LA KEINE VICTORIA
Les éloges que sir Wilfrid a prononcés de la reine Victoria, de M. Gladstone, de J. A. MacDonald, et sa critique des discours de Cartier, forment une suite d'études qui resteront comme de belles pages d'histoire que l'on sera heureux de trouver plus loin.
Au milieu des mille et une préoccupations qu'entraîne une session, sir Wilfrid s'est levé en Chambre, au lendemain de la mort de la Reine Victoria, pour rendre hommage à cette femme remarquable et apprécier son rôle comme souveraine d'un grand pays constitutionnel.
Dans une revue magistrale de son règne, sir AVilfrid a montré avec quel tact et quelle habileté elle a fait à plusieurs reprises sentir son influence au Conseil des ministres. Combien cette intervention fut bienfaisante ! Il suffit pour mettre celle-ci en plein relief de rappeler que la reine a empêché un choc effroyable entre l'Angleterre et les Etats- Unis, lorsqu'elle fit fléchir l'autoritaire Palmerston, prêt à lancer un ultimatum à nos voisins.
Avec quelle touche délicate et avec quelle parole émue sir Wilfrid ne parle-t-il pas aussi des qualités de la femme dont elle embellit son foyer, de son attachement à son mari qui la porta après la mort du Prince Albert à le pleurer toujours. Il était impossible de rappeler ce deuil avec plus de tact qu'en citant ce beau vers si bien en situation
" Dans sa première larme elle noya son cœur, "
pour peindre la douleur dont la reine s'enveloppa dans son veuvage. Nous ne croyons pas qu'il ait été écrit en Angleterre sur la reine une page plus éloquente et plus touchante.
(traduction).
M. LE Peésident^
Je me lève pour proposer la résolution dont j'ai donné avis hier et qui semble de mise dans les pénibles circonstances où nous sommes réunis. La Chambre s'est assemblée à l'ombre de la mort qui a causé le deuil le plus universel dont l'histoire fasse mention. Ces paroles ne renferment pas d'exagération ; elles sont l'expression de l'exacte vérité. Le Royaume-Uni, les colonies, et plusieurs des îles et des continents qui forment partie du vaste empire sur lequel la reine Victoria étendait sa suprématie, sont en deuil. Ce deuil est profond, sincère, vivement ressenti, dans les manoirs des grands et des riches, comme dans les chaumières des pauvres et des humbles ; car la reine a toujours été, jusqu'à la fin de «on long règne, pieusement vénérée par tous ses sujets, riches ou pauvres, puissants ou misérables. Toutes les nations de l'Europe regrettent sincèrement la mort de la reine Victoria, car toutes, elles avaient appris à estimer, à admirer et à envier ses nombreuses qualités, ses multiples vertus publiques et domestiques qui
faisaient l'orgueil de ses sujets. Elle est sincèrement regrettée par la nation voisine, par ce peuple de soixante-quinze millions d'habitants, de la même race que ses sujets, qui a toujours, et dans toutes les occasions, tenu son nom en haute estime. Aux jours les plus sombres de la guerre civile, quand les relations entre les deux pays étaient tendues au point de menacer de se rompre, le poète Whittier a fidèlement exprimé le sentiment de ses compatriotes en s'écriant:
We bowed tke heart, if not the knee, To England's Queen, God bless her.
Des pleurs et des gémissements se font entendre panni les peuples sauvages et barbares de son vaste empire, dans les wigwams de nos tribus indiennes, dans les huttes des races de couleur de l'Afrique et de l'Inde pour lesquelles elle fut toujours la mère puissante, l'incarnation de la majesté et de la bienveillance. Le deuil a aussi envahi les fermes du Sud-Africain, qui furent récemment et qui sont encore dévastées par la guerre. En effet, au milieu du cliquetis des armes, au-dessus des colères allumées par ce conflit, le nom de la reine Victoria a toujours été entouré de beaucoup de respect, et considéré comme un svmbole de justice, même par ceux qui luttent contre ses troupes, et peut-être comptait-on sur l'action bienfaisante de la reine pour l'heure où il s'agirait de réconciliation.
