin de vous le répéter, c'est le sang de la France qui coule dans nos veines. (Applaudissements.)

Séparés de la France, nous avons toujours suivi sa carrière avec un intérêt passionné, prenant notre part de ses gloires et de ses triomphes, de ses joies et de ses deuils surtout. Hélas ! jamais peut-être nous ne sûmes à quel point elle nous était chère que le jour oii elle fut malheureuse. Oui, ce jour-là, si vous avez souffert, j'ose le dire, nous avons souffert autant que vous. (Sensation.)

Cependant, séparés de la France par les mers, par la distance, c'eût été faiblesse de notre part de nous éterniser dans d'inutiles regrets et de stériles espérances. Notre devoir était clair et net: c'était de nous redresser fièrement comme des hommes, de porter haut la tête, de conserver pieusement notre héritage, de savoir nous faire respecter en nous respectant nous-mêmes et de développer les immenses ressources de notre pays. Ce devoir, je puis ici l'affirmer, nous l'avons accompli.

Aujourd'hui le Canada est une nation. Oui, je le répète avec orgueil, le Canada est une nation, bien qu'il ne soit encore que colonie. Mais si le Canada est colonie, c'est parce que nous sommes un peuple uni, c'est parce que nous avons la conviction profonde que l'indépendance ne nous donnerait pas plus de liberté réelle que celle dont nous jouissons. Le lien qui nous attache à la Grande-Bretagne n'est pas un lien imposé par la force ; c'est un lien maintenu par l'affection et la gratitude — par la gratitude, dis-je, pour la grande nation qui non seulement protège notre liberté, mais protège nos intérêts à ce point que, sur notre demande, elle vient, il n'y a encore que quatre jours, de dénoncer le traité de commerce qu'elle avait depuis trente ans avec l'Allemagne. {Applaudissements.)

ISTotre pays est un pays plein de sève, de vigueur, d'activité et d'ambition. Le sang de la jeunesse bout dans ses veines, il a foi dans son avenir, et il peut s'appliquer cette belle expression d'André Chénier :

" L'illusion féconde habite dans mon sein. " J'ai les ailes de l'espérance !

Ce n'est pas à vous, Français, qui avez le culte ardent, passionné de la patrie ; ce n'est pas à vous pour qui chaque parcelle du

sol de la patrie est sacrée ; ce n'est pas à vous, dis-je, que j'ai à m'en expliquer ; vous me comprendrez si je vous dis sans déguisement :

J'aime la France qui nous a donné la vie: j'aime l'Angleterre, qui nous a donné la liberté ; mais la première place dans mon cœur est pour le Canada, ma patrie, ma terre natale.

Certes, mes yeux ne se lassent pas de contempler ce Paris si plein de merveilles, Paris, la Ville-Lumière, comme Victor Hugo l'a appelée avec tant de vérité, la plus belle sans contredit de toutes les villes ; mais Paris avec toutes ses beautés, ne parle pas à mon âme comme le rocher de Québec ! (Assentiment et bravos répétés.)

Vous en conviendrez avec moi, Messieurs, le sentiment national d'un pays n'a de valeur que par l'orgueil qu'il sait inspirer à ses enfants. Eh bien! nous l'avons, nous Canadiens, cet orgueil de notre pays.

