‹ Discours à l'étranger et au CanadaChapitre 99 sur 113 · LA LANGUE FRANÇAISE AU NORD-OUEST · texte numérisé non relu

LA LANGUE FRANÇAISE AU NORD-OUEST

L'excitation qui suivit la mort de Riel laissa dans certaines parties du pays quelques germes de mécontentement qui ne tardèrent pas à fermenter. Certains politiciens, disposés à pêcher en eau trouble, profitèrent de cet état d'esprit pour soulever le fanatisme contre nous. On argua du fait que les Métis français s'étaient révoltés au Nord-Ouest, pour accuser tous les Canadiens-français de déloyauté. Parmi les mouvements ridicules de ce temps-là, n'oublions pas l'organisation de la Protestant Protective Association. Bizarre idée que celle de créer une société pour protéger ceux qui ont la puissance en main dans ce pays ! La croisade anti-française ne fit pas rage seulement dans les assemblées populaires. On vit l'esprit qui l'animait pénétrer jusqu'au sein du Parlement, et en 1890, M. McCarthy, qui jusque-là avait fait preuve d'impartialité et comptait parmi les députés conservateurs les plus distingués, osa proposer aux Communes un projet de loi à l'effet de supprimer la langue française dans le Nord- Ouest. Il appuya son bill d'un long discours dans lequel il voulut faire croire, après s'être servi d'une foule d'arguments plus ou moins sérieux, qu'il n'était animé, dans cette affaire, par aucune pensée persécutrice, par aucune animosité à l'égard des Canadiens-français.

M. Laurier lui fit une vigoureuse réponse. Citant plusieurs passages des discours de M. MacCarthy, prononcés

dans des assemblées publiques, là Toronto et ailleurs, il démontra qu'ils étaient imprégnés de sentiments par trop francophobes. Puis, abordant le fond de la question, il fit voir combien cette agitation anti-française était dangereuse, et de nature à nuire à cette paix et à cette harmonie entre les races que tous les vrais patriotes doivent favoriser.

M. l'Oeateue^

Si je pouvais accepter les déclarations souvent répétées de l'auteur du projet de loi, affirmant qu'en cette affaire, il n'est animé d'aucun autre motif que du désir sincère, d'empêcher à l'avenir les dissensions dans le pays et d'y assurer la paix et l'harmonie en éloignant toutes les causes de dispute, je regretterais que l'honorable député, nourrissant d'aussi généreuses aspirations dans son cœur, eût tenté de les réaliser par des moyens aussi égoïstes, aussi mesquins, que ceux qui servent d'appui au projet de loi qui se trouve présentement devant la Chambre. Cependant, lorsque, pour trouver un motif au projet de loi qu'il propose à notre attention, l'honorable député invoque des considérations d'une sagesse aussi prévoyante, il s'abuse lui-même. Il n'y a pas de doute que l'honorable député a réussi à se convaincre lui-même, mais il lui sera difficile de convaincre ceux à qui il s'est adressé que son but définitif dans cette question est simplement d'assurer la paix et l'harmonie futures de notre pays, pendant que ses agissements actuels doivent tendre à mettre en danger la paix et l'harmonie qui régnent heureusement.

Je ne trouve, dans ce bill, je l'avoue, rien autre chose que l'ancien, le vieil esprit de despotisme et d'intolérance, qui, dans notre pays, comme ailleurs, a toujours caractérisé le pur et l'inaltérable torysme. Pris en lui-même, et séparé des motifs qui l'ont inspiré, ce bill ne serait pas d'une très grande importance, nous convenons tous de cela ; mais il est d'une grande importance, parce qu'il constitue une déclaration de guerre faite par l'honorable député et ses partisans à la race française du Canada, dont l'honorablo député a parlé dans cette Chambre, en termes convenables, mais dont il a parlé ailleurs, dans la province d'Ontario — je regrette qu'il ne soit pas à son siège pour m'entendre —

dont il a parlé, dis-ie, en des termes qu'il n'oserait pas répéter dans cette Chambre ; l'honorable député a parlé de la race française en des termes injurieux que, je le répète, il n'oserait pas répéter dans cette Chambre, en présence des Canadiens-Français,^ qui ici, en vertu de la loi, sont avec lui sur un pied d'égalité-

Il n'oserait pas adresser ici à mes compatriotes canadiensfrançais les termes et les épithètes qu'il leur a appliqués dans des circonstances précédentes, dans la province d'Ontario. Il n'oserait pas répéter ici, ce qu'il a dit ailleurs ; il n'oserait pas traiter cette race de race bâtarde, comme il la fait au dehors. J'ai sous les yeux les paroles mêmes qu'il a prononcées, pas plus tard que le 12 juillet dernier, à Stayner, Ontario, et les voici:

" A Barrie, lors de la dernière élection, j'ai signalé en quelques mots que le grand danger qui menaçait le Canada était le cri national de cette race bâtarde; non pas une race qui nous acceptera comme nous l'acceptons, mais une race qui ne compte qu'avec ceux qui sont d'origine française : une race qui résume ses affections dans la profession de la foi catholique, et qui menace aujourd'hui de démembrer le Canada ".

Une " race bâtarde ", un " danger pour le Canada " ! ]\Iais, M. l'Orateur, cinq années ne se sont pas écoulées depuis le jour oii cette " race bâtarde ", pour employer les mots de prédilection de l'honorable député, appuyait unanimement le parti conservateur auquel l'honorable député appartenait alors ; cinq années ne se sont pas écoulées depuis le temps oii l'honorable député aurait pu compter sur ses doigts les membres de cette race dans cette Chambre, qui n'appartenaient pas au parti conservateur. Et, cependant, à cette époque, et tant que cette race a donné à son parti presque tout le poids de son influence, nous n'avons jamais entendu dire que le Canada était menacé par le cri national français. A cette épooue, la sensibilité de l'honorable député, maintenant si aisément éveillée, ne paraissait aucunement affectée. Bien plus, mes compatriotes d'origine française, siégeant du même côté de la Chambre que l'honorable député, pouvaient faire appel, et, de fait, ont fait appel à tous les préjugés de ma propre race. Mais c'était de bonne guerre, parce que le cri national était alors poussé pour le bénéfice du parti conservateur, pour lui donner le pouvoir et pour lui procurer les avantages directs et indirects du pouvoir.

Le discours prononcé l'autre soir, par l'honorable ministre des travaux publics, et qui, je dois le dire, lui a valu de justes observations de la part de mon honorable ami, le député d'Oxfordnord (M. Sutherland)^ a été simplement, sous une forme ondensée, la pâture que durant ces vingt-cinq dernières années la presse ministérielle conservatrice de la province de Québec a servie, chaque jour, à ses lecteurs. Cependant, durant tout ce temps, pas un mot ne s'est élevé pour signaler le danger dont ce cri national menaçait le Canada, Mais les circonstances sont changées maintenant. Aujourd'hui, les Canadiens-Français ne sont plus unis pour supporter le parti conservateur, et ce qui était alors recommandable ou du moins inoffensif, est devenu maintenant un danger pour le Canada. Oui, M. l'Orateur, un danger pour le Canada. Jugeant de l'avenir par le passé, j'ose dire que, si les Canadiens-Français appuyaient encore avec la même unanimité qu'autrefois le parti auquel l'honorable député appartient encore lui-même, nous n'entendrions pas un seul mot relatif au danger que fait courir au Canada l'esprit national français ; parce que l'honorable député, bien qu'il s'affiche comme indépendant, appartient encore au parti commandé par le premier ministre. Ce n'est peut-être qu'une guerre de guérillas dans laquelle il s'est engagé d'après sa propre manière de voir ; mais, après tout, il travaille présentement en faveur du parti conservateur. Il nous l'a dit, lui-même, en plus d'une occasion. Il le déclarait, il n'y a pas quinze jours, à Colling\^^ood, et il l'a déclaré, le 12 juillet dernier, à Stayner.

Il est bien connu que c'est le 12 juillet dernier, à Stayner, parmi ses propres mandataires, que l'honorable député a déclaré la guerre qu'il poursuit aujourd'hui. Il disait qu'il fourbissait ses armes pour livrer un assaut aux Canadiens-Français, dès que le parlement serait en session. Il était animé d'une si grande ardeur, qu'il s'est i"»laint de l'état de choses actuel, qui, d'après la constitution, ne lui permettait nas de poursuivre les Canadiens jusqu'où il le voudrait ; mais la constitution, ajoutait-il, lui permettait de s'attaquer à l'usage de la langue française dans les territoires du Nord-Ouest, et il s'occuperait de cette question aussitôt que l'occasion le lui permettrait.

Mais, en même temps, l'honorable dénuté, s'adressant à ses mandataires, qui étaient probablement tous tories, eut le soin de

leur dire qu'il était encore conservateur, qu'il resterait conservateur et qu'il espérait mourir dans ce parti. Je n'ai aucun doute qu'il ait dit la vérité, parce que je ne crois pas que l'honorable député ait le moindre atome de libéralisme dans toute sa personne.

Après de telles déclarations, quelques bonnes âmes ont pu se demander si l'honorable député restai^ en bons termes avec le premier ministre, ou s'il n'inaugurait pas un nouveau mouvement politique. Cette question est bien inutile, car, quel que soit le but de M. McCarthy, il est très certain qu'il ne veut aucun mal au parti conservateur, et encore moins au chef de ce parti.

