CONTEEENCE IMPERIALE, A LONDRES, EN
Durant l'été de 1902, sir Wilfrid se retrouvait à Londres avec les premiers ministres des grandes colonies anglaises de l'Australie et de l'Afrique du Sud. Deux événements importants les appelaient en Angleterre : le couronnement du roi et une nouvelle Conférence impériale. Les délibérations de cette dernière portèrent sur les grands intérêts de l'Empire et ceux des possessions d'outre-mer. La cérémonie du couronnement du roi allait donner lieu à un grand déploiement de loyalisme dans la pompe des démonstrations populaires, lorsqu'une maladie subite d'Edouard VII vint couper court à toutes les fêtes. Il n'y eut aucune occasion de prononcer de ces discours qui sont tout un événement et qui restent comme souvenirs des occasions qui les ont provoqués.
Une nouvelle Conférence impériale réunissait encore les premiers ministres des Colonies à Londres en 1907. Chose digne de remarque, sir Wilfrid restait seul de ceux qui avaient figurés à celle de 1897; la mort ou les accidents de la politique avaient fait disparaître ses anciens collègues. Sir Wilfrid fut appelé à prendre la parole au Guild Hall, à un banquet du lord Maire. Sous les lambris dorés de la salle des fêtes qui a répété les échos de tant de harangues
célèbres, le discours de notre représentant retentit avec une hauteur de vues et une amplitude de pensées et d'aperçus nouveaux qui soulevèrent les applaudissements de tous les auditeurs. Il répondit au toast porté aux Colonies. Voici son discours :
M. LE Lord Mayor, Messieurs:
'' Je regarde comme un grand privilège qui m'honore beaucoup de m'asseoir de nouveau à cette table où la somptueuse hospitalité britannique, fameuse dans tout le monde, se déploie ici avec un cachet historique. En effet, les réceptions comme celle-ci, au Guild Hall, se rattachent, depuis plus de cent ans, aux événements qui ont valu à l'Angleterre et à l'empire britannique la haute position qu'il occupe aujourd'hui dans le monde.
Il est permis de dire sans exagération que l'histoire de l'empire britannique se reflète d'année en année, d'une époque à l'autre, dans les banquets du lord Maire de la Cité de Londres. C'est ici que, vers le commencement du dix-neuvième siècle, William Pitt a prononcé cette phrase fameuse : " L'Angleterre s'est sauvée par ses propres efforts et sauvera l'Europe par son exemple ". C'est ici qu'au commencement du vingtième siècle, la nation reconnaissante a rendu hommage au mérite du général lord Roberts, et à celui du général lord Kitchener, qui venaient de terminer dans la victoire la guerre sud-africaine.
C'est à cette table que vous avez invité à s'asseoir des hommes d'Etat et des guerriers, des législateurs et des savants, des princes et des rois. Je isuis forcé d'avouer que dans la circonstance qui nous réunit, vos hôtes sont de moindre importance ; ils ont fait peu de choses pour retenir votre attention, bien que vous ayiez eu l'amabilité de dire, en leur conférant le droit de citoyenneté de Londres, qu'ils étaient des hommes de " grande réputation ". Mais, si nous avons fait peu de chose, j'ose dire que les pays que nous représentons, sont dignes de votre attention. Nous sommes venus ici au nom des filles de l'Angleterre, de ces jeunes nations, qui, «ur tous les points du monde, conservent les institutions britanniques, garanties, où elles sont en vigueur, du respect des lois et de l'ordre dans la liberté.
Nous représentons ces nations qui, fières de leur majorité,
proclament leur dévouement et leur affection à la couronne britannique, et ont envoyé leurs mandataires discuter avec le gouvernement de la Grande-Bretagne des questions et des problèmes liés aux intérêts de la métropole, des colonies et de l'empire en général.
On a vu, par le passé, des conférences intercoloniales ; elles se réunissaient comme l'accompagnenient d'événements d'une grande envergure, tels le jubilé de la Reine Victoria, ses noces de diamant, et le couronnement du roi. Lors de ce dernier événement, il fut décidé de mettre fin à ce système sans continuité d'idées et d'organiser des réunions à périodes déterminées ; aujourd'hui, nous tenons la première de ces conférences, et pour parler d'une façon plus précise, je puis dire qu'en ce moment, nous tenons la conférence impériale de 1907.
Depuis que j'ai mis les pieds sur le sol anglais, j'ai pu voir que l'on s'occupe beaucoup ici de la conférence. D'un autre côté, si elle fait naître de gi'andes espérances, de l'autre, elle inspire des craintes sur ses résultats. Je puis assurer que ses délibérations ne seront pas vaines et qu'elles n'aboutiront pas à un échec. 11 n'entre pas dans ma pensée de faire entendre qu'elle va réaliser toutes les espérances de certains impérialistes ardents, qui, connaissant l'incertitude des choses humaines, voudraient assurer l'avenir en chargeant le présent de responsabilités trop gTandes. Mais ce que je puis assurer, c'est que la conférence fera voir au monde que l'unité de l'empire existe comme entité agissante. Elle jettera plus de lumière sur l'ensemble des projets que suggère la situation de l'Empire et des colonies. Elle fera voir d'un côté les choses pratiques et de l'autre celles qui sont de pur sentiment. Elle tracera une ligne entre ce qui peut être fait et surtout ce qui doit être évité. A mon avis, il serait oiseux de faire des pronostics sur le succès ou l'échec de la conférence.