La mort de certains personnages dont parle l'histoire a peutêtre pu provoquer des manifestations plus bruyantes de regret, mais il est impossible de citer un seul cas où la mort ait donné lieu à des témoignages d'une douleur aussi universelle, aussi sincère, aussi vivement ressentie.
En présence de ces nombreuses preuves du regi'et éprouvé non seulement dans son empire, mais dans tout l'univers, en présence de ce concert d'admiration qu'aucune voix discordante ne vient troubler, en face de l'incommensurable vide causé par la mort de la reine Victoria, on peut dire, sans exagération, que la tombe vient de se refenner sur une des plus grandes figures de l'histoire.
En quoi consiste la grandeur ? Il est d'usage d'appeler grands, ces personnages exceptionnels que le ciel a gratifiés de ses
dons les plus rares, qui étonnent et éblouissent l'univers par le rayonnement de leurs facultés, développées à un point phénoménal, alors même que celles-ci sont déparées par des défauts et des faiblesses qui leur enlèvent leur utilité. Mais telle n'est pas, au moins selon moi, l'idée la plus vraie de la grandeur. La pondération de l'esprit, l'équilibre entre des facultés bien agencées, le flambeau lumineux d'un jugement calme sont des dons qui se rencontrent aussi rarement chez un être humain, que ces qualités plus éblouissantes, quoique moins solides. Et quand ces dons excellents sent l'apanage de celui qui exerce l'autorité suprême et qu'ils se trouvent alliés à une âme pure, à un cœur tendre, à des desseins généreux, à des vues élevées et à l'amour du devoir, nous avons, il me semble, l'idéal le plus élevé de la grandeur qui sera une source abondante de félicité et de gloire pour le peuple régi par un souverain ainsi doué. Si je ne me trompe, tel fut le caractère de la reine Victoria et tels furent les résultats de son règne, sous lequel nous avons eu le privilège de vivre, règne qui fut, on doit l'admettre, un des plus illustres de l'histoire, égalant en durée et surpassant en gloire le règne prolongé de Louis XIV, qu'il dépassera peut-être en splendeur aux yeux des âges à venir.
En jetant un regard sur les soixante-quatre années du règne de la reine Victoria, si connus que nous soient les événements, on reste émerveillé des progrès de la civilisation pendant cette période de temps ; on s'étonne du développement de l'agriculture, des lettres, des sciences, des arts, des moyens de communication par terre et par eau et des progrès accomplis dans toutes les sphères de l'activité humaine. Le règne de Victoria rivalisera avec les époques les plus célèbres dont l'histoire nous ait transmis la mémoire. ÎTaturellement, bien des faits et des circonstances qui ont contribué à projeter sur ce règne un lustre qui a éveillé l'admiration du peuple anglais, et à remplir l'univers entier d'un éclat aussi vif, se sont produits en dehors et indépendamment de son influence. Il is'est passé bien des événements dont le panégyriste le plus partial sera tenu de dire qu'ils ont résulté simplement des circonstances favorables de l'époque oii elle régnait. Ainsi, les sciences et les lettres auraient peut-être pu faire les mêmes progrès et fleurir tout autant sous un autre monarque.
Mais je crois que l'on peut dire, sans crainte de se tromper, que la littérature de l'ère victorienne reflète à un certain degré
l'influence de la reine. Ce sera l'éternelle gloire de la littérature du règne de Victoria, qu'on puisse dire qu'elle a été pure et n'a pas connu les grossièretés qui ont marqué celle des siècles antérieurs et qui, malheureusement, déshonorent, encore aujourd'hui, celle do certains autres pays. Heureux le pays qui produit des écrits tels, qu'ils peuvent servir de nourriture intellectuelle dans tous les foyers, des écrits que la mère peut confier à sa fille, sans craindre que le cœur se gâte pendant que l'esprit s'embellit. Voilà ce qu'a été, selon moi, la littérature de l'ère victorienne. A mon sens, nous devons ce bienfait, en gi'ande partie, à l'exemple et à l'influence de la reine qui vient de disparaître.