Dans l'occasion que je viens de mentionner, il parla aussi de son attachement au parti conservateur et au chef de ce parti, dans des termes qui dépassaient en cordialité ceux qu'il a coutume d'employer.

Je pourrais citer plusieurs de ses expressions : mais voici un passage qui caractérise bien tout son discours :

" Je traiterai mon ancien chef avec toute la tendresse désirable, car je suis encore l'un des membres du parti. Je ne puis en être exclu, bien que je ne sache pas ce que l'on garde en réserve pour moi ".

L'honorable député (M. McCarthy), n'est pas ici ; mais s'il y était, je lui dirais que son esprit peut rester en paix. Il n'a pas besoin de s'occuper de ce qui lui est réservé, car je connais trop bien l'astuce de l'honorable premier ministre, sans parler de ses qualités d'un ordre plus élevé, pour ignorer que, si l'honorable député recrute quelques adhésions nouvelles au parti, il recevra son pardon, et ce sont des recrues qu'il tâche maintenant d'amener à son camp.

Je regrette que l'honorable député ne soit pas ici, car je préfère parler en sa présence qu'en son absence ; mais je le déclare en toute franchise, je crois qu'il s'emploie à faire des recrues pour le parti conservateur, tout en ne s'oubliant pas, naturellement.

Le parti conservateur est au pouvoir depuis longtemps. Il a gouverné presque sans interruption pendant trente ans, et il esi historiquement vrai que, durant cette période, il s'est maintenu presque entièrement avec l'appui des Canadiens-Français catholiques de la province de Québec. Mais il ne peut plus compter sur cet appui, parce que le peuple de la ]irovince de Québec est maintenant divisé sur la question de son allégeance politique ; or, il

est évident pour tout le monde que, pour les fins de parti, la province protestante anglaise d'Ontario, unie, contrebalancerait la province de Québec; or, unir Ontario c'est ce qu'il veut. Il est toujours facile de soulever et d'enflammer les préjugés. Donnez-moi une assemblée d'hommes, petite ou grande, et je pourrai toucher des passions, des préjugés, nobles en eux-mêmes, mais qui peuvent aisément être soulevés et convertis en passions et en préjugés dangereux. L'honorable député s'efforce maintenant de soulever des préjugés que d'anciennes querelles, la ferveur religieuse, l'orgueuil de race, peuvent avoir déposés dans les poitrines de ses concitoyens d'origine anglaise ; il déclare à ceux-ci que si le pays veut rester anglais, tous les Canadiens d'origine anglaise doivent s'unir, et il a le soin d'ajouter qu'il est un conservateur, qu'il restera conservateur, et ne veut pas se séparer de son chef. Si les appels qu'il a faits devaient réussir, à qui profiteraient-ils, et oui en souffriraient ? Les conservateurs n'sn souffriraient pas, parce que l'honorable député déclare qu'il est encore un des leurs, et qu'il ne fait qu'un avec eux. Si quelquesuns doivent en souffrir, ce sont les libéraux d'Ontario, qui, craignant, sans doute, la rupture du lien colonial, pourraient être amenés à suivre l'honorable député dans le parti conservateur, et à se faire diriger par lui comme par un dictateur.

Si ce mouvement de l'honorable député devait s'arrêter ici ; s'il était tenté seulement pour des fins de parti, il ne faudrait pas s'alarmer. Si la présente proposition ne devait pas être suivie d'une autre ; si elle devait rester ce qu'elle est, c'est-à-dire, une mesure destinée à proscrire la langue française dans les territoires du ISTord-Ouest seulement, oii la population française est peu nombreuse, je le dis de suite, je serais porté à laisser adopter cette proposition, et à reprendre la considération d'autres sujets d'une utilité réelle, qui réclament notre attention.

Mais le présent mouvement de l'honorable député n'est pas terminé. C'est seulement une escarmouche préliminaire, qui doit être suivie bientôt d'un assaut général contre toute la race française au Canada.

L'honorable député, dans son discours à Stayner, a fait connaître toute sa pensée et, s'adressant à la partie anglaise de la population, il s'est exprimé comme suit:

" Il y a beaucoup d'ouvrage de taillé pour nous, ici. Commençons par ce qui nous paraît être le plus possible. Occupons-nous de la dualité de langage dans le Nord-Ouest. Dans la législature, occupons-nous de l'enseignement du français dans les écoles. Lorsque ces deux questions seront réglées, nous aurons fait quelque chose, et nous serons peut-être en état de faire encore plus à l'avenir".

Ces paroles sont très significatives. Le présent bill, sa présentation, n'est que le premier pas, et lorsque ce premier pas sera fait, il sera suivi de quelque chose de plus ; or, que doit-on comprendre par ce quelque chose de plus ? L'honorable député ne nous laisse aucun doute sur ce point. Voici ses paroles:

" Nous devons prendre nos armes.... Nous vivons dans un pays anglais, et le plus tôt nous pourrons angliciser les Canadiens- Français, le mieux ce sera pour notre prospérité dont la tâche sera devenue plus facile, et cette question devra être réglée tôt ou tard ".

On ne saurait parler plus clairement. Les Canadiens-Français doivent être privés de leur langue, non seulement dans les territoires du Nord-Ouest, mais partout oii leur langue est parlée. Ils doivent être privés de tout ce qui constitue leur nationalité distincte dans la confédération. Cette transformation doit s'opérer au moyen de la législation, et s'il le faut, par la force, par les balles et les bayonnettes. Ces mots ne sont pas de moi, mais de l'honorable député lui-même. Ils n'ont pas été répétés une ou deux fois, mais un grand nombre de fois dans les différentes parties du pays. Voilà donc le programme politique avec lequel l'honorable député s'efforce de former un nouveau parti, ou de réorganiser un ancien parti.

Telle est la politique que l'honorable député offre à ses compatriotes d'origine anglaise. Je considère cette politique comme anti-canadienne, comme anti-anglaise, comme en désaccord avec toutes les traditions du régime anglais au Canada. Je la considère comme diamétralement opposée à l'idée que nous avons — et que je ne suis pas disposé, pour ma part, à abandonner — de former une grande nation sur le continent américain. Je la considère comme un crime, aux conséquences terrifiantes. L'hono-

rable député peut n'avoir dans la pensée qu'une manœuvre de parti, mais il ouvre toute grande la porte aux passions qui, une fois soulevées, ne pourront plus être arrêtées par la force humaine. Il en appelle aux passions nationales et religieuses, qui sont les plus inflammables et, quels que soient ses motifs, quel que soit son but, quelles que soient ses intentions, son mouvement ne peut être considéré autrement que comme un crime national.

Je ne connais pas parfaitement les motifs qui animent l'honorable député, et j'examine seulement quelles seront les conséquences de sa conduite. Mais quels que soient ses motifs, il s'est cru plus d'une fois obligé de répudier l'accusation qui le représente comme étant animé d'une haine anti - française. S'il était ici présent, je lui dirais que j'accepte entièrement sa répudiation. La haine est un si vil sentiment que je ne voudrais pas l'en croire coupable ; mais si ce n'est pas la haine qui le pousse, il est évident qu'il se fait des Canadiens-Français une idée très étrange, ou qu'il considère leur niveau moral comme très bas.

L'honorable député, dans le discours auquel j'ai déjà fait allusion, n'a pas hésité à s'écarter considérablement de son cadre, afin de signaler l'agitation qui eut lieu, il y a quelques années, dans la province de Québec, à la suite de la rébellion du ISTord-Ouest, et de la pendaison de celui qui en était le chef. Il a cru, alors, sans hésitation, devoir attribuer la tempête d'indignation qui s'éleva au sein d'une race très sensible, aux plus vils sentiments que ])uisse éprouver l'homme, et l'honorable député de Bruce (M. Mc- Neill) s'est exprimé à peu près dans les mêmes termes, devant la Chambre, l'autre jour, lorsqu'il a voulu blâmer la position courageuse prise sur la présente question par mon honorable ami (l'honorable M. Blake).

L'honorable député de Simcoe-nord (M, McCarthy) n'a pas hésité à dire que si le peuple de la province de Québec s'était prononcé alors comme il l'avait fait, c'était dû à un motif des plus mallionnêtes ; qu'il avait voulu s'interposer entre un criminel et la justice, parce que le soi-disant criminel appartenait à la race française. L'honorable député disait : —

" Ceux qui m'ont fait l'honneur de suivre de près ma carrière politique se souviendront que, dans le comté de Haldimand, je

jetai, il y a deux ou trois ans, le cri d'alarme. Je fis voir que la province de Québec s'était montée jusqu'à la folie contre les autorités fédérales, parce que celles-ci avaient osé exécuter la loi contre un Canadien-Français".

" Parce qu'elles avaient osé exécuter la loi contre un Canadien- Français ! "

Je répète ses propres paroles, et je répondrai seulement ceci : quiconque déclare que la position prise par le peuple de la province de Québec sur cette question, n'était pas honnête, est coupable de calomnie et affirme ce qu'il ne peut pas prouver. L'honorable député, cependant, ne porte pas tout l'odieux d'avoir inventé cette accusation. C'est une accusation dont s'est servi, pendant les trois ou quatre dernières années, la presse ministérielle conservatrice d'Ontario. Tant qu'elle n'a été répétée que par quelques obscurs barbouilleurs de journaux, on pouvait la laisser passer sous silence ; mais du moment que l'honorable député n'a pas hésité à lui donner l'autorité de son nom, et qu'elle est répétée dans cette Chambre, je ne puis la laisser passer sans la réfuter.

