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DISCOURS DE M. RIBOT

SiE WiLFEID LaTJEIEE^

Mesdames^ Messieues^

C'est un grand honneur pour moi de saluer ce soir, au nom de mes compatriotes qui assistent à ce banquet, le représentant le plus éminent des Canadiens-Français et le premier ministre du Canada.

Sir Wilfrid préside depuis six années, avec quelle distinction et quelle autorité, vous le savez, aux destinées de son pays. Son ambition a été d'y éteindre les antagonismes de races. Avec une fierté que nous devons admirer, il a revendiqué devant l'Angleterre le droit pour le Canada d'être une nation, et sa vie entière a été consacrée à développer parmi ses concitoyens les idées, les sentiments, les habitudes qui font d'un pays une véritable personne morale ayant conscience de ses droits et capable de tenir sa place dans le monde. (Applaudissements.) Il n'appartient donc pas à une province ni à une race opposée à une race, il appartient au Canada tout entier.

Mais le rôle historique qu'il tient des circonstances ne lui fait pas oublier ses origines. Il est des nôtres, il nous appartient par la communauté de sang et de souvenir, par l'esprit, par le cœur et par la manière dont il sait manier la langue française. C'est un Français que nous reconnaissons en lui et que nous saluons de nos plus chaudes sympathies, car ce Français, quand il parle de la France, trouve des accents qui nous émeuvent et nous vont au cœur. (Nouveaux applaudissements.)

" Bien que séparés depuis plus d'im siècle de la France, disiez-vous à vos compatriotes, et bien que différents aujourd'hui des Français par beaucoup de points, nous avons gardé au cœur

le culte de la France et nous avons pris notre part avec passion de toutes ses joies et de toutes ses douleurs, de ses douleurs plus encore que de ses joies. Ayons, disiez-vous encore, l'orgueil de notre race, soyons justes et soyons généreux, et mettons dans tous les actes de notre Confédération cette générosité qui a marqué la carrière de la France dans le monde entier."

Personne n'a parlé avec un sentiment plus délicat de la poésie des souvenirs que la France a laissés au Canada. Québec est pour vous la ville par excellence, la ville sacrée entre toutes ; et vous dites qu'il n'y a que les Canadiens-Français qui puissent goûter le cliarme infini de cette ville, la poésie qui se dégage de ses souvenirs oii se mêlent tant d'auréoles de gloire jointes à des deuils si cruels.

Moi aussi j'ai ressenti cette émotion dans les trop courtes visites que j'ai faites au Canada, et je n'oublierai jamais l'impression que j'ai ressentie quand, au sortir des Etats-Unis, j'ai revu à demi cachée, dans la verdure, la petite maison de nos paysans de France et que j'ai entendu, sur les lèvres de vos petites filles sortant des écoles au soleil couchant, ce léger gazouillement de mots français qui s'envolaient joyeusement. J'en ai été touché jusqu'aux larmes !

Et quand j'ai vu ce rocher de Québec qui dit tant de choses à votre cœur, j'ai senti moi aussi qu'en nul endroit du monde il n'y a plus de l'âme de la France. (Vifs applaudissements.)

Et avec quelle hauteur vous avez su défendre, relever le titre de noblesse de notre race ! avec quelle éloquence vous avez pris la défense de la langue française quand un adversaire mal inspiré voulait la bannir des débats officiels ! Comme vous avez su rappeler les qualités de notre langue qui la mettent au premier rang des langues parlées dans le monde: la clarté, la douceur pénétrante, la probité surtout ! Mais quand on parle, comme vous savez le faire, le français, la cause est gagnée d'avance! (Applaudissements.)

Messieurs, c'est donc un Français qui vient aujourd'hui parmi nous reprendre pour un jour sa place au foyer de la grande famille. Puisse-t-il y oublier un instant les soucis de sa charge ! Et pourtant, au risque d'une indiscrétion, je voudrais toucher d'un mot à une question qui a été toujours la grande préoccupation des ministres canadiens, un de leurs tourments: je veux dire

la question des échanges commerciaux entre le Canada et les autres pays. A Dieu ne plaise que je veuille me mêler à vos luttes intérieures ! le libre-échange et la protection se sont disputé au Canada comme ailleurs les suffrages populaires. Vous avez été, sir Wilfrid Laurier, et vous êtes encore, si je ne me trompe, partisan des libertés des tarifs de douane qui auraient pour but moins de fermer les frontières aux pays étrangers que de donner au Trésor les ressources dont il a besoin. C'est que vous avez entrevu pour votre pays la possibilité de pénétrer largement sur le marché de vos puissants voisins les Etats-Unis. Vous avez peut-être eu de ce côté quelques mécomptes, comme d'autres pays d'ailleurs, et vous avez été amené comme nous-mêmes à chercher dans le jeu combiné d'un tarif général et d'un tarif minimum le moyen de lier plus solidement vos relations commerciales avec l'Angleterre et de vous donner plus de facilité pour négocier avec les autres pays.