L'histoire montre clairement qu'en Angleterre, comme partout ailleurs, l'influence du souverain déteint vivement sur les lettres de son époque. Autrefois, quand les souverains étaient corrompus, la cour l'était. Mais sous le règne de la reine Victoria, la vie de la cour étant pure, les lettres ont été également pures. S'il est vrai qu'il existe un lien entre les mœurs d'une cour royale et les lettres d'une époque, je puis dire, sans hésitation, que la reine Victoria a répandu non seulement sur son pays, mais sur l'humanité toute entière, un bienfait dont on ne saura jamais avoir assez de reconnaissance.
Mais il y a des choses que l'on peut attribuer à la seule influence de la reine Victoria, et si l'on me demandait mon opinion à cet égard, je dirais que son règne a été des plus heureux sous trois rapports.
On a dit plus d'une fois de la reine Victoria qu'elle était un modèle de souveraine constitutionnelle. Elle a été plus que cela. Non seulement elle fut un modèle, mais encore et indubitablement la première souveraine constitutionnelle qui ait existé; elle fut, sans conteste, la première souveraine constitutionnelle de l'Angleterre, et l'on sait que l'Angleterre a toujours été, dans le monde entier, à l'avant-garde du régime constitutionnel. On peut affirmer, sans exagération, que, jusqu'à l'avènement de la reine Victoria, l'histoire d'Angleterre n'eut à enregistrer que des conflits incessants entre le souverain et le parlement, qui aspirait, de son côté, à la suprématie. Ces conflits durèrent plusieurs siècles et ne prirent même pas fin lors de la révolution de 1688. Si, depuis cette époque, la lutte ne fut jamais violente, elle n'en continua pas moins à subsister d'intrigues et de complots ; le souverain cher-
chant à gouverner à sa guise, et le parlement persistant à vouloir gouverner suivant les désirs du peuple.
La reine Victoria fut la première de tous les souverains qui sut faire entièrement abstraction de sa personnalité, en politique, s'entend. Quand il s'est agi de l'abolition des lois concernant les céréales, de la guerre de Crimée, de l'extension du droit de suffrage du disestahlishnient de l'Eglise d'Irlande, jamais la reine n'a laissé percer son opinion personnelle. Ses sujets ne surent jamais quel était son avis, et elle avait cependant une opinion propre sur ces questions, car elle avait des vues très arrêtées, ainsi qu'une très vaste intelligence, et nous savons tous qu'elle suivait de très près les événements politiques. On doit supposer, et, de fait, l'on sait que lorsqu'une mesure nouvelle lui était soumise par le premier ministre, elle la discutait avec lui, et l'approuvait ou la condamnait ; mais dans un cas comme dans l'autre elle ne laissait jamais connaître son opinion qu'au premier ministre, laissant à ceux qui étaient responsables au peuple le bénéfice des louanges et le poids du blâme. Cette sage conduite porta, de bonne heure, des fruits qui furent de plus en plus abondants. La reine en fut récompensée non seulement par la reconnaissance et l'amour de son peuple, mais aussi par l'affermissement de son trône et de sa dynastie. Quand éclata le terrible conflit de 1848 et que l'Europe entière fut bouleversée par des révolutions, quand les trônes furent ébranlés par les flots courroucés des passions populaires, l'Angleterre seule resta calme et Daisible. Les trônes s'effondraient comme des clochers renversés par des tremLlements de terre, mais le trône de la reine d'Angleterre, lui, ne fut pas ébranlé ; il était soutenu par l'affection de ses sujets. Plus son règne se prolongeait, plus ses sujets étaient orgueilleux de voir qu'il y avait plus de liberté sous la monarchie anglaise que sous n'importe quel gouvernement populaire ou républicain. Puisqu'il en fut ainsi, la reine a donc rendu un grand service à son "nays. Elle l'a sauvé des agitations socialistes, et la grande prospérité qui règne aujourd'hui en Angleterre est le résultat non seulement de la sagesse de ses lois, mais aussi de sa personnalité et de la conduite prudente qu'elle a su tenir durant les soixante années de son règne.
Ce n'est pas tout. L'événement le plus remarquable du règne de Victoria — événement qui se produisit sans bruit et sans éclat — fut le développement merveilleux des colonies, qui, repo-
sant sur l'aiitoiioiuie locale, a eu pour résultat iinal l'agrandissement do rempire.