Je veux rencontrer l'honorable député sur son propre terrain. Je ne relèverai pas les mots qui accusent le peuple de la province de Québec de s'être laissé entraîner à des actes de folie sur cette question ; mais quant aux motifs que l'honorable député lui attribue, je répondrai que le peuple de la province de Québec croyait consciencieusement, à tort ou à raison, que l'exécution capitale " du Canadien-Français ", pour me servir des expressions de l'honorable député, était un homicide injustifiable. L'honorable député n'oubliera pas que vin^^-trois de ses collè^^ies, vin^jt-trois de ceux qui appuyaient le présent ^gouvernement comme il l'appuyait lui-même, et dont la plupart, comme lui-même, ne seront pas éliminés du parti conservateur, téléirraphièrent au premier ministre que l'exécution capitale en question serait un crime.

Et il y a plus que cela. L'honorable député n'oubliera pas que la presse du monde civilisé déclara, dans cette occasion, que la " clémence devait prévaloir et non la sévérité ". L'opinion de la presse du monde entier ; le London Lancot, le CJirhtinn ^Vorld, le London T)aily Newfi, le London Echo, lo Poil-Mail Gazelle, d'Angleterre ; le National, le Journal des Débats et le Télégraphe,

de France ; le Harper's WeeJcly, le Times, le World, le Commercial Advertiser, de New- York, et bien d'autres des Etats-Unis, exprimèrent l'avis que la clémence aurait dû prévaloir dans cette circonstance.

Je dirai à l'honorable député qui m'a interrompu que, si ces grands organes de l'opinion publique sont arrivés à la conclusion, que la clémence aurait dû prévaloir dans cette occasion, comment peut-il oser maintenant attaquer l'attitude du peuple de la province de Québec, arrivé à la même conclusion que je viens de mentionner. Tout ce que l'on pourrait lui reprocher, c'est de l'avoir exprimé dans un langage violent. J'irai plus loin.

Il n'y a pas un Anglais d'origine qui, pour peu qu'il soit fidèle aux traditions de cette race fière qui n'a jamais toléré l'injustice et ne s'est jamais soumise à la tyrannie, songeant aux longues années de souffrance et de malheur qui aboutirent à l'insurrection du Nord-Ouest, ne sente l'indignation gagner son cœur — non pas contre les malheureux qui, poussés à la folie et au désespoir par des années d'indifférence coupable, risquèrent enfin leur vie et leur liberté, risquèrent la perte de tout ce qui est cher à l'homme pour obtenir justice et ne l'obtinrent qu'alors — mais contre ceux qui, par leur incurie, ont été cause qu'un tel crime a entaché la réputation du pays.

Il y a encore plus que cela. L'histoire de cette insurrection révélerait au monde un drame plus sombre, que " Hamlet " de Shakespeare. Il existait une race d'hommes mi-sauvages, micivilisés, assez avancés en civilisation pour connaître la valeur de la propriété, pas assez pour défendre leur propriété contre les spéculateurs sans âme qui précèdent partout la civilisation. Parmi tous les membres de cette race, telle qu'elle existait alors en Canada, il n'y avait pas un homme qui eut reçu l'instruction, même la plus rudimentaire ; mais ils avaient entendu dire qu'un des leurs avait été plus favorisés qu'eux sous ce rapport et qu'il vivait alors à l'étranger. Si on le ramenait dans les territoires, ne réussirait-il pas à leur obtenir l'acte de simple justice qu'ils avaient été impuissants à obtenir par eux-mêmes ? Ils firent im appel à cet homme; mais, infortune plus grande que toutes leurs infortunes ! l'homme à qui ils en appelaient ainsi, pour être l'œil qui devait voir pour eux, l'esprit qui devait les guider, le bras qui devait les protéger, avait été frappé par la main de Dieu et était le plus dépourvu des qualités qu'on lui supposait.

En présence de ces faits, on pourra contester le jugement de mes compatriotes, mais on ne pourra mettre en doute leur sincérité. C'est une odieuse imputation que d'attaquer la pureté de leurs motifs, et si j'ai rappelé ces faits, ce n'est pas dans le but de récriminer, ce n'est pas dans le but de perpétuer le souvenir amer de ces mauvais jours, mais, du moment qu'on nous menace d'une guerre de race, du moment que mon honorable ami (M. CcCarthy) se dispose à demander à la population d'Ontario de s'unir, je veux au moins avoir franc jeu dans cette lutte. Je ne puis laisser passer, sans protester, une déclaration comme celle faite à Stayner, et je dois contribuer pour ma part au rétablissement de la vérité faussée. Je ne puis laisser entamer par des appréciations fausses, la bonne renommée de mes compatriotes et je ne puis laisser se propager sans contradiction, l'accusation que la population de Québec n'obéit pas à d'autre loi qu'à celle de son égoïsme. Nous avions le droit d'espérer que l'honorable député (M. McCarthj), en assumant l'attitude qu'il a prise, en inaugurant la nouvelle politique qui explique la conduite qu'il tient depuis quelque temps, serait mû par des motifs d'un ordre plus relevé et plus noble.

Je n'ignore pas que, parmi ceux qui partagent la manière de voir de l'honorable député, il y a encore un grand nombre qui en sont venus à la conclusion dont il s'est fait l'interprète, et à la conviction où ils sont que l'existence de deux nationalités distinctes au Canada est incompatible avec l'existence de la confédération. Je ne repousse pas l'objection ainsi formulée. Au contraire, je dis que c'est une question qui doit attirer la sérieuse attention de tous ceux qui ont à cœur l'avenir du pays, car personne ne peut se dissimuler que l'existence de deux nationalités distinctes doit nécessairement produire parfois, comme elle a produit dans le passé, des causes de conflit, et, partant, de danger. Mais il nous faut prendre les faits tels qu'ils sont et tels que nous pouvons les constater. Nous formons deux races distinctes, unies gêograph;quement sous la même allégeance politique, et séparées par de nombreux caractères ethniques. Le but apparent de l'honorable député — le mien assurément, celui de tous, j'en suis convaincu — est d'essayer de former une nation avec ces éléments opposés.

Voilà le problème que nous avons à envisager ; comment allonsnous le résoudre ? L'honorable député nous a donné sa méthode,

la méthode tory, et il a prouvé une fois de plus que les méthodes tories ne procèdent jamais des instincts nobles et élevés du cœur humain, de l'intelligence humaine, mais toujours de la crainte, du doute et de la défiance qui ont toujours rendu le parti tory, partout oii il a régné, suspect et cruel. L'honorable député, en jetant les yeux sur notre vaste pays, y a vu une population d'un million et demi (presque le tiers du chiffre de la population totale), d'habitants d'origine française attachés à leur langue, à leurs lois, à leurs institutions et à leur religion, attachés à tout ce qui caractérise leur individualité distincte. Si l'honorable député avait dit qu'il y a là une cause de conflit possible et que nous devons nous efforcer de trouver le moyen d'écarter ce conflit, je serais d'accord avec lui ; mais il n'a pas adopté cette manière de voir. Au contraire, il affirme imperturbablement que l'existence de deux races distinctes dans ce pays est incompatible avec l'existence de la confédération, et que, conséquemment, l'une des deux doit disparaître ; et j'ai cité les paroles dans lesquelles il en a appelé à ses partisans d'origine anglaise, leur disant de boucler leur armure et de voir à ce qu'il n'y ait qu'une nationalité sur ce continent.

A quoi tend la politique de M. McCarthy ? A un crime national. Il ne demande rien moins que les Canadiens-Français sentent le joug de la servitude peser sur leurs épaules, et qu'on les prive, soit par la législation, soit par la force, si cela est nécessaire, de tous les privilèges dont ils ont joui jusqu'ici- Si ce plan était exécuté, sur quoi reposerait la Confédération ? Je suis certain que M. McCarthy admet que l'orgueil de race, l'attachement aux traditions nationales et aux ancêtres sont de nobles sentiments; mais cela ne l'empêche pas de demander avec sang-froid qu'un million et demi de Canadiens, pour devenir de bons Canadiens à son point de vue, renoncent à tout ce qui leur est cher. Il voudrait que les bases de la Confédération reposent sur l'humiliation de toute une race. Malheur au parti qui adopterait des idées aussi dégradantes ! Qui ne voit pas que l'humiliation de toute une race ferait courir à la Confédération des dangers plus grands que tous ceux qu'elle a affrontés jusqu'à ce jour ?

J'approuve ce qu'a dit, il y a quelque temps, l'honorable député de Bruce-nord (M. McNeill), que le devoir qui s'impose à nous est d'édifier une nation sur ce continent, et d'établir un ordre de choses tel que tout citoyen de ce pays, quelle que soit son origine.

