SES CAUSES
Il était écrit que les autorités fédérales devaient commettre faute sur faute chaque fois qu'elles auraient à s'occuper des Métis. L'affaire de 18G9, réglée à coup de millions, n'avait pas compté comme une leçon suffisante.
Dans les négociations avec les Métis, après le premier soulèvement, il avait été entendu entre eux et le Département de l'Intérieur, que des terres leur seraient données du côté de la Saskatchewan. Les Métis voulaient qu'elles fussent divisées comme celles de la province de Québec, en donnant un front à chacune sur la rivière là où la chose serait praticable. Ils demandaient de plus que ces terres fussent aliénables à leur gré. Le Département prétendait imposer aux terres la division par townships, subdivisées en quarts de section. La difficulté attendit en vain une solution durant plus de six ans, à raison de l'indifférence du Ministre chargé de la direction de ce Département. A quoi bon se hâter pour cette bande de Métis ? Cela valaitil bien la peine qu'on s'occupât de ces pauvres diables ? On raconte que ce grand personnage s'intéressait si bien îl
leur cause, qu'il somnolait pendant que Mgr Taché lui exposait les griefs des Métis tout en l'avertissant que l'inertie du gouvernement provoquerait peut-être une rébellion.
De guerre lasse, quelques Métis invoquèrent l'intervention de Riel. Celui-ci accourut à l'appel de ses amis et se mit en frais, au milieu de l'hiver de 1885, d'organiser une révolte des Métis et des Sauvages du Nord-Ouest. L'insurrection éclata au mois de mars, dans un temps où les communications étaient difficiles entre le Canada et l'Ouest, la construction du chemin de fer du Pacifique n'étant pas alors terminée. La levée de boucliers se produisit trop tôt au gré de Riel. Il avait dit aux Indiens et aux Métis : " Sus aux blancs, lorsque l'herbe de la prairie aura deux pouces. " Malgré cet accident heureux pour le Canada, la révolte fut assez sérieuse pour amener sur le terrain une dizaine de régiments qui ne réussirent à pacifier le pays qu'après une campagne de plusieurs mois.
Que le gouvernement Macdonald ait été coupable de négligence dans toutes ses négociations avec les Métis, il n'y a pas à en douter. C'est ce que MM. Blake et Laurier n'eurent pas de peine à établir.
Voici comment sir Wilfrid traita la question en répondant à sir J. A. Macdonald à la session de 1885.
(Traduction) Monsieur l'orateur,
Nous comiaissons tous le vieux dicton : d'une mauvaise cause un bon avocat peut en faire une bonne. Le discours prononcé hier par le très honorable monsieur doit avoir convaincu chacun de nous qu'il y a des causes si désespérément mauvaises que toute l'habileté de l'avocat le plus retors ne saurait les faire paraître bonnes.
DE Sm WILFRID LAURIER 165
Le cas doit être désespéré, en effet, lorsqu'un homme de la liante position que le très honorable monsieur occupe dans cette chambre ne se fait pas scrupule de torturer les paroles de son adversaire afin de se faire à lui-même une thèse. Dès le début de son discours l'honorable monsieur a adopté ce système, et il l'a conservé jusqu'à la fin. Dès son premier mot, à vrai dire, il a faussé le sens du discours de M. Blake en prétendant qu'il n'avait jamais reconnu la justice de la réclamation des Métis, lorsqu'il a exposé les titres de Métis du Xord-Ouest ù une concession spéciale de terres.
L'honorable monsieur a oublié, mais il n'aurait pas dû oublier, que dès le début de son discours, mon honorable ami avait affirmé la justice de la cause des Métis, de la manière la plus caractéristique, en ces termes :
" La justice est la même partout. La justice est la même, que ce soit sur les bords de la Saskatchewan ou sur ceux de la Rivière- Rouge ; la justice exige que les Métis des bords de la Saskatchewan soient traités sur le même pied que ceux des bords de la Rivière-Rouge."