J'ai eu l'honneur de signer en 1893, avec mon excellent ami Jules Siegfried et mon ami Develle, la convention qui régit encore aujourd'hui nos rapports avec le Canada. ISTous avons essayé à ce moment de nous accorder réciproquement sur quelques articles qui forment la matière des échanges entre les pays, le tarif le plus réduit. La chose n'a pas mal tourné, et depuis que ces nouveaux tarifs sont en vigueur, quoique le marché canadien n'ait pas pris toute l'ampleur qu'il prendra, il s'est développé et se développe graduellement année par année. Vos importations en France (et je m'en réjouis quoique — je le dis devant mon ami M. Frédéric Passy: horresco referens! — je ne pousse pas la mauvaise doctrine jusqu'à vouloir écarter les importations en France), vos importations ont quintuplé depuis 1895 tandis que les nôtres n'ont fait que doubler. Ce n'est pas mal cependant et cela est encourageant pour l'avenir. Je ne crois pas, sans amour propre rétrospectif d'auteur, que le dernier mot ait été dit en 1893 ; il y a encore quelque chose à faire pour le ministère canadien et pour le ministère français.

Je ne vous pose ici aucune question indiscrète ; je me permets seulement de dire ce que vous savez déjà, c'est qu'il ne suffit pas de toucher à quelques articles du tarif, qu'il y a quelque chose d'important encore, c'est d'établir, comme vous vouliez le faire en 1893, des relations plus directes et plus rapides entre la France

et le Canada. Voilà ce qu'il faut et voilà ce à quoi vous songez, car vous êtes trop avisé pour ne pas voir ce qui se fait et se prépare dans le monde. Xous avons à lutter contre des concurrences singulièrement menaçantes et contre des ambitions qui ne vont à rien moins qu'à vouloir s'emparer de toutes les routes de l'Océan. Il y a bien, je pense, dans ces ambitions, quelques illusions présomptueuses ; mais il ne faut pas s'endormir, il faut être actif et vigilant, il faut garder et élargir notre place dans le monde.

Vous souvient-il de cette vive repartie que vous avez adressée im jour à un des rois de l'Acier aux Etats-Unis ? Il vous disait : " L'Angleterre est finie ; le commerce du fer lui a échappé, et, partout, sur tous les marchés, nous la battrons ". Et vous répondiez avec calme : " Eh bien ! quand vous aurez battu les Anglais, ce qui est possible, .nous vous battrons à votre tour ". Vous êtes bien capable de le faire. . . {Applaudissements.) Et comme vous m'expliquiez tout à l'heure dans quelles conditions s'élèvent ces usines qui auront à pied-d'œuvre le minerai, et qui pourront charger des cargaisons de fer sur les bateaux qui descendront le Saint-Laurent pour venir en Europe, peut-être était-ce une prophétie, peut-être voyiez-vous déjà ces grands changements qui se font dans le monde, ces routes nouvelles, et le Canada, que nous considérons comme un pays seulement agricole, prendre la tête des grandes nations industrielles !

Tout cela est possible, nous le verrons peut-être ; nous y applaudirons. Mais le plus sûr encore, c'est de ne pas être obligé à prendre une pareille revanche.