DE Slll WILFKID LAUlUEll 297

qu'il soit Anglais ou Français, éprouve sincèrement un sentiment de suprême fierté de s'appeler Canadien. j\lais je demanderai à l'honorable député — il m'est impossible de faire appel à son cœur, mais je puis en appeler à sa logique — s'il croit qu'en soumettant toute une partie de notre population à l'humiliation de renoncer à son origine et de répudier son histoire, on la rendrait fière de son pays ? Qui ne voit que si l'on force une partie de la population à détester les institutions sous lesquelles elle vit, ces institutions ne peuvent subsister ? L'hmniliation d'une race, d'une classe, d'une croyance, d'un individu ne saurait servir de base à la Confédération. Elle ne peut avoir qu'une base possible, celle qui consiste à donner la plus grande latitude, le plus complet essor à tous ces sentiments qu'on ne peut arracher du cœur de l'homme sans le rabaisser.

L'honorable député semble croire que tous les Canadiens devraient être fondus dans le même moule. Il est fier de sa race et il a tout lieu d'en être fier, mais il ne s'en suit pas que nous devrions tous être Canadiens-Anglais, que tous nous devrions aller nous fondre dans l'élément anglo-saxon. Assurément, personne ne respecte ou n'admire plus que moi la race anglo-saxonne ; je n'ai jamais dissimulé mes sentiments à cet égard ; mais nous, d'origine française, sommes satisfaits de ce que nous sommes et ne demandons rien de plus. Je revendique pour la race à laquelle j'appartiens le droit de dire que bien qu'elle ne soit peut-être pas douée des mêmes qualités que la race anglo-saxonne, elle est douée de qualités tout aussi grandes ; je revendique pour elle le droit de dire qu'elle est douée de qualités souveraines à certains égards ; je revendique pour elle le droit de dire qu'il n'y a pas aujourd'hui, sous le soleil, de race plus morale, plus honnête ou plus forte au point de vue intellectuel. Et si l'honorable député venait dans le Bas-Canada, j'aurais la fierté, j'aurais l'orgueil de le conduire dans l'une de ces anciennes paroisses des bords du Saint- Laurent ou de ses tributaires, et à lui montrer une population à laquelle, si préjugé qu'il soit, il ne pourrait s'empêcher d'appliquer les paroles du poète à l'adresse de ceux qui habitaient autrefois le bassin de Mines et les prairies de Grandpré :

" Men whose lives glidcd on like rivers that water the woodland, Darkened by shadows of earth, but reflecting an image of Heaven."

En cela, je ne revendique rien oui ne soit légitimement dû à mes compatriotes, et je dis : " Laissez les deux races vivre à côté l'une de l'autre, chacune avec ses traits caractéristiques ; elles n'en seront que plus rapidement unies dans une comjnunauté d'aspirations vers un but commun — celui de rester anglaises d'allégeance et canadiennes de sentiment". Mais si l'on tente d'arracher à l'une ce qui lui est cher et sacré, au lieu d'avoir la paix et l'harmonie, on n'aura que des discordes de plus en plus envenimées. Mon honorable ami le député de Norfolk-nord (M. Charlton) nous a dit, l'autre jour, qu'il est de l'intérêt des Canadiens-Français de devenir partie de la race anglo-saxonne, et, se mettant en frais de relater les exploits de cette grande race, en temps de guerre comme en temps de paix, il demandait presque permission aux Canadiens-Français et s'excusait auprès d'eux de se sentir fier des faits d'armes de la race anglaise sur les plaines d'Abraham, dans la baie de Traf algar, sur le champ de bataille de Waterloo. Mon honorable ami n'avait pas besoin de s'excuser ; ses sentiments sont tout à fait naturels pour ceux qui sentent courir dans leurs veines le même sang que lui, et ils ne sauraient être blessants pour personne. Mais moi, qui appartiens à la race défaite dans ces batailles, je ne demande pas de permission pour dire que je ne prétends en rien à cet héroïsme stoïque, si héroïsme il y a, qui fait qu'un homme peut contempler, même rétrospectivement, sans se sentir le cœur serré, la défaite de ceux de sa race, bien que, dans mon esprit, il soit évident que dans deux au moins de ces batailles — celle des plaines d'Abraham et celle de Waterloo — la victoire de l'Angleterre a été un triomphe pour la liberté. J'ai plus d'une fois, dans cette Chambre, dit à mes compatriotes de la province de Québec que le jour oui a vu le Canada séparé de la France n'a pas été un mauvais jour pour les descendants des Français dans ce pays, parce que, sous la domination anglaise, ils ont joui de plus de liberté qu'ils n'en pouvaient espérer sous le régime français, et qu'après tout la liberté est ce qu'il y a de plus précieux en ce monde.

Mais, tout en parlant ainsi, je ne cache pas à mes concitoyens d'origine anglaise qui, je l'espère, me comprendront, que même aujourd'hui, avec les opinions que j'ai, quand j'étudie notre histoire et que j'assiste aux péripéties du duel prolongé, opiniâtre, implacable auquel ont pris part l'Angleterre et la France pour la

possession de ce continent ; quand je retrace, page par page, le dénouement fatal, indécis d'abord, mais prenant gi-aduellement forme et devenant inévitable; quand je suis la brave armée de Montcalm, retraitant devant des forces supérieures en nombre, retraitant, même après la victoire, retraitant dans un cercle de jour en jour plus resserré ; quand, rendu à la dernière page, j'assiste au dernier combat oii le vaillant Montcalm, cet homme véritablement grand, a trouvé la mort dans sa première défaite, je nj cache pas à mes concitoyens d'origine anglaise que j'ai le cœur serré et que mon sang français se glace dans mes veines. Ne me parlez pas de vos théories purement utilitaires! les hommes ne sont pas des automates. Ce n'est pas en foulant aux pieds les sentiments les plus intimes de l'âme que vous atteindrez votre b'it, si tel est le but que vous poursuivez.

Et cependant, c'est au nom de l'allégeance anglaise, c'est dans le but apparent d'assurer l'avenir de ce pays, que cette nouvelle politique est inaugurée, — cette politique prétendue anglaise, qui est aux antipodes de la politique toujours suivie par les autorités anglaises sur ce continent. Ce pays n'était passé que denuis quelques années sous la domination anglaise, quand se produisit, entre l'Angleterre et ses colonies américaines, le grand conflit qui s'est terminé par la séparation de ces colonies de la mère-patrie. L'Angleterre comprit que pour garder prise sur ce continent, il lui fallait gagner l'affection de ses nouveaux sujets, puisqu'elle venait de perdre l'allégeance de ceux qui tenaient à elle par les liens du sang, et qu'à moins de faire de justes concessions, elle n'y réussirait pas. Dans un esprit de justice et de générosité, elle fit les concessions nécessaires pour atteindre son but. A ses nouveaux sujets, elle laissa leurs lois, leur langue et leur religion, bien qu'à cette époque cette religion même fût soumise à plusieurs incapacités en Angleterre.

L'auteur du bill ignore-t-il ce nue tout le monde sait, que ce sont ces concessions opportunes qui ont conservé cette colonie à l'Angleterre ? Ignore-t-il que si les nouveaux sujets de l'Angleterre s'étaient ralliés aux armées envoyées par le Congrès pour forcer les Canadiens à prendre part au mouvement insurrectionnel, le résultat aurait été pour le Canada le même que pour les colonies insurgées, la séparation définitive ? Et l'honorable député devrait savoir que, bien que le marquis de Lafayette et le

comte d'Estaings eussent envoyé leurs émissaires agiter l'ancien drapeau de la France devant ses anciens sujets, ces derniers restèrent fidèles à leur allégeance et ise battirent sous le drapeau anglais autour des murs de Québec, avec le même courage qu'ils avaient déployé contre ce drapeau seize ans seulement auparavant-

Supposons que l'honorable député eût vécu à cette époque et eût eu voix au chapitre dans le conseil du roi, quel avis eût-il donné ? Eût-il dit : " 'Ne laissez pas ces hommes parler leur langue ; ne leur accordez pas de privilèges ? " S'il eût parlé ainsi et qu'on eût suivi son avis, ce pays ne serait pas anglais comme il l'est aujourd'hui. J'ai dit et je répète que les Canadiens-Français, ayant réclamé et obtenu de l'Angleterre les privilèges des sujets anglais, feraient preuve de la plus noire ingratitude s'ils repoussaient aujourd'hui les obligations que leur impose ce titre de citoyen anglais ; mais je dis aussi à l'honorable député que ce serait un acte d'ingratitude, de lâcheté, un acte dénué de générosité que d'enlever aujourd'hui ou de tenter d'enlever aux Canadiens-Français les concessions qui leur ont été faites pour gagner leur affection et obtenir leur appui à l'heure où l'Angleterre courait un danger.

L'honorable député de Norfolk-nord (M. Charlton) a dit, l'autre soir, qu'il avait des doutes sur la oues ion de savoir si 1^. loyauté des Canadiens-Français, dans cette circonstance, a été absolument pure et sans alliage; qu'il ava-t des doutes sur la question de savoir si, au lieu d'avoir été loyaux, ils n'avaient pas seulement 6U en vue leur langue, leurs lois, leurs institutions et leur religion. Je ne comprends pas les doutes de l'honorable député. Pour moi, je n'en ai aucun. Je suis absolument certain que ce sont là les motifs qui ont engagé mes compatriotes à rester loyaux. Ils avaient à choisir entre la conduite de la Couronne anglaise et celle du Congrès de Philadelphie. La Couronne anglaise venait de leur accorder l'acte de 1774 qui leur garantissait tout ce qui leur était cher — leur langue, leurs lois et leur religion — et ils avaient à choisir entre cet Acte et l'Acte du Congrès de Philadelphie, qui restera éternellement comme une tache sur ime noble page de l'histoire américaine. L'honorable député a prouvé que dans la proclamation que le Congrès de Philadelphie adressait au peuple anglais, se trouvait la déclaration que cette concession constituait précisément l'un des griefs des colonies. Voilà quels sont les motifs qui ont engagé mes compatriotes à prendre l'attitude qu'ils ont prise.