Rappelons-nous que, dans la première année du règne de la reine, ce pays même était en rébellion. Il y avait une révolte dans la colonie alors la plus importante de toutes celles de la Grande-Bretagne, révolte dans le Bas-Canada, révolte dans le Haut-Canada, révolte — souffrez que je le dise sans tarder, car ce n'est que la vérité — non contre l'autorité de la jeune reine, mais contre le pernicieux système de gouvernement qui existait alors. Cette rébellion a été supprimée par la force ; et si l'on avait demandé à cette époque: " Quel sera l'état des colonies à la fin du règne de la reine Victoria?" chacun eût répondu: " Quelle que soit la durée de ce règne, quand il finira, ces colonies rebelles auront conquis leur indépendance ou auront été subjuguées par la force, impatientes du joug et mécontentes ". Si, au contraire, quelqu'un avait alors dit : " Vous vous trompez tous ; quand ce règne prendra fin, ces colonies ne seront plus en rébellion; elles n'auront pas réclamé leur indépendance, mais elles seront devenues une nation occupant la moitié de ce continent, une nation indépendante sous tous les rapports, à l'ombre du drapeau anglais, et ce drapeau ne sera pas impesé par la force, mais il sera l'objet de la reconnaissance et de l'amour de la population ", cette prophétie eiit été accueillie comme une hallucination de rêveur et de visionnaire. Pourtant, M. le Président, ce rêve est aujourd'hui réalisé, cette prédiction s'est accomplie. De nos jours, les colonies rebelles de 1837 forment la nation canadici^ne, qui reconnaît la suprématie de la couronne d'Angleterre, et le maintien de cette suprématie ne dépend pas de la force des armes, mais de l'affection même des colonies. Une seule garnison la protège aujourd'hui et elle se compose, non de troupes impériales, mais de soldats canadiens.
Quelle fut la cause de ce mei*veilleux changement ? La cause première, ce fut la personnalité même de la reine Victoria. Sans doute, il faut mettre en première ligne la courageuse politique inaugurée il y a des années par l'établissement du gouvernement parlementaire responsable et la concession de l'autonomie aux colonies.
Evidemment, jamais il n'aurait pu exister de véritable gouvernement responsable au Canada s'il n'eût régné en Angleterre
une sage souveraine ayant elle-même accordé à son peuple le gouvernement constitutionnel dans toute sa plénitude. Si le peuple anglais n'avait pas été gouverné par une sage reine ; s'il n'avait pas joui du gouvernement parlementaire dans la plus stricte acception de ce terme ; si le parlement anglais avait été, comme sous les règnes précédents, en lutte ouverte avec le souverain ; alors, il est de toute évidence que le Canada n'eût pas joui du plein développement du gouvernement constitutionnel dont il bénéficie aujourd'hui. Si le peuple anglais n'avait pas joui chez lui du gouvernement constitutionnel dans toute sa plénitude, il est clair qu'il lui eût été impossible de le donner aux colonies, et c'est ainsi que l'initiative de la reine, en accordant le gouvernement constitutionnel à l'Angleterre, a affermi le trône, non seulement en Grande-Bretagne, mais encore dans les colonies.
Il est im autre aspect du règne de la reine dont on ne tient guère compte aujourd'hui, mais qui, à mes yeux, comporte un enseignement dont on n'a pas encore saisi toute l'importance, ni peut-être toute la portée pour l'avenir. Vers la fin du dixhuitième siècle, toutes les colonies de l'Angleterre en Amérique, sauf la colonie française de Québec, réclamèrent leur indépendance et l'obtinrent par la force des armes. Ce fut une lutte longue et ardue, qui laissa dans le cœur de la jeune nation alors à son berceau un sentiment — disons le mot — oui, un sentiment de haine qui s'est perpétué de génération en génération, jusqu'à nos jours. Hâtons-nous d'ajouter que, par bonheur, ce sentiment de haine a aujourd'hui perdu beaucoup de son intensité, mais l'on ne saurait affirmer, toutefois, qu'il soit entièrement disparu. Peutêtre en trouverait-on encore quelques vestiges çà et là ; mais, enfin, ce sentiment d'animosité s'est tellement affaibli, qu'il existe actuellement entre l'Angleterre et les Etats-Unis d'Amérique une amitié qui se fortifie de jour en jour.