Il y aura donc, je l'espère, entre le Canada et nous, des rapports plus intimes, plus étroits. ISTous y mettrons de notre cœur. .... Quoique, comme vous l'avez dit, en ces matières, le cœur ait peu de place, et que l'économie politique soit trop envahissante, nous y mettrons cependant un peu de notre cœur et de nos sentiments, parce que le Canada n'est pas pour nous un simple pays que nous analysons avec des chiffres ; il y a autre chose ; il y a ce souvenir qui ne s'efface pas et dont nous sommes fiers. Î^Tous pensons toujours à ces 60,000 Français qui ont été perdus, presque noyés, là-bas dans l'invasion d'une race énergique entre toutes, et habituée à la domination et qui ont résisté, qui ont gardé leur nationalité et tout ce qui ne dépend pas des hasards de la politique. Nous pensons à ces trois millions de Français qui portent

encore là-bas notre génie. Nous leur envoyons notre salut. Et quand un de ces Français vient parmi nous, j'espère qu'il ne trouve pas seulement ici des façons de penser et de sentir, des souvenirs qui lui sont chers, il trouve aussi dans la Mère-Patrie la même vitalité, la même force de résistance et de relèvement, qui a été la gloire des enfants d'outre-mer.

N'est-ce pas quelque chose qui est digne d'un peu d'admiration, que cet effort par lequel la France, au lendemain même des désastres les plus cruels, a voulu se reconstituer cette plus grande France, qui lui avait été arrachée il y a deux siècles ? La France est toujours digne de l'affection et du respect filial, dont elle est heureuse de recevoir les témoignages.

Ces témoignages, elle les accueille toujours avec émotion et iivec reconnaissance, et c'est du fond du cœur que nous adressons à nos frères du Canada notre salut fraternel, et que nous les saluons dans la personne de celui qui, au milieu de nous, les représente avec tant d'éclat.

Mesdames et Messieurs, je bois au Canada ! Je bois à sir Wilfrid Laurier et à lady Laurier. {Applaudissements prolongés.)

Après ce beau discours chaleureusement applaudi, sir Wilfrid Laurier répondit à M. Ribot.

MONSIEUE RlBOT^

Mesdames et Messieurs^

Malgré les expressions bienveillantes dont M. Ribot s'est servi pour proposer ma santé, et malgré la sympathie évidente avec laquelle vous, Messieurs, l'avez accueillie, je n'ai pas la prétention de croire que ces acclamations qui l'ont saluée me soient destinées uniquement ; je crois, et j'aime mieux croire qu'elles s'adressent plutôt à ce noble pays dont je suis en ce moment le représentant officiel et qui fut autrefois, comme vous l'a dit M. Ribot, et comme vous le saviez du reste, une colonie française.

Parmi tous les convives qui sont assis à cette table, qu'il me soit permis particulièrement de saluer la présence de M. le mar-

quis de Lévis, parce que M. le marquis de Lévis a l'honneur de porter un nom qui est resté bien cher à tous les Canadiens et qui, je crois, ne doit pas être oublié en France, car le général qui commanda les armées françaises dans le Canada, dans la lutte suprême entre la France et l'Angleterre pour la possession de ce vaste pays, crut de son honneur et de son devoir de donner aux troupes françaises l'éclat d'une dernière bien qu'inutile victoire.

S'il est vrai. Monsieur Ribot, qu'aujourd'hui le souvenir du Canada soit vivace en France, je ne crois pas qu'il en ait été toujours ainsi. Vous conviendrez peut-être (et ce n'est pas un reproche que je fais à qui que ce soit), que pendant les années qui suivirent le traité de Paris, le Canada fut profondément oublié.

Mais, je dois le dire, jamais le souvenir de la France n'a été oublié au Canada. iN'ous avons toujours, à toutes les époques de notre histoire, conservé la fierté de notre origine; et tout en restant fidèles au nouveau drapeau de l'Angleterre, devenue notre mère-patrie par le traité de Paris, cependant nous n'avons jamais caché nos sympathies pour notre ancienne mère-patrie.

Je suis bien aise de constater que depuis quelques années la France, cependant étonnée et charmée de retrouver son souvenir si vivace en un pays qu'elle-même avait un peu oublié, nous a donné un regain de sympathique attention. Je constate avec le plus grand plaisir, chaque fois que j'ai le privilège de venir en France, qu'on fait des efforts pour savoir un peu ce qu'on fait au Canada. Mais je suis obligé de dire en même temps que les connaissanccc qu'on a sur le Canada sont un peu générales et un peu nébuleuses.

Il n'y a qu'une chose que l'on sache bien : on est certain que le Canada est un pays très vaste, que les hivers y sont rigoureux et qu'il tombe beaucoup de neige. On ne sait pas par contre, ou on ne sait guère que nos étés sont parmi les plus ensoleillés qui soient sur la surface de la terre. Et même du fait principal sur lequel il n'y a pas d'incertitude, à savoir que nos hivers sont rigoureux, on tire des conséquences que je me permets de qualifier de fausses, sans reproche, encore une fois.