DE SIR ^YILFKII) LAI'UIEK 301

L'honorable député trouverait-il à redire à ce qu'ils se soient laissés guider par ces motifs ? Comme l'a dit M. Lincoln, en 18G2, dans la période la plus sombre de la guerre : les nègres eux-mêmes agissent en vertu de motifs. J'aimerais à savoir ce que mon honorable ami peut objecter à cela. Comment comprendil la loyauté ? La loyauté ne consiste-t-elle qu'à baiser la main de celui qui mord ? Est-elle méritoire quand elle est sorvile et rampante ? Non ; la loyauté est méritoire quand elle procède de faveurs accordées et de justice rendue. Et voilà quelle a été la tr^idition invariable de la race à laquelle mon honorable ami a l'honneur d'appartenir, et dont il est fier à juste titre.

Mais il s'est trouvé avant aujourd'hui des honmies ayant la mémoire courte et le sens de la gratitude borné. Dans le premier parlement qui a siégé en 1791, en vertu de la constitution qin avait été concédée à ce moment, se trouvaient des hommes comme l'honorable député de Simcoe-nord (M. McCarthy) et le député de Norfolk-nord (M. Charlton), qui voulaient abolir l'usage de la langue française dans les délibérations législatives. Leur tentative éxîhoua, grâce, en gi'ande partie, aux efforts d'un homme qui pouvait parler avec autorité sur cette question. Cet homme était Joseph Papineau, l'illustre père d'im fils plus illustre encore et dont toute la vie a été la répudiation de la doctrine préconisée ici depuis quatre jours. Il a été l'exemple vivant du fait qu'un homme peut parler la langue de ses ancêtres, et rester cependant sujet dévoué de la Couronne anglaise.

A l'époque où Arnold et Montgomery envahirent le Canada, lord Howe, qui commandait les troupes anglaises dans les colonies insurgées, avaient envoyé des dépêches à sir Guy Carleton, qui commandait les troupes du roi au Canada. Les dépêches étaient arrivées à Montréal. Sir Guy Carleton avait dû retraiter sur Québec, fuyant devant l'armée de Montgomery, et il était occupé à mettre cette ville en état de résister aux envahisseurs. Les dépêches ne pouvaient être portées plus loin que Montréal qu'au risque de beaucoup de ]:)érils et de fatigues ; mais deux jeunes gens entreprirent de les porter. Joseph Papineau, alors jeune homme de 25 ans, était l'un des deux qui s'offrirent 7)0ur ce service. Le pays, peu habité, était occupé par l'ennemi ; il y avait de grandes rivières à traverser, sans ponts, et c'était à l'automne. M. Papineau et son ami firent tout le trajet à pied.

Us arrivèrent à Québec et remirent leurs dépêches. Que firent-ils encore ? Ils s'enrôlèrent comme volontaires et coopérèrent à la défense de Québec, jusqu'à ce que l'ennemi fût repoussé du sol canadien. Quelques années plus tard, en 1791, M. Papineau fut élu député à Montréal, et quand l'on tenta d'exclure la langue française de la législature de Québec, M. Papineau pouvait parler avec autorité, et il demanda :

" Est-ce simplement parce que le Canada forme partie de l'empire anglais, qu'il faut dépouiller de leurs droits naturels des (Canadiens qui ne parlent pas la langue en usage sur les bords de ila Tamise ? "

Les services récents de M. Papineau, sa fidélité à la cause compromise étaient de nature à convaincre les députés anglais que ses arguments étaient appuyés sur la raison et sur un esprit de générosité ; et j'estime que ses paroles, même après de si longues années d'intervalle, devraient trouver de l'écho dans cette Chambre.

L'honorable député de Simcoe nous a dit que lord Durham, dans son fameux rapport, avait conseillé l'abolition de la langue française dans la législature du Canada. C'est parfaitement vrai, et l'on donna suite à sa manière de voir dans l'acte impérial de 1840, mais cinq ans ne s'étaient pas écoulés, que la législature du Canada décidait à l'unanimité, sans distinction de nuances d'opinion, d'adresser au gouvernement impérial une pétition à l'effet de demander l'abrogation de l'odieux article qui fut en effet abrogé. L'union du Haut et du Bas-Canada venait d'être consommée et, sous la direction de M. Baldwin, \\n esprit supérieur, l'on comprit bientôt que, pour qu'elle pût servir au bien général du pays, il fallait protéger toutes les races en leur garantissant ce qui leur était cher.

Cet acte de la législature a été, cependant, l'objet des critiques de l'honorable député de Simcoe (M. McCarthy). Il n'y a vu rien de grand, de généreux, de digne d'un homme d'Etat. Au contraire, il le caractérise comme une lâche concession des politiciens pour capter le vote français. Je ne serais pas juste envers l'honorable député si je ne citais ici ses propres paroles. Voici ce qu'il a dit :

" Le parlement de 1840 fit tout ce qui dépendit de lui pour

réparer le mal fait en 1774 ; mais, messieurs, peu Je temps après, nos politiciens défirent toute son œuvre ".

Qu'on remarque le suprême dédain contenu dans ces mots " nos politiciens ". L'honorable député a touché à une corde sensible en parlant des " politiciens " ; il a été pendant un temps un politicien, bien qu'il ait infoitné son auditoire qu'il n'appartenait plus à cette classe.

M. MILLS (Bothwell) : C'est un homme d'Etat.

M. LAUEIER : L'hon. député est trop modeste pour avoir dit cela, mais il a laissé entendre que les grands politiques de nos jours devaient s'efforcer de réparer le grand tort fait à ce pays^ pour des motifs aussi vils, par des petits politiciens comme M. Bakhvin, M. Lafontaine, sir Allen MacNab et M. Morin. L'honorable député s'est dit fier de parler de lord Durham comme du plus libéral des libéraux. Il est vrai que lord Durham était libéral, mais je vais montrer que, tout en étant ami de la liberté, et l'un des politiques les plus avancés de son temps, il ne connaissait pas la force des institutions libres, et que, si gTand que fût son esprit, il n'était pas un politique clairvoyant, ni même un vrai libéral comme notre Robert Baldwin. Mon honorable ami a rappelé, l'autre jour, les fameuses paroles par lesquelles lord Durham, dans un langage pittoresque, a représenté l'état du Bas-Canada, dans l'été de 1838. Il s'attendait, dit-il à trouver ici un conflit entre un gouvernement et un peuple, mais il avait trouvé deux peuples en guerre au sein du même pays : il avait trouvé une lutte, non de principes, mais de races. Ces paroles sont parfaitement vraies. On ne peut douter aujourd'hui que le mouvement qui s'est terminé par la rébellion de 1837-38, dans le Bas-Canada, n'ait dégénéré en une guerre de races, lorsqu'il prit ce caractère aigu.

Mon honorable ami ne nous a pas dit ce qui avait causé cette guerre de races, mais lord Durham nous l'a dit, et mon honorable ami aurait pu citer ses paroles. La cause fut la lutte entre l'assemblée législative et un gouvernement irresponsable. Pendant près de cinquante ans, l'assemblée législative vota des lois jugées essentielles, absolument essentielles au bien-être du pays, et même à l'existence de l'assemblée législative elle-même, comme corps ; et chaque fois que ces lois furent votées, elles furent foulées aux

pieds par uu gouvernement irresponsable. L'assemblée était entièrement française, l'exécutif était presque entièrement anglais, et ses membres étaient recrutés par le bureau colonial, parmi ses créatures. Comme on pouvait s'y attendre dans un cas semblable, toute la populaiton française prit parti pour l'assemblée, et presque toute la population anglaise se rangea du côté de l'exécutif. Un très petit nombre, probablement, se demandèrent sérieusement qui avait raison ou qui avait tort ; mais si vous voulez savoir qui, en somme, avait raison dans cette dispute, je ne saurais mieux faire que de citer le témoignage de lord Durham même, tel que consigné dans son rapport. Voici ce qu'il a dit :

"Par conséquent, depuis le commencement jusqu'à la fin des discordes qui ont marqué toute l'histoire parlementaire du Bas- Canada, je regarde la conduite de l'assemblée comme une lutte continuelle avec l'exécutif, dans le but d'obtenir les pouvoirs inhérents à un corps représentatif par la nature même du gouvernement représentatif. "

Voici donc l'aveu que, s'il j eut une rébellion, les Canadiens- Français d'alors y furent poussés par la conduite du pouvoir exécutif, qui avait refusé d'accorder à l'assemblée législative les pouvoirs inhérents à un corps législatif. Cependant, en dépit de cette opinion, lord Durham dit que l'on ne pouvait se fier à la loyauté des Canadiens-Français, et qu'à l'avenir, le Bas-Canada devait être gouverné par une population anglaise; et la méthode qu'il suggéra fut l'union des deux Canadas, avec la condition que la population anglaise aurait dans la chambre une forte majorité de représentants. La raison qu'il donna, pour arriver à cette conclusion, fut formulée en termes très énergiques. La voici :

" Jamais la présente génération de Canadiens-Français ne se soumettra désormais loyalement à un gouvernement anglais.