Le très honorable monsieur, monsieur l'Orateur, a oublié ces paroles, et il faut vraiment que sa cause soit désespérée pour qu'il dénature ainsi les faits. Ensuite, dans le but de se laver de l'accusation portée contre lui d'avoir été sept ans sans faire droit aux réclamations des Métis, il a dit que l'administration Mackenzie avait non seulement négligé de régler ces réclamations, mais qu'il avait positivement nié qu'elles fussent justes ; et, afin de prouver son assertion, il a cité, avec une satisfaction admirablement jouée, un document d'Etat rédigé par mon honorable ami de Bothwell (M. Mills) lorsqu'il faisait partie du cabinet Mackenzie. Ce document fut adressé à M. Laird, alors lieutenant-gouverneur des territoires du Xord-Ouest, en réponse à une demande faite par celui-ci au nom des Métis, pour obtenir du grain de semence. L'honorable député de Bothwell s'exprimait en ces termes :
" J'avoue que je ne suis pas disposé à voir d'un œil favorable la demande que font les pétitionnaires d'être aidés par le gouvernement dans leurs opérations agricoles, au moyen de grain de semence et d'instruments d'agriculture. Je ne vois pas pour quelles raisons les Métis prétendraient être traités, sous ce rapport, autrement que les colons blancs dans les Territoires.
" Les Métis qui, sous certains rapports, ont l'avantage sur les nouveaux colons dans les territoires, devi-aient comprendre la nécessité de s'établir dans des localités fixes, et d'appliquer leur énergie à l'élevage des bestiaux ou à la culture de la terre, auquel cas des terrains leur seraient «ans doute assignés de la même manière qu'aux colons blancs. Mais en dehors de cela ils ne doivent pas s'attendre à ce que le gouvernement les aide d'une manière spéciale dans leurs opérations agricoles ".
En sorte que ce document de mon honorable ami de Bothwell ne s'appliquait pas du tout à la question des terres ou à l'extinction du titre indien, mais purement et simplement au traitement des Métis et à leur demande d'assistance par une fourniture de grains de semence et d'instruments d'agriculture. C'était tout, et cependant tout le long de son discours le très honorable monsieur a prétendu que le cabinet Mackenzie avait refusé de reconnaître que les Métis eussent droit à une concession spéciale de terres en extinction du titre indien. Puis, continuant sur le même ton, le très honorable monsieur a accusé ses prédécesseurs d'avoir reculé devant leur devoir en négligeant, lorsqu'ils étaient au pouvoir, de régler les réclamations des Métis. Monsieur, est-il possible que le très honorable ministre ait eu le courage de formuler un pareil plaidoyer pour se justifier ? Depuis combien d'années l'administration Mackenzie a-t-elle été renversée ? Voilà six ans révolus ; près de sept années se sont écoulées depuis cette époque. Eh bien, monsieur l'Orateur, si c'était un crime pour l'administration Mackenzie de n'avoir pas réussi à régler ces réclamations, comment l'honorable monsieur peut-il s'exonérer lorsqu'il lui a été donné près de sept ans pour régler ces mêmes réclamations ? Au reste, l'accusation portée contre l'administration Mackenzie est parfaitement dénuée de fondement, ainsi que je le démontrerai avant de reprendre mon siège; mais si cette prétendue excuse est la seule justification que le très honorable monsieur peut offrir de sa conduite, je laisse au pays de dire si c'est une justification suffisante ou non.
Ensuite, le très honorable monsieur en est venu à déclarer d'une voix triomphante qu'il n'y avait pas eu d'oppression, qu'on ne prétendait pas même que les gens avaient été opprimés, que pas un seul Métis n'avait été chassé de sa ferme.