Je crois que le Français est coupable de comparer l'hiver de France à l'hiver du Canada. Il y a une immense différence. L'hiver de France rappelle aux Français simplement des impressions pénibles : de la pluie, du vent, de la neige aussi triste que la

2)luie, de la boue sous les pieds, du brouillard dans les narines et dans les poumons ; et à l'idée que le climat du Canada est plus rigoureux que le climat de France, le Français pense que l'hiver du Canada est plus désagréable encore.

C'est là une gTande erreur ; j'en appelle aux Canadiens qui sont ici, et j'ai l'avantage d'en voir quelques-uns ! Ils vous diront que l'hiver du Canada, c'est à la fois la joie et l'orgueil des Canadiens. Cette neige que vous redoutez, nous la désirons, nous l'aimons, nous l'appelons de tous nos vœux, et quand, au 25 novembre, on n'a pas ce qu'on appelle '' La bordée de Sainte- Catherine ", c'est-à-dire quand nous n'avons pas une bonne et belle tempête qui laisse sur le sol au moins un demi-mètre de neige, nous croyons que la Providence nous oublie. {Rires et applaudissements.)

Le Français ne connaît des beautés de la neige que ce que lui en ont dit les poètes qui l'ont vue au sommet des montagnes et qui généralement l'ont vue de très loin. La neige, en France, n'a rien de bien poétique que je sache ; la couche qui tombe en une nuit fond le lendemain au lever du soleil, et selon la belle pensée de Victor Hugo : " Goutte d'eau qui tremble au bout de la feuille : perle avant de tomber et fange après sa chute ". Si les Français venaient chez nous, ils sauraient que la neige est perle après sa chute comme elle l'était avant.

Que le Français vienne chez nous, il verra tout ce qu'il y a de beau, de grand, de vivifiant et d'exhilarant dans une journée d'hiver alons que le sol, à perte de vue, est couvert du blanc manteau de neige qui scintille gaiement sous les pâles rayons d'un soleil d'hiver ! Qu'il vienne chez nous et il apprendra que ce magnifique spectacle est surpassé par la splendeur des nuits d'hiver, alors que le firmament du plus pur azur est constellé de tant de millions d'étoiles qu'un œil européen n'a jamais vu de fulgurance semblable ! Qu'il vienne chez nous et il apprendra que cette saison d'hiver est la plus gaie de toutes les saisons, il verra qu'elle est la saison des fêtes et il retrouvera parmi nous cette vieille gaîté gauloise qui tend un peu à disparaître en France ! Qu'il vienne chez nous et il verra que ce n'est pas seulement la saison des fêtes, mais que c'est aussi la saison du travail, car dès l'automne, 40,000 bûcherons au moins ont pénétré dans les forêts peu accessibles en été, mais que le froid bienfaisant de l'hiver généreux a rendues accessibles en durcissant la surface des

marais, ce qui permet d'établir des voies de commimieation qui, pour la solidité, peuvent défier les plus belles routes de France.

Et s'il veut prolonger son séjour jusqu'au mois de mai, il verra un merveilleux changement de décor: quelques semaines auparavant, quatre pieds de neige couvraient le sol ; maintenant le printemps a répandu sur la terre ses plus belles parures, et il pourra se promener sous l'ombrage des pommiers en fleurs.

Enfin, s'il voulait prolonger son séjour jusqu'au mois de septembre et pénétrer au cœur du pays, jusqu'aux Montagnes Rocheuses, dans ces belles plaines qui étaient parcourues jadis par ces immenses troupeaux de bisons que Chateaubriand a décrits avec tant de poésie, il se trouverait au milieu d'une mer de verdure d'une immensité et d'une richesse telles qu'elle pourrait alimenter tout l'Empire Britannique et la France elle-même, si la France ne se soutenait pas par sa propre production agricole.

Voilà quel est notre pays et pourquoi nous l'aimons ! Il est naturel d'aimer son pays et de l'aimer comme sa mère : nous l'aimons et nous en sommes fiers parce qu'il ne ressemble à nul autre et qu'étant lui^ il est nôtre et tout nôtre. (Vifs applaudissements.)