J'ai déjà dit que lord Durham ne connaissait pas toute la force des institutions libres du régime représentatif, et que notre Baldwin était un plus grand homme d'Etat, sous ce rapport, que lord Durham. Celui-ci ne s'était pas imaginé, il n'avait pas songé que si l'on donnait aux Canadiens-Français tous leurs privilèges, ils deviendraient immédiatement de loyaux sujets, qu'ils

DE SIK WlLFKIl) LAURIER 305

n'auraient pas besoin d'être gouvernés par une majorité anglaise, que la division ne se ferait pas au point de vue des races, mais au point de vue plus large qui pousse les hommes à marcher en avant, ou à s'attacher au passé. M. Baldwin comprit cela, et il fut le premier à suggérer que l'on rendît aux Canadiens-Français l'usage de leur langue, et qu'ils fussent désormais traités comme les égaux de leurs concitoyens d'origine anglaise. Cette politique était d'un véritable homme d'Etat, et la législature l'adopta à l'unanimité ; et, je demanderai, en présence de ce qui s'est passé ensuite, quel était le plus grand politique, de lord Durham ou de M. Bakhvin ? Lord Durham affirmait que la génération des Canadiens-Français d'alors ne se soumettrait jamais à un gouvernement anglais. A cette même époque, vivait un jeune homme exilé de son pays natal, parce qu'il avait, quelque mois auparavant, été rebelle et avait pris les armes, et que le gouvernement anglais avait mis sa tête à prix. Il n'y a pas de doute que, s'il avait été pris, il aurait subi le sort de ceux qui périrent sur l'échafaud pour avoir trop aimé leur pays. Sous le régime politique inauguré en 1845, ce jeune homme devint membre du parlement et chef du parti conservateur, et il mourut baronnet du royaume. Cela, M. l'Orateur, eut lieu malgré ce qu'écrivit lord Durham en 1838, lorsqu'il déclara que jamais cette génération de Canadiens-Français ne se soumettrait loyalement au gouvernement anglais. Maintenant, mon honorable ami le député de Simcoe nous demande d'abandonner cette politique. Va-t-on nous dire, aujourd'hui, ou quelqu'un croira-t-il que la politique inaugurée nar M. Baldwin n'a pas fait le Canada ce qu'il est ? Y a-t-il de nos ijours un homme, surtout s'il appartient au parti libéral, qui voudrait aujourd'hui mettre de côté la politique inaugurée par son chef, il y a quarante ans ? Il n'est personne en ce pays qui ne doive être fier aujourd'hui de la politique sage et éclairée qui fut inaugurée en cette occasion. Je n'ignore pas, ni ne veux amoindrir le danger que présente pour le Canada la dualité de langage et de race. Mais le fait existe, et -tout ostracisme quelconque, au lieu de faire disparaître le danger, aurait simplement pour efi^et de l'accroître, en forçant une partie de notre population à haïr les institutions sous lesquelles elle vit — l'augmenterait, parce qu'il mettrait une partie de notre populaiton en conflit avec la majorité, qui abuserait ainsi de la force brutale du nombre.

L'honorable député doit comprendre, il me semble, que la politique qu'il prône est faible et inférieure. Toute politique qui ne s'adresse pas aux meilleurs instincts de toutes les classes, de toutes les croyances et de toutes les races est marquée du sceau de l'infériorité. Le Canadien-Français qui exhorte ses compatriotes à se tenir isolés des autres nationalités; l' Anglo-Canadien qui, comme mon honorable ami, exhorte/ ses compatriotes à ne tenir compte que de leurs seuls intérêts, peut gagner les applaudissements de ceux à qui il s'adresse, mais l'histoire impartiale déclarera leur œuvre aussi vicieuse dans sa conception, que pernicieuse et mauvaise dans sa tendance. ÎTous formons ici, ou nous voulons former une nation composée des éléments les plus hétérogènes — protestants et catholiques, Anglais, Français, Allemands, Irlandais, Ecossais, — chacun, qu'on ne l'oublie pas, avec ses traditions, avec ses préjugés. Dans chacun de ces éléments opposés, cependant, il y a un point commun de patriotisme, et la seule véritable politique est celle qui domine ce patriotisme commun, et porte tous ces éléments vers un même but et des aspirations communes.

On me demandera peut-être quel sera alors l'avenir du Canada. La destinée du Canada est d'être anglais. Je ne partage pas les rêves ou les illusions du petit nombre de mes concitoyens d'origine française, qui nous parlent de former une nation française sur les bords du Saint-Laurent ; et si mon honorable ami le député de Simcoe était ici, je lui dirais que ces rêves n'ont pas besoin de troubler son sommeil. Ceux qui nourrissent ces illusions sont en très petit nombre ; on pourrait les compter sur les doigts de la main et, à ma connaissance, il n'y a qu'un seul journal qui leur ait jamais donné cours. Cependant, si je dis que ce pays sera nécessairement anglais, il ne s'en suit aucunement qu'il ne doive y avoir qu'une seule langue — la langue anglaise — parlée dans ce pays. Je prétends être aussi loyal que l'honorable député, aux institutions du Canada ; je suis fils d'une Canadienne-Française, et je déclare que je suis aussi attaché à la langue que j'ai apprise sur ses genoux, que je le suis à la vie qu'elle m'a donnée. Et sur ce terrain, j'en appelle à tout citoyen d'origine anglaise, à tout membre de cette race chez laquelle les affections domestiques sont si fortes ; et tous me répondront, je le sais, que s'ils étaient dans notre position, ils feraient comme nous.

Mais l'honorable député va revenir aux arguments froid? et

DE SIR WILFIUD LAUIIIER 307

durs, qu'après tout une dualité de race amènera des froissements, et que ces froissements produiront un danger. Mais oîi est le remède? Je dis à l'honorable député qu'il ne se trouve pas dans l'ostracisme, ni dans des moyens durs ou cruels. Mon honorable ami de Bruce-nord (M. MciS^eil) qui, de même qu'un grand nombre d'autres braves gens, prêche mieux qu'il ne pratique, nous a indiqué, l'autre jour, le vrai remède. Celui-ci, a-t-il dit. Se trouve dans la tolérance et le respect mutuels. Je suis entièrement de l'avis de l'honorable député de Bruce-nord. Mais il a ajouté, dans son discours, que la tolérance ne devrait pas être toute du même côté. Est-elle toute du même côté ? Ce dont il se plaint, c'est de quelques expressions, très imprudentes, je l'admets, tombées des lèvres de quelques orateurs dans la chaleur du débat. Mais je suis passablement certain que, lorsque ces expressions sont examinées de près et expliquées, elles n'ont pas la signification qu'on leur donne. Les journaux d'Ontario ont été remplis, depuis un an, de citations de certaines paroles prononcées par mon honorable ami, le député de Bellechasse (M. Amyot) lors de la célébration de la Saint-Jean-Baptiste, l'année dernière ; et quand, il y a quelques jours, il a expliqué ces paroles il l'a fait d'une manière si complète, que mon honorable ami le député de Bruce-nord voulait immédiatement l'admettre dans la ligue de la fédération impériale. Si toutes les autres expressions étaient examinées de cette manière, je ne serais pas surpris que mon honorable ami voulût faire entrer M. Mercier lui-même dans la ligue de la fédération impériale. Voilà ce que, d'après lui, ses compatriotes et mes compatriotes d'origine anglaise ont à endurer.

Mais les Canadiens-Français ont aussi quelque chose à endurer, et je vais lui dire ce que nous avons à endurer. Ce que nous ne voulons pas, c'est l'intervention de certains hommes d'Ontario dans notre politique provinciale ; ce que je n'aime pas, ce sont les doléances d'hommes trop zélés et trop compatissants d'Ontario sur le sort des pauvres Canadiens-Français opprimés. Tout récemment encore, mon honorable ami le député de î^or folk-nord, s'est plaint que la province de Québec ne fît pas de progrès, et il a cité comme exemple le fait que, dans cette province, nous avons encore l'impôt de la dîme, puis il a ajouté que, s'il y avait dans Québec un véritable parti libéral, il s'attaquerait à un semblable abus, n y a, chez nous, un parti libéral, qui n'est pas parfait.

je l'admets, mais qui a livré d'aussi nobles combats qu'aucun autre parti dans le pays. Mais avant de lui dire pourquoi les libéraux ne touchent pas à l'impôt de la dîme, je lui rappellerai qu'il y a, en Angleterre, un parti libéral, dont n'importe quel homme devrait être fier, un parti dirigé aujourd'hui par l'un des plus grands hommes que l'Angleterre ait jamais produits ou qu'aucun pays ait jamais produits — M- Gladstone. Mon honorable ami sait-il aussi qu'il y a, en Angleterre, l'impôt de la dîme tout comme dans le Bas-Canada — non pas tout à fait semblable, parce que l'impôt de la dîme en Angleterre est beaucoup plus dur et beaucoup plus injuste que celui qui existe dans le Bas-Canada. L'impôt de la dîme dans le Bas-Canada n'affecte que les catholiques romains, mais en Angleterre, l'impôt de la dîme affecte chaque homme, qu'il soit membre de l'église d'Angleterre ou d'une autre église. Et, cependant, jamais, jusqu'à ce jour, le parti libéral n'a touché à ce système, ni essayé d'induire le peuple anglais à l'abolir. Pourquoi ? Parce que la grande majorité du peuple anglais ne voudrait pas s'en défaire. Et, pour la même raison, le parti libéral n'a jamais touché à cet impôt ici, parce que la population de Québec en est satisfaite. Mon honorable ami a lu quelque part que les populations sont opprimées par l'impôt de la dîme, qu'elles sont forcées d'abandonner leurs terres, parce que l'oppression est telle qu'elles ne peuvent payer la dîme. Le fait est que les habitants de la province de Québec donnent volontairement aujourd'hui à l'Eglise le double de ce qu'ils sont tenus de lui donner en loi. Je déclare, au nom du parti libéral de Québec, dont je suis un humble membre, que ce parti n'attaquera jamais ce système, aussi longtemps que la population de la province en sera satisfaite.

