M. GLADSTONE
Il n'y a guère en Europe, et surtout au Canada, d'homme mieux renseigné que sir Wilfrid sur l'histoire d'Angleterre. Toutes les scènes remarquables, tous les grands drames qui se sont déroulés dans ce pays, jadis théâtre de luttes intenses, ont défilé sous ses yeux inquisiteurs. Les hommes d'Etat qui ont conquis, une à une, les libertés constitutionnelles et les droits politiques de ce pays lui ont comme livré leurs secrets, tellement il a étudié leur mentalité. Il sait quel effort soutenu par le patriotisme, ils n'ont cessé de renouveler pour édifier ce système de gouvernement que l'Europe cherche à imiter. Parmi ces parlementaires, il met en première ligne Gladstone, dont il a suivi la carrière avec un intérêt passionné.
Gladstone avec ses brillantes qualités d'homme d'Etat, son éloquence entraînante et cette générosité de caractère qui le porta un jour à essayer, au risque de perdre le pouvoir, qu'il perdit en effet, de donner le Home Rule à l'Irlande, devait tout naturellement inspirer de l'admiration à sir Wilfrid. De là, l'enthousiasme avec lequel il a jugé cette belle figure qui est bien de la lignée des grands parlementaires anglais, avec plus de noblesse de sentiments que ses aînés.
On ressentira à la lecture de l'éloge de Gladstone que sir Wilfrid a fait, le lendemain de la mort de son ami, l'émotion qui court de la première phrase à la dernière de ce vibrant hommage rendu par le prince des orateurs canadiens au prince des orateurs anglais.
(traduction) M. l'Orateuk^
Tout le inonde, je crois, admettra qu'il est grandement convenable et digne, au milieu de l'expression de regret universel, qui, de toutes les parties du monde, s'élève en ce moment vers le ciel, que nous joignions notre voix à ce concert et que nous témoignions des sentiments intimes de respect, d'admiration et de vénération que tout le peuple du Canada, sans exception de croyance ou de parti, professe pour la mémoire du grand homme dont la carrière humaine vient d'arriver à son terme. L'Angleterre a perdu le plus illustre de ses fils, mais cette perte n'affecte pas seulement l'Angleterre et l'Empire qui reconnaît sa souveraineté, ni même la race fière que les liens du sang unissent à l'Angleterre. Cette perte retombe sur toute l'humanité. M. Gladstone a consacré toute sa vie pour son pays, et le travail qu'il a accompli pour son pays était conçu et accompli en vertu de principes d'une si haute élévation, dans un but si noble, pour un objet si digne que non seulement sa patrie mais l'univers profitait de son œuvre.
Il n'est pas exagéré de dire qu'il a rehaussé le niveau de la civilisation, qu'il a rendu le monde meilleur par ses préceptes et par l'exemple de sa vie. Sa mort est pleurée, non seulement par l'Angleterre, sa terre natale, par l'Ecosse, le pays de ses ancêtres, par l'Irlande, pour qui il a fait tant et essayé de faire encore plus, mais sa mort est pleurée par le peuple des Deux-Siciles, dont les droits méconnus ont trouvé en lui un avocat ardent en face de toute l'Europe ; par le peuple des îles Ioniennes dont il a assuré l'indépendance ; par le peuple de la Bulgarie et des principautés danubiennes en faveur de qui il a forcé son propre pays à se prononcer. Vraiment, depuis les grands jours de Napoléon, pas
homme vivant n'a tant occupé le monde du bruit de son nom, pas homme au monde n'a ému comme lui les cœurs de millions de créatures humaines. Mais si Napoléon imprégnait de son immense personnalité près de lui et au loin les peuples fascinés par l'étrange attrait que provoque toujours dans tous les âges et partout le génie de la guerre, le nom de Gladstone est devenu pour les nations civilisées l'incarnation vivante du droit contre la force, son nom reste celui du champion invincible, infatigable de l'opprimé contre l'oppresseur. Il est également vrai de dire qu'il constituait depuis Wapoléon l'incarnation la plus merveilleuse de l'intelligence humaine dans ce qu'elle a de plus solide, de plus actif et de plus universel.
La dernière moitié du siècle dans laquelle nous vivons a produit bien des hommes sages et forts qui, dans les différentes circonstances de la vie, ont captivé l'attention de tous ; mais de tous les hommes qui ont illustré leur époque, il me semble qu'aux yeux de la postérité il s'en détache quatre qui dépassent et effacent tous les autres, ce sont: Cavour, Lincoln, Bismarck et Gladstone. Si nous ne considérons que l'ampleur des résultats obtenus comparés à la modicité des moyens disponibles, si nous songeons que l'Italie unie a surgi du petit royaume de Sardaigne, nous devons en conclure que le comte de Cavour était indubitablement un homme d'Etat d'une habileté et d'une intuition merveilleuses. Abraham Lincoln, inconnu quand il fut élu à la présidence, a fait preuve d'une force de direction qui n'a d'égale à aucune époque. Il a sauvé l'Union américaine, il a affranchi la race noire, et il était presque miraculeusement doué pour la tâche qui lui incombait. Jamais homme n'a déployé une compréhension plus complète des motifs complexes qui façonnent l'opinion d'un pays libre. Il possédait presque autant que Gladstone cette haute qualité de l'homme d'Etat de prendre la bonne décision au bon moment et de l'exposer dans un langage d'une facilité incomparable.