Ce n'est pas seulement, Messieurs, par le climat, par les conditions physiques que le Canada est unique ; il est unique par ses institutions politiques, et sur ce point, je crois qu'il ne ressemble à aucun autre ni aujourd'hui ni dans le passé. Le Canada, vous l'avez dit, est une colonie, mais il est un état virtuellement indépendant. Cependant bien qu'il soit indépendant, bien qu'il soit un gouvernement autonome qui ne relève d'aucun autre, cependant le Canada est en même temps sous la souveraineté de la couronne d'Angleterre.

J'ai entendu quelques remarques, depuis que je suis en France, sur l'étrange état de choses qui existe aujourd'hui au Canada, et j'ai vu manifester quelque étonnement de ce que les Canadiens non seulement sont fidèles à l'Angleterre, mais affichent leur loyauté.

Messieurs, nous avons fait une conquête, au Canada, nous avons fait la conquête de la liberté. Nous sommes le pays le plus libre qui soit au soleil, et je ne fais aucune exception. Toutes les libertés, liberté civile, liberté politique, liberté religieuse, nous les avons sous l'égide de la Couronne d'Angleterre ; et comme nous rsommes une race chevaleresque, pourquoi ne manifesterions-nous

pas en toutes circonstances notre allégeance en faveur du pouvoir qui nous accorde ce bien immense qui s'appelle la Liberté ?

Nous avons fait plus. Nous avons deux races ; nous avons, sur le sol du Canada, la race anglo-saxonne et encore la race française, dont vous avez parlé avec tant d'éloquence. Je suis fier de vous dire que j'ai à côté de moi, à cette table, un de mes collègues au Gouvernement, qui représente l'élément anglo-saxon, mon ami M. Fielding. Nous sommes arrivés à ce point qu'entre les races, il n'y a pas rivalité, il y a émulation non pas pour obtenir la domination d'une race sur l'autre, mais dans le but d'obtenir le développement complet de la gloire et de la prospérité de notre pays.

Et si cette idée de Fraternité qui était une des devises de la première République, que ses armées promenèrent à travers l'Europe, que ses jeunes généraux, après avoir repoussé l'invasion, firent acclamer par les populations de la Hollande, de la Belgique et des bords du Rhin, si cette idée de fraternité n'est pas un vain mot, si elle représente un sentiment vrai dans la nature et dans le cœur de l'homme, s'il est un pays au monde où l'état de choses qui existe au Canada doit être apprécié, c'est bien certainement dans la France Républicaine. {Nouveaux applaudissements.)

Voilà, Messieurs, ce que nous sommes au Canada ! Nous avons conservé toute notre fierté d'origine; nous la proclamons hautement, nous n'en faisons pas mystère, nous n'en faisons pas jactance ; c'est un sentiment naturel.

Mais, avec cet état de choses, nous en sommes à un point de développement qui permet d'augurer le plus grand bonheur pour les populations futures de mon pays.

Vous avez parlé, tout à l'heure, de la possibilité d'étendre les relations commerciales entre la France et le Canada. Ce sont les seules relations qui puissent exister entre nous ; de relations politiques, il n'en est pas question. Mais nous pouvons certainement étendre nos relations commerciales.

Je ne discuterai pas plus que vous les questions de libreéchange et de protection ; je vois en face de moi un ami avec lequel je m'accorde sur ces questions, et je suis fâché de dire, Monsieur Ribot, bien que je sois votre voisin, que, pour ma part, mes idées s'accordent plus avec celles de M. Passy qu'avec les vôtres.

Cependant, il n'est pas nécessaire de faire de distinction entre

ce qu'il peut y avoir de bien dans une doctrine ou dans l'autre et à ce qu'il peut j avoir de répréhensible dans chacune ; je crois sincèrement que M. Frédéric Passy et vous-même, et moi-même aussi, nous pouvons nous entendre pour mettre de côté toutes les théories, afin de faciliter l'échange de produits commerciaux entre le Canada et la France.

Ce n'est pas une idée nouvelle, elle remonte à plusieurs années. Je regTette d'avoir à constater que notre progrès sur ce point n'a pas été aussi rapide, aussi complet qu'il aurait pu l'être, î^ous avons un traité avec la France que vous avez eu l'honneur de signer avec M. Siegfried ; il n'a qu'un défaut, mais il en a un, c'est qu'il n'est pas assez complet. Mais j'espère que le jour viendra où. nous pourrons l'étendre de manière à faciliter l'échange des produits, car il peut y avoir un commerce considérable entre le Canada et la France même avec le traité que nous avons. Votre commerce s'est étendu considérablement, à plus de cinq fois ce qu'il était ; le nôtre s'est étendu au double. Je serais heureux de pouvoir dire que les chiffres sont renversés, que notre commerce s'est étendu à cinq fois et que le vôtre s'est étendu autant que vous l'auriez voulu.