Je dirai à l'honorable député de Simcoe-nord (M. McCarthy), que si nous pouvions faire un pacte, Anglais et Canadiens-Français, par lequel nous nous engagerions à nous mêler chacun de nos affaires et à ne pas nous immiscer dans celles des autres, nous nous arrangerions assez bien, non seulement assez bien, mais très bien. L'honorable député de Simcoe-nord (]\[. McCarthy) dira peut-être que si l'on doit unir les deux races, simplement par l'influence morale et la persuation, l'union peut être éloignée. Cette objection a de la force, parce qu'il y a dans la province de Québec, comme dans celle d'Ontario, des hommes extrêmes qui ne

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veulent pas se laisser guider par la raison, ni par des considérations généreuses. Les hommes extrêmes de Québec parlent aujourd'hui de former une nation française sur les bords du Saint-Laurent, et les extrémistes d'Ontario parlent de chasser les Canadiens- Français à la pointe de la bayonnette.

Quand les deux races, qui composent la nation, seront plus intimement unies et qu'elles se connaîtront mieux l'une l'autre, les conflits de race seront aussi rares ici qu'ils le sont en Suisse, après des siècles d'union politique. Si l'honorable député de Simcoe-nord était présent, il s'écrierait, peut-être : Cet état de choses doit-il toujours durer ? Ne viendra-t-il pas un jour oîi nous no parlerons, ici, que la langue anglaise ? Je répondrais à mon honorable ami que je ne m'inquiète pas de ce qui peut arriver dans un avenir obscur et éloigné. La seule chose dont je m'occupe en ce moment, c'est de conserver la paix et l'harmonie dans ce pays, et de ne pas mettre cette paix et cette harmonie en péril, sous le vain prétexte de préserver l'avenir des querelles et des luttes.

J'éprouve un vif plaisir à dire à l'honorable député — et je regrette qu'il ne soit pas présent — que, d'après moi, la langue anglaise est aujourd'hui, et sera pendant plusieurs générations, peut-être durant plusieurs siècles, la langue dominante de l'univers.

Tant que le centre de la civilisation fut sur les bords de la Méditerranée, trois langues dominèrent successivement ; le grec, le latin et le français. A la fin du dix-septième siècle, la langue française fut indubitablement la langue dominante des pa^vs civilisés. Elle est encore la langue de la diplomatie, le moyen de communication pour l'échange international des conceptions les plus élevées de l'intelligence humaine, mais elle n'est plus la langue du plus grand nombre. Ce privilège appartient maintenant à la langue anglaise. Cette révolution s'est accomplie par le développement étonnant de la race anglo-saxonne, durant les dixhuitième et dix-neuvième siècles. Cette race a répandu sa langue partout où elle a émigré, dans le monde entier, et, aujourd'hui, elle est parlée par plus de 100,000,000 d'habitants dispersés dans l'Europe, l'Afrique, l'Asie et dans les îles et les continents de l'Océan Pacifique.

M. l'Orateur, le seul fait que la langue anglaise est la langue

dominante de ce continent de l'Amérique, oblige les Canadiens- Français à apprendre et parler l'anglais, tout en conservant leur propre langue. Rien de plus juste, de plus sage que les paroles prononcées dernièrement par le député d'Ottawa (M. Robillard). Le père canadien-français qui, aujourd'hui, ne fait pas apprendre l'anglais à son fils, ne rend pas justice à son enfant, car il le force à rester en arrière dans la lutte pour l'existence.

Je dirai plus : il est d'une nécessité absolue pour nous, Canadiens-Français, d'apprendre l'anglais, mais — il ne m'appartient pas de donner des conseils à qui que ce soit — si j'avais im conseil à donner à mes amis anglo-canadiens, je leur dirais qu'ils feraient bien d'apprendre aussi le français. Les Anglais sont une race fière, mais les Romains étaient aussi une race fière, et, après qu'ils eurent conquis l'univers, un Romain avouait que l'instruction de son fils n'était pas complète, s'il ne savait pas le grec aussi bien que le latin.

Mon honorable ami, le député de Simcoe-nord (M. McCarthy), n'accepterait peut-être pas cet exemple pour lui ou le peuple de ce pays, car le but de mon honorable ami n'est pas seulement d'abolir l'usage de la langue française dans les territoires du îTord- Ouest et de toute chambre législative, mais son but est d'empêcher renseignement du français dans les écoles de la province d'Ontario.

Il y a aujourd'hui dans les cantons éloignés et les nouveaux établissements de la province d'Ontario, des écoles où les colons français essaient à faire apprendre à leurs enfants la langue de leurs ancêtres. L'œil perçant de mon honorable ami a découvert cela. L'oeil de l'aigle ne peut pas résister au soleil, mais celui d^ mon honorable ami ne peut pas résister à cette petite lueur.

Il y a quelques jours, il a parlé dans une assemblée tenue dans cette ville, la capitale du Canada, et, à laquelle, la résolution suivante a été adoptée :

" Et cette assemblée profite de cette occasion pour exprimer l'opinion que l'usage de la langue française, dans notre province, comme langue enseignée dans les écoles publiques, devrait être aboli et prohibé pour toujours, et que des mesures énergiques, pour obtenir ce résultat, seraient satisfaisantes pour le peuple d'Ontario. "

L'honorable député a parlé à l'appui de cette résolution, et il en a approuvé toute la teneur. Voici ses paroles :

" En même temps, comme citoyen d'Ontario et du Canada, je partante sincèrement l'opinion que l'assemblée vient d'exprimer, que nous devrions de suite, et pour toujours, empêcher que nos enfants, soit Français, Canadiens ou Anglais, apprennent une autre langue que la langue du pays que nous habitons. "

Sont-ce là les visées de mon honorable ami ? Nous savions qu'il était partisan de la restriction, mais non jusqu'à ce point ; nous savions qu'il favorisait la restriction dans le commerce, mais il favorise aussi la restriction dans l'instruction.

Si, dans cette circonstance, l'honorable député avait dit au peuple d'Ontario qu'il devait exiger que l'anglais fût enseigné dans toutes leurs écoles, je l'aurais approuvé de bon cœur. Mais cela ne suffit pas ; non seulement l'anglais doit être enseigné, mais il s'oppose à ce qu'une autre langue soit enseignée dans les écoles d'Ontario. Comment peut-il se faire qu'un honorable citoyen possédant les talents, les connaissances et l'habileté de mon honorable ami, s'abaisse à ce point ?

Il est bas, il est vil, il est méprisable de prétendre que le peuple d'Ontario, quelles que soient sa croyance et son origine, n'aura pas le droit d'enseigner, s'il le désire, une seconde langue à ses enfants. Ordinairement, les hommes ne sont pas cruels de gaieté de cœur ; généralement, les hommes ne se dégradent pas volontairement. Et quelle est la raison qui a poussé mon honorable ami à parler ainsi ? La raison, c'est que les tories de la trempe de mon honorable ami ne peuvent pas parvenir à croire aux meilleurs sentiments du cœur humain ; ils ne peuvent pas se dépouiller de l'idée fausse que, s'ils traitent leurs adversaires avec générosité ou justice, ces derniers abuseront du privilège.

Ils ne peuvent pas se dépouiller de l'idée fausse que, s'il est permis aux Canadiens-Français de conserver leur langue et leurs usages comme race, ils deviendront traîtres comme race. Ils veulent rendre ce pays anglais, de la même manière qu'ils ont essayé de rendre l'Irlande anglaise.

Durant les derniers sept cents ans, les hommes d'Etat anglais ont essayé de rendre l'Irlande anglaise, non par la justice, non par la générosité, non par des appels aux meilleurs sentiments du

cœur généreux de ce peuple, mais par toute espèce de moyens de violence et de cruauté. Ils ont proscrit sa religion, ils ont tué son agriculture, détruit son commerce, et ils ont fait tout ce qu'il était possible de faire pour avilir le pays et le peuple, mais avec quels résultats ? Avec le résultat que l'Irlande est devenue une source d'inquiétude pour l'Angleterre; avec le résultat que le cœur du peuple irlandais est rempli de colère contre l'Angleterre.

M. Gladstone a plus fait, en cinq ans, pour rendre l'Irlande anglaise, que n'ont fait les hommes d'Etat anglais durant sept siècles. Puis-je faire voir les différents résultats qui peuvent se produire, sur les sentiments d'un peuple sensible, au moyen d'un traitement généreux ? Permettez-moi de citer un discours prononcé, l'année dernière, par M. John Dillon, député de Tiperaray.