N'eus sommes fiers de son histoire, et certes c'est une histoire glorieuse. Je n'ai pas besoin de vous le rappeler, Messieurs ; vous le savez comme moi, mieux que moi, la France et l'Angleterre ont rempli le monde moderne de leurs guerres ; la lutte commencée entre les rois de France et d'Angleterre pour l'interprétation de la loi salique s'est continuée presque sans relâche, à travers les âges, jusqu'à notre époque. Cette lutte, elle se projeta même audelà des mers, et lorsque les deux nations prirent pied en Amérique, bien qu'elles eussent chacune devant soi l'espace sans bornes de tout un continent vierge, elles se disputèrent avec rage les misérables huttes que formèrent leurs premiers établissements. Cette lutte, elle se termina par la perte du Canada pour la France. Et cependant jamais les armes françaises ne brillèrent de plus d'éclat que dans ces immortelles campagnes qui furent conduites par le marquis de Montcalm pour la défense de la colonie. Montcalm ! je viens de prononcer le nom de l'un des plus braves soldats de la France, en même temps que l'un des plus heureux. 11 ne perdit qu'une seule bataille, mais elle fut fatale. Le 13 septembre 1759, le général "Wolfe, le commandant des forces anglaises, après s'être longtemps épuisé en inutiles efforts, parvenait à poster son armée sur les plaines d'Abraham, sous les murs même de Québec. Le marquis de Montcalm sortit immédiatement de ses remparts pour lui donner l'assaut et le repousser sur

ses vaisseaux, avant qu'il eût le temps de se fortifier ; mais la fortune ne répondit pas à son appel. La victoire qui lui avait été invariablement fidèle, abandonna ses drapeaux. Cette bataille, qui eut des conséquences immenses, est, sans contredit, une des plus dramatiques de l'histoire. Les deux généraux j perdirent la vie. Wolfe tomba la poitrine traversée par une balle, rendant grâces à Dieu de ce que ses yeux se fermaient sur la victoire de son armée. Montcalm fut emporté mourant du champ de bataille, lui aussi rendant grâces à Dieu de ce que ses yeux ne verraient pas la reddition de Québec. Le lendemain, en effet, les couleurs d'Angleterre flottaient sur la citadelle. Montcalm rendait à Dieu son âme vaillante, et son corps était déposé dans une excavation qu'une bombe avait creusée dans la chapelle du couvent des Dames Ursulines. Jamais soldat n'eut de tombe plus glorieuse ni plus digne de lui.

Cette bataille, dont l'enjeu avait été Québec, ne fut pas la dernière. Pendant l'hiver, le chevalier de Lévis qui avait succédé au marquis de Montcalm était parvenu, après des efforts inouïs, à rassembler une petite armée, et aux premiers jours du pi intemps, avec une vaillance dont l'audace même étonne, il vint à son tour assiéger le vainqueur dans la ville conquise. Le général Murray renouvelant la tactique de Montcalm, l'automne précédent, sortit de la ville, pour lui livrer bataille. Les deux armées se rencontrèrent de nouveau sur le même champ de bataille. Elles se battirent tout un jour. Une fois encore la victoire fut fidèle aux armes de la France. Le chevalier de Lévis, un des plus beaux, un des plus braves, un des plus habiles soldats que cette terre pourtant fertile en soldats ait jamais produits, refoula son adversaire dans les murs de Québec et mit immédiatement le siège devant la ville. Alors se passa un fait dont vous comprendrez la poignante intensité si vous vous rappelez Waterloo lorsque le cri : Voici Grouchy! circula dans l'armée, et qu'au lieu de Grouchy, attendu avec tant d'anxiété, les Prussiens débouchèrent sur le champ de bataille. En 1760, cinquante ans plus tôt, sur le promontoire de Québec, quelque chose de semblable arriva. Dans les deux camps il y avait la même conviction, c'est que la victoire appartiendrait à celle des deux armées qui la première recevrait des secours d'Europe. Elles étaient toutes deux dans l'attente. Tout-à-coup une voile fut signalée à l'horizon, n se fit une trêve

dans les hostilités. Les assiégés du haut de leurs remparts, les assiégeants du haut de leurs travaux d'attaque, dans un silence d'une indicible émotion, attendaient les yeux tournés vers la mer. Cette voile d'où venait-elle, de France ou d'Angleterre ? Un cri de triomphe partit des remparts, c'était une voile anglaise.