Mais il y a une objection capitale. Vous avez un article dans votre tarif qui ne permet pas aux produits canadiens-français d'entrer avec les avantages du traité, à moins qu'ils ne viennent directement du Canada en France ; s'ils passent par un port étranger, ils sont soumis à ce que vous appelez la surtaxe d'entrepôt qui est souvent un droit prohibitif.

Je ne dirai pas tout ce que je pense de cette surtaxe, je garde cela pour moi. Mais enfin, la France a sa législation et il faut la prendre telle qu'elle est, il faut négocier sur les points où il est possible de faire des affaires.

Que reste-t-il en présence de cette situation ? Il reste la possibilité et le seul moyen, pour éviter la surtaxe d'entrepôt, d'avoir une ligne de communications directes entre la France et le Canada. Le Canada, sur ce point, n'est pas resté en arrière, nous avons fait notre effort largement et généreusement: nous avons offert une subvention de 250,000 francs pour l'établissement d'une ligne de navigation entre le Canada et la France. 'Ne se trouvera-t-il pas des capitalistes, des armateurs pour profiter de eette subvention ? Je ne les ai pas encore trouvés s'il en est. Mais

je sais qu'il j a en Angleterre aujourd'hui des armateurs et qu'il y a au Canada des capitalistes qui sont prêts à faire leur apport également s'il se trouve des armateurs et des capitalistes français. Je compte que les Français qui ont à cœur le développement des relations commerciales entre ces deux pays, n'hésiteront pas (ce ne sont pas les capitaux qui manquent en France), et qu'ils les feront sortir d'où ils sont renfermés, pour les faire entrer dans une ligne de communications qui devra donner des profits à courte échéance.

Voilà la seule manière qu'il y ait d'établir des relations commerciales entre le Canada et la France.

Mais, que ces espérances se réalisent ou non, que nos relations s'accentuent ou que nous restions dans le même état, jamais le souvenir de la France ne s'effacera du cœur des Canadiens. ÏTous avons trop d'attaches à ce pays pour nous départir de ce qui de tout temps a fait notre gloire, c'est-à-dire le souvenir de la race dont nous sommes sortis.

Messieurs, me permettrez-vous, en terminant, de prendre quelque liberté avec les habitudes qui existent généralement en France ? Dans mon pays, dans une occasion de ce genre, on boit toujours à la santé du Chef de l'Etat. Me sera-t-il permis, à moi, fils de la France monarchique, de saluer le représentant de la France Républicaine et de proposer de boire à l'homme éminent, à l'homme extrêmement sage que la France a choisi pour Président ? (Applaudissements prolongés.)

Me sera-t-il permis également d'avoir une autre pensée, non pas pour vous mais pour moi-même, et d'ajouter à cette santé celle de mon propre Souverain, le Roi d'Angleterre qui, lui aussi, comme moi, est un ami de la France ? [Nouveaux applaudissements.)

Me sera-t-il permis enfin — et vous m'en avez fait l'invitation tout à l'heure — d'ajouter une autre santé, la santé du Canada, mon pays natal, de boire au Canada, le pays des contrastes, le pays des rigoureux hivers et des étés pleins de soleil, le pays des grandes forêts et des plaines fertiles, le pays de l'ordre, de la liberté, des fiertés nationales et de la prospérité de toutes les races ? (Vifs applaudissements.)

Avant de quitter la France en 1902, sir ^Yilfrid accepta l'invitation, que le maire de Lille lui fit, d'assister à l'Exposition Internationale qu'il y avait en cette ville. Le premier ministre s'y rendit avec quelques amis du Canada. L'accueil qu'ils reçurent fut on ne peut plus cordial, La réception se termina par un banquet auquel sir Wilfrid prononça l'allocution qu'on va lire :

Je trouverais difficilement des paroles pour vous exprimer ce que je ressens de gratitude dans mon cœur pour l'accueil si cordial que nous a fait aujourd'hui la vieille ville de Lille.