C'était à l'occasion d'une ovation faite à M. Dillon à sa sortie de prison, où il avait purgé une condamnation en vertu de la loi odieuse de coercition. Je cite ce discours, pour servir d'enseignement à l'honorable député de Simcoe-nord (M. McCarthy) et à ceux qui l'approuvent en cette chambre.

" Mais, a dit M. Dillon, il n'est pas impossible de ne pas me rendre à l'évidence des faits qui s'imposent à mon esprit, relativement au changement prodigieux qui s'est opéré dans les esprits de la masse du peuple de l'Angleterre ; et, ne l'oublions pas, je crois qu'il n'est pas sage de montrer de l'impatience, car la liberté de l'Irlande ne peut pas venir en un jour. Je ne vois pas qu'il y ait raison de s'impatienter, mais il y a plutôt raison d'espérer et de se réjouir. Sortant d'un lieu, où l'on m'a enfermé avec l'intention de m' avilir et de m'insulter, mais aussi honorable que je l'étais avant, je ne vois dans mon âme aucune trace d'aigreur •contre le peuple de l'Angleterre. Je me rappelle le jour où la puissance et le nom de l'Anglais soulevaient la haine dans mon cœur. Je puis avoir été touché par les preuves de bonté sans nombre que j'ai reçues de la part des Anglais ; mais, le sentiment est maintenant tout autre et rien ne peut me faire regretter le changement qui s'opère-"

Ces dernières paroles réjouiront, j'en suis certain, les amis de l'Irlande et les amis de l'Angleterre. Mais, quelle terrible signification ces paroles ne comportent-elles pas ? On sait que M. Dillon est un homme d'un caractère noble et sans tache. On

ne peut pas s'attendre de sa part à des paroles blessantes, et, cependant, il nous dit qu'il fut un temps où le nom seul de l'Angleterre lui était odieux.

Que ces paroles sont terribles ! Elles sont l'expression de l'amertume accumulée durant des siècles et des siècles de persécutions, chez les «générations qui se sont succédé en Irlande. Mais, voyez le chano-ement. Moins de cinq années de tentatives généreuses faites par un grand parti, dans le but de rendre justice à l'Irlande, de lui donner la liberté et les lois auxquelles elle a droit, ont accompli des résultats merveilleux, et changé les dispositions du peuple de l'Irlande.

Ces cinq années de tentatives généreuses pour rendre justice à l'Irlande ont fait disparaître les sentiments d'amertume et les ont remplacé par des sentiments d'affection pour un pays dont le seul nom était odieux, il y a quelques années, à tous les Irlandais.

Quel triomphe pour la cause de l'Irlande ! Quel triomphe pour ceux qui, dans cette chambre, ont dit aux Anglais que, s'ils traitaient les Irlandais généreusement, ils obtiendraient les mêmes résultats en Irlande que dans notre pays ! Quelle preuve, aussi, que le meilleur moyen de rendre un peuple fidèle à son allégeance, est de le traiter avec justice et générosité ; et quel blâme pour tous ceux (y compris mon honorable ami le député de Simcoenord) qui croient que le seul moyen de rendre un peuple loyal, est de fouler aux pieds ce qu'il a de cher et de sacré !

M. l'Orateur, je viens de parler du " Home Rule ". Le " Home Rule ", pour nous, c'est l'autonomie provinciale, et j'espère que ce principe d'autonomie provinciale nous donnera, un jour, la solution de la difficulté dont nous nous occupons en ce moment.

Ce qui est répréhensible dans ce bill^ ainsi qu'on l'a souvent répété, n'en est pas l'objet lui-même, qui n'est, après tout, qu'une question locale à quelques exceptions près, mais ce sont les tendances du bill et les principes qui y sont contenus, car nous savons que ce n'est qu'un premier pas destiné à être suivi de plusieurs autres.

Voilà, aujourd'hui, quatre jours que ce débat est commencé, et j'ai à reprocher au gouvernement de ne pas avoir encore fait connaître sa politique sur cotte question. Depuis quelque temps, le gouvernement ue remplit pas son devoir envers la Chambre. Il peut nous aider dans des questions de détails, de procédure, mais

quand surgit une question de principe, il refuse de remplir le devoir dont il est responsable envers cette Chambre.

L'honorable ministre des travaux publics a dernièrement prononcé un discours. Il nous a dit qu'il était opposé au bill, mais il n'a pas affirmé un principe qui pourrait s'appliquer à la situation.

Nous avons, devant nous, trois propositions ; le bill lui-même, l'amendement soumis par mon honorable ami, le député d'Assiniboïa (M. Davin), et l'amendement soumis par mon honorable ami, le député de Berthier (M. Beausoleil). Je suis libre d'en parler, mais je dois dire que je n'exprime que mon opinion personnelle. Je ne parle pas, ici, conmie le chef d'un parti — j'exprime ma propre opinion, et rien de plus.

Je dois dire que, suivant moi, l'amendement de l'honorable député d'Assiniboïa (M. Davin), est prématuré. Il tend à donner au peuple du N'ord-Ouest, qui est encore en tutelle, un pouvoir plénier sur une question. JSTous ne sommes pas disposés à accorder au peuple du !N"ord-Ouest une autonomie absolue. Nous ne pouvons pas croire qu'ime population qui, en 1885, comptait 30,000 âmes — la population d'une petite ville, dispersée dans ces vastes territoires où l'on peut fonder des empires — puisse jouir de tous les pouvoirs d'un gouvernement responsable. L'amendement soumis par mon honorable ami, le député de Berthier (M. Beausoleil) est peut-être plus compatible avec notre position. Il affirme la proposition que l'état de choses actuel devrait être permanent. Je ne puis pas admettre cela, et, bien que je sois prêt à voter en faveur de l'amendement du député de Berthier, ce ne sera pas en approuvant sa manière de voir.

Par exemple, il est impossible d'admettre que les institutions du Nord-Ouest soient permanentes. Loin de là, elles sont exceptionnellement temporaires ; elles s'appliquent à un état de choses qui est en lui-même exceptionnel ; elles ont été créées à une époque où il n'y avait pas de population, et elles doivent être modifiées de temps à autre, suivant les besoins du moment. Mais, dire aujourd'hui qu'elles sont permanentes est une chose que je ne puis pas admettre, excepté qu'elles soient permanentes dans chaque cas, tant que nous ne donnerons pas à cette population une forme plus étendue de guvernement local.

Mon honorable ami dit, de pins, dans cet amendement, que,

depuis que cette loi a été adoptée et que nous avons accordé cette première constitution aux territoires du Nord-Ouest, il n'est rien survenu qui puisse changer notre manière de voir. Je ne puis pas, non plus, admettre cela. Il est survenu beaucoup de choses, non pas pour changer nos vues, mais pour nous donner à réfléchir sur ce que nous aurons à faire plus tard, relativement à ces territoires. Voici ce qui est arrivé : une population s'est établie dans ces territoires ; une législature lui a été accordée, et cette législature a demandé certaines mesures, non seulement sur la question de l'usage des langues, mais sur celle des écoles et sur un système de gouvernement.

Xe perdant pas de vue ces faits, il me semble que le temps convenable pour traiter cette question sera quand nous aurons donné au ISTord-Ouest une forme de gouvernement responsable plus étendue, sinon complète ; et quand ce temps arrivera, nous devrons être disposés à traiter cette question d'après le grand principe de cette constitution qui a été accordée pour la protection de la majorité et celle de la minorité, et suivant l'état de choses qui existera alors dans les territoires. Mais jusque là, je crois qu'il vaut mieux suspendre l'examen de la présente question. Le bill qui est devant nous a ceci de remarquable : il ne s'appuie pas sur une expression de la volonté des habitants des territoires ; il s'appuie simplement sur de soi-disant principes applicables à tout le Canada. C'est à cette tendance du bill que je m'oppose, et — bien que je ne parle qu'en mon propre nom — je déclare à tous les membres de cette chambre, qu'ils soient Français, Anglais, libéraux ou conservateurs, que la meilleure chose que nous avons à faire, est de remettre l'examen de la présente question à plus tard, lorsque nous serons prêts à traiter toutes les questions qui concernent maintenant les territoires du TTord-Ouest. Mais en attendant nous devons — nous Français, Anglais, libéraux, conservateurs— nous souvenir qu'aucune race, en ce pays, ne possède de droits absolus, ne possède que des droits qui n'empiètent pas sur ceux d'autrui. Nous devons nous souvenir que les exigences de race ne doivent pas dépasser une certaine limite ; si elles la dépassent, bien qu'elles puissent être encore dans les bornes de ce qui est légitime, elles pourraient froisser les sentiments des autres races.

Mais lorsque le temps de s'occuper de la présente question sera

venu, j'espère que nous serons tous prêts, sans distinction de parti, à l'aborder d'après les principes larges sur lesquels s'appuie notre constitution ; que nous ne manifesterons pas, dans l'application des vrais principes — que nous soyons Français ou Anglais — cette hésitation que peut produire la crainte de conséquences fâcheuses. En effet, nous devons nous souvenir que les vrais principes sont seulement une émanation de la vérité divine, et qu'il y ii au-dessus de nous une Providence éternelle, dont la sagesse infinie connaît mieux que l'homme ce qui convient le mieux à l'homme, et qui, même lorsque tout semble perdu, dirige toute chose pour le plus grand bien.

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