La façon dont elle est composée nous garantit l'heureuse conclusion de ses travaux. Je vous le demande, à vous tous qui m'entourez, de vous rendre compte de l'état des pays représentés dans cette réimion. Il vous suffira de faire ce travail pour convenir qu'elle constitue un des plus grands triomphes au cours de la merveilleuse carrière de l'Angleterre. A raison de notre système de publicité intense, les événements qui se produisent un jour dans un pays ont le lendemain une répercussion chez tous ses voisins ; il est possible de dire aujourd'hui, sans exagération, que
l'Angleterre attire les yeiix de toute la civilisation. Quel est l'homme qui, en Allemagne, en France ou en Italie, — je veux parler de l'étudiant, du publiciste, de l'historien, du philosophe, — reste indifférent au grand spectacle que présente aujourd'hui Londres, et qui n'est pas forcé de convenir qu'il est unique au monde ?
Il peut tourner et retourner toutes les pages de l'histoire, depuis nos jours en remontant les siècles passés, sans trouver l'équivalent de la scène imposante qu'offre la conférence. Devant ses yeux, se présentent les jeunes colonies, dont quelques-unes sont des nations assez fortes pour affirmer leur indépendance, mais qui ne viennent pas ici pour parler de séparation, mais seulement avec des pensées d'union et d'harmonie. Il constatera que toutes ces nations ne sont pas de sang anglais, et il se demandera peut-être avec le poète français :
. . . . " D'où lui viennent de tous côtés,
Ces enfants qu'en son sein, elle n'a pas portés " ?
Il constatera que toutes ces colonies anglaises ne sont pas venues ici porter des remontrances et des plaintes, à l'instar des colonies américaines du dix-huitième siècle, mais seulement pour discuter avec la mère-patrie les intérêts de l'empire en général et s'entendre sur la ligne de conduite à suivre pour rendre plus intimes les relations qui existent entre elles et la métropole. Qui peut hésiter à proclamer, en présence d'un tel spectacle, que cette conférence est un grand triomphe ? Certes, elle arrivera à d'heureuses décisions.
S'il m'était permis de vous révéler ici le fond de ma pensée, je vous dirais: regardez assis à côté de moi le docteur Jameson et le général Botha, et vous trouverez dans ce fait la réponse à la question de savoir si la conférence réussira ou non. Je suis certain que mes amis, le docteur Jameson et le général Botha, ne m'en voudront pas de faire remarquer que par le passé leurs relations n'ont pas été aussi cordiales que celles d'Oreste et de Pylade de l'antiquité, ou que celles de Cobden et de Bright de nos jours. Convenons ensemble que leurs relations ont été quelque
peu tendues. Qui aurait pensé, il y a cinq ans, alors que nous étions à préparer la conférence actuelle que deux de ses membres seraient, l'un le docteur Jameson, premier ministre du Cap, et l'autre le général Botha, premier ministre du Transvaal ?
En 1902, quelques personnes très influentes tentèrent d'exercer une forte pression sur le gouvernement pour l'amener à suspendre la constitution de la Colonie du Cap. Non seulement le gouvernement ferma l'oreille à une telle proposition, mais il n'hésita pas, quatre ans après la guerre, .à donner tous les droits de citoyens de l'empire britannique aux colons du Transvaal. Lorsque je songe à une libéralité de ce genre, moi, venant du Canada français, je proclame qu'un seul peuple est capable d'une telle conduite, et que ce peuple est le peuple anglais.
Cette politique a été parfaitement justifiée par les événements. Elle l'avait été antérieurement, lorsque le gouvernement britannique donna au Canada — au Canada français — les mêmes pouvoirs et les mêmes privilèges qu'il vient de conférer aux citoyens de l'Afrique du Sud.
Si quelque chose pouvait encore démontrer la haute conception qu'implique cette politique, ce seraient les paroles prononcées par mon ami, le docteur Jameson. N'a-t-il pas dit, en effet, ce qui a rempli mon cœur de joie, qu'il est possible ^que la prochaine conférence voit, représentées ici, les colonies unies de l'Afrique du Sud. Il est donc possible que la prochaine conférence accueille les représentants d'une autre Confédération, née dans le sein de l'empire britannique, laquelle comprendrait la Colonie du Cap, le Natal, la Colonie d'Orange et du Transvaal, la Rhodésie, et d'autres domaines qui pourraient y être ajoutés avec le temps. Voilà de la vraie politique impériale. Et je me fais fort de dire que tant que l'empire britannique se maintiendra de cette façon, il reposera sur des bases plus solides que le roc et aussi durables que le monde.