Mais qu'il me soit permis de vous exprimer à vous tout d'abord, Monsieur le Préfet, mes remerciements pour l'honneur que vous faites au gouvernement dont je suis le chef et à ceux qui m'accompagnent, de présider ce banquet.

Qu'il me soit permis également d'adresser mes remerciements à vous. Messieurs les Membres de l'Exposition, de m'avoir fait l'honneur do m'inviter à cette fête, et à vous, mon général (général Solard), pour le gi-and honneur que vous nous faites d'honorer cette table de l'uniforme si digne de respect de l'armée française. (Bravos!)

Permettez-moi d'étendre mes remerciements bien sincères à mon vieil ami, M. Fabre, qui a eu l'heureuse inspiration de me donner l'idée de venir à Lille.

t'2 DISCOURS

Qu'il me soit permis de remercier M. Saulaj, qui, je crois, est celui qui a inspiré à M. Fabre cette bonne pensée.

Et c'est avec plaisir que j'ai accepté parce que M. Saulay est pour moi une vieille connaissance, presque une vieille amitié. Je l'ai connu, non pas sur la terre française, mais sur la terre canadienne où, voici quelques années, il faisait connaître dans la ville anglaise de Toronto, les productions de la France, les merveilles de l'industrie française.

Qu'il me soit permis de me faire l'interprète, en particulier de mes collègues d'origine anglo-saxonne, qui ressentent encore plus que moi ce qui a été fait par la brave population lilloise : accueil tellement sympathique qu'en fermant les yeux j'aurais pu me croire, non pas à Lille, mais dans notre ville de Québec.

Vous avez fait allusion. Monsieur le Préfet, aux traditions du passé ; vous avez fait allusion à ce que le Canada fut terre française et vous l'avez fait dans des termes dont personne ne saurait s'offenser. Au contraire, je vous avoue toute ma reconnaissance pour la manière délicate et élevée dont vous avez parlé des relations plus intimes d'autrefois.

Vous avez dit qu'il était inutile de revenir sur le passé. Il est, en effet, inutile pour nous de clierclier quel aurait été l'avenir du Canada, s'il était resté terre française ; mais ce dont je suis sûr, c'est que, même si le Canada était resté terre française, le souvenir de la France n'y serait pas plus vivace qu'aujourd'hui. {Très bien !)

Les événements nous ont séparés, le sort des armes, la force des traités ont fait de nous des sujets britanniques, mais laissezmoi vous dire que, descendants d'une race chevaleresque, nous en avons conservé le sentiment dans notre attachement à notre nouvelle métropole.

Ce n'est pas seulement du loyalisme de notre part, Canadiens de l'ancienne terre française ; nous en sommes restés dans notre langage, à ce qu'il était au siècle de Louis XIV : nous ne nous servons pas de cette expression de loyalisme pour exprimer notre sentiment, nous nous servons de la vieille expression de loyauté. (Bravos!)

Mais, bien que nous soyons sujets britanniques, nous avons conservé le culte de la France, et ce culte nous l'affichons hautement, nous l'affichons sous l'égide du drapeau britannique, et ce

sentiment que la France a inspiré, le Canada le conserve, l'Angleterre le respecte. (Bravos!)

Vous avez parlé, Monsieur le Préfet, d'une autre chose qui fait que nous ne nous tournons plus vers le passé, mais vers l'avenir. Les relations politiques sont rompues entre nous, mais les relations commerciales peuvent être reprises. Cette pensée, je la caresse depuis bien des années ; c'est ime pensée que je n'ai malheureusement pu mettre à exécution plus tôt, mais elle me revient aujourd'hui avec plus d'intensité que jamais, au moment où je me trouve dans ce grand centre d'industrie française.

Je croyais que je connaissais alors la France, mais je vois qu'il me reste bien des choses à apprendre. J'ai vu aujourd'hui le spectacle de cette France industrielle. J'ai constaté par mes yeux ce qui caractérise votre industrie, ce qui caractérise le génie français, c'est que, dans tout ce que la France entreprend, elle y met un cachet de fini, d'art qui marque votre production.

Vous avez. Messieurs, un marché ouvert au Canada, et je me flatte de l'espoir que nous pourrons avoir, en France, un marché accessible aux produits canadiens ....

Ici, à Lille, j'ai constaté vos besoins de minéraux, de charbon, auxquels la production de la France ne peut suffire.