Quels sont les facteurs qui ont rendu cette réconciliation possible ? Le plus puissant de tous est sans doute la personnalité de la souveraine. Il est acquis à l'histoire que du jour même de son avènement au trône, la reine n'a cessé, en toute occasion, de donner des preuves abondantes d'une inaltérable amitié à ce pays qui, sans les fautes commises par un gouvernement coupable, ferait encore partie des domaines de l'Angleterre, et ces témoignages d'amitié n'ont pas manqué de toucher le cœur et l'esprit
d'un peuple sensible. Cette amitié s'est manifestée en temps de paix, mais encore plus en temps de guerre, et surtout à l'heure suprême de l'épreuve des Etats-Unis, durant la guerre civile. Dès les premiers mois de cette guerre, on se le rappelle, sans doute, il se produisit un événement qui faillit provoquer des hostilités entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Un vaisseau de guerre américain arrêta, sur la haute mer, un vaisseau de la marine marchande d'Angleterre et en enleva de force deux délégués du gouvernement confédéré qui s'en allaient en Europe. Cet acte constituait une violation du territoire britannique, puisque l'Angleterre a toujours considéré les ponts de ses vaisseaux comme faisant partie de son territoire. Cet événement créa de l'excitation non seulement en Angleterre, mais il souleva, en outre, aux Etats-Unis, une agitation bien différente. L'action du commandant du vaisseau de guerre souleva un vif enthousiasme aux Etats-Unis, enthousiasme qui se traduisit au sein même du Congrès et provoqua une foule d'assemblées et de résolutions d'approbation. Lord Palmerston était à cette époque premier ministre d'Angleterre et il n'était pas homme à tolérer pareil affront. Il fit rédiger une dépêche par le ministre des affaires étrangères, lord Russell, si je ne me trompe, dépêche demandant en termes péremptoires la libération des prisonniers, et des excuses.
Cette dépêche, dans sa teneur primitive, ayant été soumise à reine, c'est alors que se révélèrent le bon sens et le bon cœur de la sage et sympathique femme que la nation anglaise avait alors à sa tête. Elle renvoya la dépêche en faisant observer qu'elle était rédigée en termes trop durs et qu'il fallait la modifier de façon à rendre possible la mise en liberté des prisonniers, sans sacrifice de dignité de la part des Etats-Unis. On suivit ce sage conseil et l'on modifia la dépêche en conséquence ; les prisonniers furent libérés et tout danger de guerre détourné. Cet acte de la part de la reine créa la plus favorable impression dans l'esprit des populations des Etats-Unis. Mais ce n'est pas tout. Environ trois ans plus tard, vers la fin de la guerre civile, après que l'union des Etats-Unis eût été confirmée, l'esclavage aboli et la guerre civile terminée, le monde civilisé frémit d'horreur en apprenant la nouvelle de l'infâme assassinat du bon et sage président qui avait dirigé le pays à travers cette époque d'épreuve. C'est alors que la reine donna une nouvelle marque de son bon cœur et de son
excellent jugement. Elle écrivit à la veuve du président martyr, non pas à titre de reine de la Grande-Bretagne s'adressant à la veuve du président des Etats-Unis ; mais à titre de veuve transmettant des condoléances à une veuve, car la reine se trouvait alors elle-même dans la première année de son deuil. Cette action de la part de la reine créa une profonde impression dans l'esprit du peuple américain ; non seulement elle toucha le cœur de l'épouse désolée, mais encore celui de la nation privée de son chef ; elle remua profondément les sentiments de la nation et fit couler les larmes des yeux de plus d'un vétéran qui avait bravé la mort durant les quatre années précédentes sur mille champs de bataille. Je n'affirme pas que cette attitude de la reine ait effectué la réconciliation des deux pays, mais je dis qu'elle l'a rendue possible. Ce fut comme le premier rayon de soleil à travers ce nuage de préjugés, et en ce moment, au jour du deuil de l'Angleterre, le peuple américain se rend en foule dans ses temples et verse ses bénédictions sur la mémoire de la reine d'Angleterre. Je ne nourris point l'espoir de voir jamais s'effectuer la réunion politique des deux nations, union brisée au dix-huitième siècle ; non, je ne crois pas la chose possible ; mais peut-être est-il au moins permis d'espérer que l'amitié ainsi inaugurée sous les auspices de la reine continuera à se développer jusqu'à ce que les deux nations se trouvent de nouveau réunies non pas par des liens politiques, mais par ceux de l'affection, liens peut-être aussi durables que s'ils étaient sanctionnés par la majesté des lois des deux pays ; et si jamais cet événement venait à se réaliser, le mérite en reviendrait à la sage et noble femme qui «e serait ainsi montrée l'égale des plus grands hommes d'Etat, et cela, en obéissant tout simplement aux inspirations de son cœur.