Mais, monsieur l'Orateur, u'était-ce pas de l'oppression lorsque des gens qui s'étaient établis depuis longtemps sur leurs terres, même avant que le pays eût été transféré au Canada, qui s'y étaient créé des foyers, virent arriver parmi eux, grâce à la politique du gouvernement actuel, des arpenteurs qui tirèrent des lignes à travers leurs champs, à tort et à travers, souvent de manière à mettre les bâtiments d'un côté et le champ de l'autre ; lorsque ces gens eurent beau dépêcher délégation sur délégation auprès du gouvernement, pour obtenir le redressement de leurs griefs, et qu'on refusait avec persistance de leur rendre justice? Si ce n'est pas là de l'oppression aux yeux de l'honorable monsieur. Les foyers de ces gens ont été envahis, non pas accidentellement, mais délibérément, par la manière dont le gouvernement a fait faire l'arpentage de cette contrée, et cependant l'honorable monsieur dit qu'il n'y a pas eu d'oppression. Alors, contre quoi le père André protestait-il, lorsqu'il écrivait au gouvernement ce qui suit, après avoir d'abord exposé que les colons de l'endroit s'étaient établis selon l'ancienne coutume, en prenant dix chaînes de front sur la rivière ; lorsqu'après avoir exprimé l'espoir que le gouvernement ferait les arpentages en conséquence, il ajoutait :
" On peut imaginer leur surprise lorsqu'ils virent qu'on avait divisé les terres, le long de la Saskatchevs^an, par carrés de quarante chaînes, sans tenir compte de leurs justes réclamations et protestations ".
Contre quoi le Père Viffreville protestait-il lorsqu'il écrivait ce qui suit au capitaine Deville, chef des arpentages :
" J'ai moi-même fait écrire plusieurs fois à Ottawa par M. Duck, arpenteur des terres fédérales, et toujours sans succès, jusqu'à ce que je perdisse courage moi-même ; et plusieurs de nos gens furent obligés de quitter la colonie, quelques-uns vendirent leurs terres pour un prix nominal, et d'autres les abandonnèrent sans aucune compensation.
" En février 1883, le révérend Père Leduc et ^f. Maloney, furent envoyés en députation par la colonie afin d'exposer nos
plaintes et de présenter nos demandes au gouvernement. On leur fit, par écrit, la promesse que les terres que nous occupions seraient divisées en lots de grève de 10 chaînes de front sur deux milles de profondeur, et que l'arpentage serait fait dans l'automne suivant (1883). Si je comprends bien, vous me dites de prendre patience et que tout finira bien ; voilà des paroles que, permettez-moi de le dire, je ne puis accepter ; le temps est passé. "
L'honorable monsieur a continué en disant que pas un Métis n'avait jamais été molesté, que pas un Métis n'avait jamais perdu sa ferme.
Or, je trouve, dans les colonnes d'un organe du gouvernement le Manitoba du 13 mai dernier, la lettre suivante signée par des Métis. Cette lettre fut d'abord publiée en anglais dans le Bulletin d'Edmonton ; je l'ai ici en français et je vais la traduire de nouveau en anglais. Voici ce que dit le journal :
" Loin d'obtenir des conditions libérales, nous n'avons pas même obtenu justice. L'été dernier, nous avons eu l'agent du gouvernement pour régler toutes les questions relatives aux terres dans cette localité. Si le seul but de l'agent avait été de provoquer la révolte des Métis, il n'aurait pu mieux le faire qu'en suivant la ligne de conduite qu'il a tenue, et en donnant les décisions qu'il a rendues — décisions que caractérise l'injustice la plus manifeste. Il serait impossible de citer un cas d'une section de terrain en contestation entre un Métis et un étranger, où le Métis n'a pas été sacrifié. Dans beaucoup de cas, des Métis qui étaient depuis longtemps en possession de ces terrains en ont été dépouillés au profit d'étrangers nouvellement arrivés dans le pays ; et ces infortunés Métis ont été ainsi forcés de quitter les lieux et d'aller s'établir ailleurs où le même sort les attend peut-être dans l'avenir. On croit que nous n'avons pas de griefs ! ISTous en avons et nous les ressentons profondément.
Samuel Cunningham^ Octave Bellerose, John Cunningham, Baptiste Couetepatte,
eToiIN ROWLAND, O. ROWLAND,