Le prince Bismarck est la personnification du solide bon sens, de l'implacable détermination, de l'incessante vigueur ; il marche au but irrévocablement sans plus s'émouvoir que s'il était le sort lui-même. M. Gladstone a certainement surpassé tous ceux-là ; il concentrait en lui une variété de forces humaines qu'il est rare de rencontrer dans un seul homme. Il avait le goût, l'imagina-
tion, la conception poétique des choses qui manquait au comte Cavour. Il possédait l'aptitude aux affaires et l'habileté financière que n'a jamais montrées Lincoln. Il possédait les nobles sentiments, l'inspiration généreuse que le prince Bismarck a toujours négligés quand il ne les méprisait pas. Il était à la fois orateur, homme d'Etat, poète et homme d'affaires. Comme orateur, il occupe certainement le premier rang dans son pays et dans tous les pays dans les temps passés et présents. Je me souviens que, sous le second Empire, quand Louis Blanc était exilé en Angleterre et correspondait dans les journaux de Paris, il écrivit dans une de ses lettres au Temps que n'eût été M. Bright, M. Gladstone aurait été certainement le plus éminent orateur de l'Angleterre.
Je crois que l'on peut généralement admettre qu'en certaines circonstances, M. Bright a atteint une grandeur et une force pathétiques que M. Gladstone lui-même n'a pas atteintes. Mais M. Gladstone possédait une habileté, une vigueur, une facilité que pas un homme de son temps n'a pu atteindre et dont pereonne n'a pu approcher. Ce n'est pas tout. A une puissance mentale admirable, il joignait des dons physiques non moins merveilleux ; il avait les yeux d'un dieu, la voix d'un timbre d'argent, et le feu de ses yeux et la mélodie de sa voix empoignaient les cœurs avant même qu'il les eût éblouis de l'éclat de son éloquence. Gladstone eut la bonne fortune de voir sa carrière administrative exempte de guerres ; les réformes qu'il a effectuées, les triomphes qu'il a remportés n'ont pas eu pour arbitre la suprême puissance du sabre. Ses réformes et ses triomphes sont le résultat de sa puissance intellectuelle et de son influence sur ses contemporains. Les réformes qu'il a imposées équivalent dans bien des cas à des révolutions. A plusieurs reprises elles ont modifié l'aspect du royaume. Après que sir Robert Peel eut fait adopter le grand principe qui transporta l'Angleterre du protectionnisme au libreéchange, ce fut Gladstone qui créa le système financier auquel les économistes attribuent le succès de l'Angleterre.
Il a imposé l'extension du droit de suffrage aux masses populaires et a fait ainsi du gouvernement monarchique de l'Angleterre une institution aussi démocratique que le gouvernement de n'importe quelle république. Il a séparé l'église irlandaise, réformé la tenure territoriale et ramené l'espoir dans le cœur des
paysans d'Irlande qui depuis tant d'années travaillaient le sol et le fouillaient sans espoir. Et tout cela il l'a accompli non pas par la force ou la violence, mais par la puissance de son éloquence et l'influence de sa personnalité. Si imposants que puissent être les actes de l'homme, après tout il était de chair et d'os, et pour lui comme pour les autres certains devoirs à remplir étaient d'une nature modeste et sans importance. Il n'est pas exagéré de dire qu'ici encore il était gi-and et qu'il ennoblissait les réalités de l'existence.
Il était avant tout d'une tournure d'esprit religieuse — essentiellement religieuse, dans le sens le plus élevé du terme. Le sentiment religieux qui dominait dans sa vie publique et dans ses discours, ce sentiment, au dire de ceux qui le connaissaient le mieux, apparaissait dans tous ses actes les plus sérieux et les plus bumbles. C'était un homme aux affections solides et pures, à l'amitié longue et durable. Quant à sa vie intérieure on ne saurait trop en faire l'éloge, elle était tout simplement admirable et, dans ses derniers temps, aussi touchante qu'elle était admirable. Vous me permettrez sans doute de rappeler que j'ai eu le privilège de connaître et d'apprécier sa courtoisie et sa grâce pleine de dignité, mais dont on ne pouvait connaître tout le charme sans en avoir fait l'expérience.