Dans une vie où il y a tant à admirer, ce qu'il y a peut-être de plus admirable, c'est ce naturel, cette simplicité de caractère dont la reine a fait preuve dans les actions que je viens de signaler. Du premier au dernier jour de son règne, elle sut se concilier l'affection de son peuple, et cela, parce qu'en toutes circonstances, elle avait le don de faire précisément ce qu'il fallait, et de la façon la plus simple et la plus naturelle du monde.
C'est ainsi que, le jour de son avènement au trône, lorsqu'il lui fallut tenir pour la première fois son conseil de cabinet et rencontrer les vétérans de l'armée et les dignitaires de l'Eglise et de
l'Etat, elle s'acquitta de ses devoirs de façon à se gagner, sur-lechamp, l'affection de tous ceux qui étaient présents. Le duc de Wellington exprima son approbation avec la brusquerie d'un vieux militaire en faisant observer que si c'eût été sa propre fille, il n'en aurait rien pu attendre de mieux. Et il en a été ainsi du premier au dernier jour de son règne.
Reine, elle était aussi épouse et mère. Elle eut sa large part des joies et des peines de la vie. Elle aima, elle souffrit. Peutêtre même, toute reine qu'elle était, a-t-elle eu une plus large part des peines que des joies de la vie, car, comme le dit quelque part Chateaubriand : " Il nous a été donné d'apprendre combien il y a de larmes dans les yeux des reines ". Sa vie conjugale a été une des plus nobles qu'il soit possible de concevoir. Elle peut se résumer en un mot: elle fut heureuse. Mais trop tôt, la mort, d'une main implacable, vint anéantir ce bonheur en enlevant à la reine le noble compagnon de sa vie, à un âge peu avancé.
A dater de ce moment, jusqu'à la fin de ses jours, elle demeura inconsolable comme Rachel pleurant ses enfants. Quarante années ont pu aùoucir sa douleur, mais non la faire disparaître, et c'est à bon droit que nous pourrions lui appliquer ce beau vers du poète français :
Dans sa première larme elle noya son cœur
Elle n'est plus, que dis-je ! Elle vit toujours dans le cœur de ses sujets ; elle vivra dans l'histoire. Et à travers la révolution des siècles, à mesure que sa noble figure se dessinera davantage à l'horizon du temps, la postérité ratifiera le jugement de ses sujets : elle a rehaussé la royauté, ennobli l'humanité, et le monde est meilleur depuis qu'elle y a passé.
Je propose que, de concert, nous transmettions au roi l'expression de la fidélité de ses sujets canadiens. Il y a quelques jours à peine, le roi adressait à ses possessions d'outre-mer, un message où il disait qu'il s'efforcerait, au cours de son règne, de marcher sur les traces de sa grande et noble mère. Nous n'avions pas besoin de cette assurance de la part de Sa Majesté, pour savoir qu'il s'inspirerait de la politique sage et éclairée et des nobles
exemples de la grande reine à laquelle il est appelé à succéder sur le trône. ISTous avons toujours pensé que, prince sage, il serait un roi plein de sagesse, qu'il appliquerait la politique qui a fait l'empire britannique si grand sous le règne précédent ; enfin que le règne d'Edouard VII ne serait que la continuation de celui de la reine Victoria.
Pour nous, nous offrons à Sa Majesté le roi, l'expression de notre fidélité — fidélité qui ne s'inspire ni de l'adulation, ni du fétichisme, mais prend sa source dans des cœurs reconnaissants qui savent pleinement apprécier le bonheur de vivre sous l'empire des institutions britanniques. Puisse son règne être heureux et aussi fertile en bien que l'a été celui de son prédécesseur.
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