Le chevalier de Lévis leva le siège, et se retira à Montréal où assiégé à son tour, après une résistance glorieuse, réduit à la dernière extrémité, ayant vainement attendu des secours que le roi de France ne songeait même pas à lui envoyer, il dut traiter avec l'ennemi, mais ayant auparavant brûlé ses drapeaux (hî'avos), pour ne pas les rendre. (Applaudissements redoublés) . C'était la fin de la domination française en Amérique.

Il restait 60,000 colons. Qu'allaient-ils devenir ? La réponse à cette question, vous l'avez déjà donnée. Monsieur Cochery. iSTous sommes aujourd'hui près de deux millions, nous avons conservé notre langue, nos institutions, notre religion. Vivant côte-àcôte avec une population britannique, nous formons avec elle une nation. Tous les droits qu'elle a, nous les avons ; ce qu'elle est, nous le sommes. Tous ensemble nous sommes la nation canadienne. (Applaudissements.)

La force de notre race a été de ne pas faire de politique de race. Dans le cœur de tous les hommes il se trouve des principes d'étemelle vérité et d'immuable justice, et c'est sur ces principes que nous avons toujours placé nos droits et nos devoirs. Si nous avons conservé notre langue, si nous avons maintenu nos institutions, c'est que nous avons su faire appel à tout ce qu'il y a d'instinct de justice, de sentiments nobles et généreux dans le cœur de ceux que la Providence nous a donnés comme concitoyens et comme frères, et c'est aussi parce que nous avons accepté loyalement, de bonne foi, sans arrière-pensée, tous les devoirs que nous imposait notre titre de sujets britanniques.

Laissez-moi vous en donner un exemple, im seul, car si j'entrais dans tous les développements que ce sujet comporte, cela m'entraînerait beaucoup trop loin.

J'ai déjà eu occasion de dire, et c'est même un plaisir de le répéter, que l'Angleterre avait toujours respecté notre religion. Il n'en fut pas toujours ainsi de nos droits politiques, n ne faut pas s'en étonner, car l'Angleterre n'avait pas à cette époque, la grande politique coloniale qu'elle a adoptée depuis *, elle nous trai-

tait comme elle traitait tous ses sujets coloniaux, même ceux de sa propre race. En 1837, une rébellion éclata dans le Canada. Nous réclamâmes, par les armes, les droits constitutionnels que nos représentations n'avaient pu obtenir. Et c'est justice de dire que nos habitants se battirent, au témoignage même des officiers anglais, avec tout le courage de leurs aïeux. Cet appel aux armes eut un effet immense. Il décida enfin le gouvernement anglais, à nous donner un gouvernement libre. C'était une grande victoire ; c'était la justification de la rébellion, mais pour nous d'origine française, la victoire n'était pas sans amertume. Il se trouvait, dans la nouvelle constitution, deux dispositions qui causaient de justes alarmes, en même temps qu'une vive appréhension ; la première, c'était que la nouvelle constitution réunissait les deux provinces du Haut et du Bas-Canada, maintenant Ontario et Québec, par une législation dans laquelle la race française se trouva placée en minorité sans aucune garantie constitutionnelle; l'autre abolissait la langue française comme langue officielle. Il ne manquait pas de mes compatriotes qui, en face de cette double disposition, étaient d'avis de s'isoler et de ne prendre aucune part au développement national. M. Lafontaine qui, à cette époque, en l'absence de M. Papineau, alors en exil, était l'homme le plus autorisé parmi nous, eut une inspiration plus haute.

Il était d'une opinion que je partage entièrement. Il était d'opinion que s'isoler est toujours une erreur, et que pour nous principalement, s'isoler eût été s'enliser dans l'infériorité. (Très bien K)

Il était d'opinion que quand un peuple a le droit de suffrage, si désespérée que soit la situation, il peut toujours en tirer parti. Sa politique fut de faire alliance avec les libéraux anglais qui, comme nous, avaient toujours réclamé la liberté. Les événements montrèrent à quel point il avait eu raison. Aux premières élections générales qui eurent lieu «ous la nouvelle constitution, M. Lafontaine qui se présenta dans le comté de Terrebonne y fut défait, ou plutôt pour parler exactement, son élection lui fut enlevée par une fraude électorale. D'un autre côté, M. Robert Baldwin, le chef des libéraux anglais, avait été élu dans deux comtés du Haut-Canada, le comté de Ilastings et le comté de York. Il opta de siéger pour le comté de Hastings et le mandat du comté de York étant ainsi devenu vacant, il y présenta lui-

même M, Lafontaine, qui fut élu par une immense majorité dans un comté où il n'y avait pas un seul électeur de langue française. (Marques d'attention.)