Le Canada peut vous offrir le charbon, les minéraux et tous les bois, et je ne désespère pas de voir im jour venir à l'usine Thiriez des bois du Canada et non de la Finlande. (Bravos !)

Dans l'industrie, il n'y a pas de sentiments, vous prendrez nos bois parce que nous vous les apporterons dans de meilleures conditions.

Ce n'est pas tout. Messieurs, il y a un autre moyen de reprendre les relations entre le Canada et la France.

Le Canada est un immense pays, et je ne connais qu'un pays qui puisse lui être comparé comme étendue, c'est la Russie ; mais la Russie ne saurait se comparer au Canada par la nature du sol ; dans mon pays, nos montagnes présentent la hardiesse de cîmes qui l'emportent sur les Alpes ; nos lacs sont des mers, et notre fleuve, le Saint-Laurent, n'a certainement pas de rival sur la «surface du globe.

Mais ce n'est pas tout. I^ous avons la terre inculte, immense, qui n'attend que des bras, des travailleurs. On a dit — je crois que c'est Balzac — que la terre était la maîtresse du paysan. Je

suis convaincu que dans ce département du ISTord, où la famille ressemble un peu à la famille canadienne, je suis convaincu qu'il y a bien des jeunes gens qui ne sont pas en position de pouvoir satisfaire à cet amour du sol qui caractérise l'âme du paysan. S'il se trouve des jeunes gens qui ne peuvent réaliser cette espérance, qu'ils viennent au Canada ; nous leur offrirons des occupations, du travail, des chances d'établissement que jamais leur pays natal ne pourrait leur assurer. E'ous mettons gratuitement à leur disposition 60 hectares de la meilleure terre, la plus fertile qui soit, à une seule condition, c'est qu'ils s'établissent sur cette terre et y suivent l'exemple qu'on donne dans le département du l^ord ; qu'enfin ils respectent les lois du pays qui les protège et qu'ils en deviennent des citoyens. (Bravos /)

N^ous avons les institutions les plus libres qu'il y ait aujourd'hui sous le soleil. Le Canada est une colonie, mais je suis fier de le dire qu'il n'y a pas sur la «urf ace du globe — je ne fais aucune exception — de terre plus libre que le Canada.

ISTon seulement nous sommes une colonie autonome, non seulement nous avons notre propre gouvernement, se dirigeant par lui-même, non seulement nous sommes dans nos relations avec la métropole absolument indépendants, mais encore nous en sommes arrivés à ce point que nous savons respecter non seulement le droit, mais les intérêts, mais les opinions, les convictions, les sentiments et même les préjugés de ceux qui habitent sur la terre canadienne, (Bravos!)

Et si vous en voulez une preuve : dans la terre que j'habite, la race à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir est en minorité, et cependant, l'homme qui est aujourd'hui de par la volonté du peuple canadien-français, mais aussi de par la volonté du peuple canadien-anglais — le chef de ce beau pays est un Canadien- Français. J'ai, à mes côtés, mon collègue, le ministre des finances dans le gouvernement dont j'ai l'honneur d'être le chef, M. Fielding, le sénateur Gibson, le député Logan ; leurs noms vous diront assez leur origine. Entre eux trois, d'origine anglosaxonne, et moi, d'origine canadienne-française, il y a des distinctions ; ils ont leur race, leurs traditions, et j'ai les miennes. Eh bien, ils respectent mes traditions comme je respecte les leurs .... Nous sommes mus par un même sentiment, par un seul

idéal ; nous avons au cœur le respect du passé et nous avons les yeux fixés sur l'avenir.

Messieurs, à ceux qui veulent venir se fixer parmi nous, nous ouvrirons toutes les portes ; personne ne leur demandera quelle religion ils professent ; tout ce que nous leur demanderons, ce sera d'être fidèles aux institutions du pays, et certes ce n'est pas une tâche bien ardue.

Messieurs, je n'ai plus qu'un mot à ajouter. Je ne saurais vous dire à quel point je suis touché de ce qui s'est passé aujourd'hui.

Le souvenir de ce jour comptera dans mon existence comme un des plus mémorables et des plus agréables de ma vie ; je connais maintenant la ville de Lille, je la connaissais par réputation ; je la connais maintenant pour l'avoir vue, et je n'ai qu'un regret, c'est que demain, il me faudra la quitter.

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