Dans un caractère aussi compliqué et aussi divers on peut se demander quelle était la note dominante, la qualité suprême, la caractéristique fixant la nature de l'homme. Etait-ce son génie incomparable pour la finance ? Etait-ce sa splendide puissance oratoire ? Etait-ce sa merveilleuse fécondité mentale ? A mon avis, ce n'est aucune de ces qualités. Si grandes qu'elles fussent-, il y en avait encore une plus marquée, plus distinctive que les autres, c'était son admirable humanité, son sens supérieur du droit ; sa haine de l'injustice, du mal, de l'oppression sous quelque forme qu'elles se présentassent. L'injustice, le mal, l'oppression agissaient sur lui presque mécaniquement, secouaient toutes les fibres de son être, et dès ce moment jusqu'au jour où l'injustice était réparée, le mal disparu, l'oppression écrasée, il y consacrait tout son esprit, tout son cœur, toute son âme, toute sa vie avec une énergie, une intensité, une vigueur qui n'ont existé que chez !N'apolêon I^"". Sa vie en offre de nombreux exemples. Un jour qu'il voyageait en Italie pour se reposer et pour la santé de sa
famille, il apprit le système abominable qui existait là sous le nom de gouvernement constitutionnel. Il laissa tout de côté, oublia même l'objet qui l'avait amené en Italie et s'appliqua à s'enquérir, à établir les faits, puis il dénonça les abus du système à coups de trompette, tellement éclatants qu'ils ébranlèrent les fondations chancelantes du trône du roi Ferdinand.
Une autre fois, envoyé comme haut commissaire aux îles Ioniennes, il s'aperçut de l'injustice de séparer cette population hellénique du reste de la Grèce, il fut frappé de cette séparation malgré la proximité et les aspirations communes, et tellement solide devint sa conviction que virtuellement il devint leur avocat et assura leur indépendance. Enfin lorsqu'il s'était retiré de la vie publique, et suivant le mot de M. Thiers, était retourné à " ses chères études ", les atrocités commises par les Turcs sur la population roumaine le relancèrent dans le mouvement politique avec une véhémence, une violence inconcevables, avec la force d'un torrent furieux qui balaie tout dans sa marche. Si c'est là, comme je le considère, la caractéristique de son tempérament, elle explique ce que l'on a appelé les inconséquences de sa vie. Il avait été élevé à l'école la plus irréconciliable du torysme, il devint le réformateur le plus actif de notre époque. Mais s'il est devenu le chef du parti libéral et un réformateur actif, on doit dire en justice que dans son esprit si complexe, il restait toujours une vaste place pour ce que l'on est convenu d'appeler le conservatisme. îsTon seulement son esprit était libéral et conservateur à la fois, mais il conservait ses affections de jeunesse, tant que dans les questions d'importance immédiate elles n'étaient pas en conflit avec ce sens du bien et cette horreur de l'injustice dont j'ai parlé. Mais du moment qu'il s'apercevait que ses affections conservatrices venaient en conflit avec ce qu'il croyait être bien et juste, il n'hésitait pas à abandonner ses anciennes convictions pour aller jusqu'au bout dans la voie de la réforme. Il professa toujours un dévouement aimant et filial pour l'Eglise d'Angleterre. Il l'aimait et il l'a dit dans plusieurs de ses discours. Il tenait à son union à l'Etat en Angleterre, et les mêmes raisons et arguments qui, à son avis, justifiaient l'union en Angleterre le forcèrent à adopter une opinion diamétralement opposée en Irlande. En Angleterre, l'Eglise était celle de la majorité, presque de la totalité de la population.
En Irlande, c'était l'Eglise de la minorité et il n'hésita pas.
Sa ligne de conduite était claire : d'un côté il maintint l'union, de l'autre il la détruisit.
Il en fût de même pour le Home Rule. Mais en touchant à ce sujet, bien qu'il y ait beaucoup à dire, ce n'est peut-être ni le lieu ni l'occasion d'en parler. I^ problème irlandais sommeille mais n'est pas résolu, et la politique proposée par M. Gladstone pour résoudre cette question a provoqué trop d'amertmne et de trop profondes divisions, même au sein de cette Chambre, pour qu'il soit à propos d'en parler aujourd'hui. Je veux seulement faire remarquer ceci, car c'est le mouvement impérissable de ce sens de justice qui le caractérisait par-dessus tout, quand il fut convaincu que le Home Ride était la seule méthode pratique de résoudre le problème, de guérir la blessure, il n'hésita pas à tout sacrifier, ami, pouvoir, popularité. Tout cela fut sacrifié pour obtenir au peuple écrasé cette suprême mesure de justice. Quelle que soit l'opinion qu'on professe à l'égard du Home Rule, qu'on l'admette ou qu'on le combatte, ami ou ennemi de cette mesure doivent dire que c'était une pensée non seulement courageuse, mais noble d'essayer d'apaiser le mécontentement de l'Irlande en s'en rapportant à l'honneur et à la générosité irlandaise.
i\raintcnant, M. l'Orateur, il n'est plus, l'Angleterre est aujourd'hui en larmes, mais heureuse est la nation qui a produit un tel homme. Sa tâche n'est pas finie, elle continue. L'exemple qu'il a donné au monde subsistera toujours, la graine qu'il a répandue dans son geste ample de semeur germera et fructifiera sous la flamboyante lumière céleste.