Deux ans après, par une de ces aberrations dont les gouvernements populaires ne sont jamais absolument exempts, M. Baldwin, une grande et noble figure s'il y en eût jamais, était défait dans sa province. Immédiatement, M. Lafontaine le prit par la main et alla le présenter aux électeurs du comté français de Rimouski, où il fut triomphalement élu, bien qu'il n'y eût pas dans ce comté un seul électeur de langue anglaise. Dans une des sessions qui suivirent, M. Baldwin, représentant anglais du comté français de Rimouski, proposa lui-même au parlement le rétablissement de la langue française comme langue officielle, et sa proposition fut adoptée bien que, comme je vous l'ai déjà dit, la majorité y fût de langue anglaise. (Très bien !)

En parcourant Paris, je me suis à maintes reprises, arrêté devant tous ces admirables monuments dont le sol de votre pays est parsemé. Il y en a deux que je n'ai pu voir sans sentir ma gorge se serrer et mes yeux se mouiller. Je me suis longuement, pieusement arrêté devant cette statue de Strasbourg toujours couronnée des couleurs françaises. Elle rappelle une blessure encore et toujours saignante que les âmes pieuses ne veulent pas voir se fermer jamais. (Emotion générale : V auditoire se lève et fait une longue ovation à l'orateur.)

Je me suis arrêté devant le monument de Gambetta, de l'homme éminent dont le courage, le génie et le patriotisme auraient sauvé la France, si la France avait pu être sauvée, de l'homme éminent dont le génie politique, le bon sens pratique guidèrent la France d'une main si sûre à travers une crise pleine de périls et contribuèrent, pour une si large part, à lui donner le gouvernement qu'elle a maintenant. (Applaudissements.)

Si, Messieurs, vous venez dans mon pays, dans la ville de Québec, je pourrai vous montrer des monuments qui sans doute, au point de vue de l'art, ne peuvent se comparer aux vôtres, mais qui pour le souffle patriotique, pour la grandeur de la conception, peuvent assurément soutenir la comparaison.

Je vous ai parlé de la première bataille des plaines d'Abraham. Sur la place la plus centrale de Québec, il se trouve un monument qui rappelle cette bataille. Est-ce un monument

élevé à la gloire du vainqueur? Nullement. Des monuments de ce genre, il s'en trouve partout et la France en est couverte. Le monument dont je vous parle est consacré à la mémoire de Wolfe et de Montcalm, de celui qui triompha et de celui qui succomba. Leurs noms sont enlacés dans une gloire commune comme le fut leur valeur. C'est précisément là, la pensée que l'on retrouve dans l'inscription. Cette inscription, j'ai eu certainement une grande satisfaction à la citer en Angleterre ; j'en ai encore une plus grande à la citer ici en France. La voici :

Mortem virtiis commmvem, Famam historia.

Monumentum posteritas dédit.

Je vous ai parlé de la seconde bataille des Plaines d'Abraham qui fut une victoire française. La Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, société purement canadienne-française, a érigé un monument commémorant cette bataille, mais dédié à la mémoire de Lévis et de Murray, et de tous ceux. Français et Anglais, qui combattirent et moururent pour leur patrie respective.

Je vous ai parlé de la mort de Montcalm. La main d'un gouverneur anglais, lord Aylmer, — j'aime à vous dire son nom, — a aussi érigé un monument à Montcalm qui porte cette simple et touchante inscription :

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