Tite-Live
DU COLLÈGE STAMSLAS 167
ainsi du plaisir et de la peine, il faut le dire du progrès et de la tradition. Ils ne se conditionnent pas seulement l'un l'autre ; ils se définissent l'un par l'autre; et l'histoire le prouve sans doute assez, qui nous montre à toute époque, dans l'abandon de la tradition, le commencement de toutes les décadences.
Mais d'où vient donc, en ce cas, me demanderezvous alors, d'oîi vient l'espèce de mépris que les (( hommes de progrès », — ce sont eux qui s'attribuent le monopole de ce nom, — alFectent de nos jours pour la tradition? Je vous le dirai très brièvement. C'est qu'ils ne savent pas ce que c'est que la tradition. Savent-ils seulement ce que c'est que ce progrès dont ils parlent ? et n'en prennentils pas la contrefaçon ou la caricature pour la réalité? Je suis parfois tenté de le croire. Mais, assurément, ils ne savent pas ce que c'est que la tradition. Donnez-vous, en effet, mes amis, la peine d'y songer; et, pour un grand poète ou un grand savant dont nous avons retenu le nom, qui sont entrés dans la tradition, et qui la constituent, donnez-vous la peine de compter tous ceux de leurs contemporains qui sont retombés dans l'oubli. La chaîne d'or de la tradition n'a jamais été formée que d'un petit nombre d'anneaux. La tradition, vous le savez, c'est Homère, ce n'est pas, ee n'a jamais été Zoïle; la tradition, c'est Virgile,
168 DISCOURS POUR LA DISI'RIRITION DES PlllX
ce iiosl pas Havius ni Md'viiis ; la tradition, c'est Racine, ce n'est ni Benserade, ni OuinuuH, ni Pradon; et, si vous l'aimez mieux, la tradition, c'est \a. sé/t'Ction, ce n'est pas \a. sf/perslilio/i...
Que de choses encore n'aurai s-je pas à vous dire sur ce sujet de la tradition, si je ne sentais ce discours s'allonger insensiblement, et que je ne vous eusse promis d'être bref! Gardienne et inspiratrice de l'art et de la poésie, dont on pourrait montrer que les nouveautés mêmes ne durent qu'autant que la tradition se les approprie, se les incorpore, et les change pour ainsi dire en elle, ses adversaires ont-ils quelquefois réiléchi qu'elle était aussi le support, la substance, et comme le fort inexpugnable de l'idée de patrie ? Qu'est-ce en effet qu'une patrie ? Ni l'unité du territoire, ni la communauté des intérêts, ni la société de la langue ne suffisent à la définir, bien moins eucore à la fonder ; et, quand on interroge l'histoire, une patrie c'est, avant tout, l'ensemble des traditions que nous avons reçues de nos pores pour les transmettre à nos descendants. Dans le désastre de la tradition, — si jamais elle devait succomber sous les attaques de ses ennemis, — ce ne sont donc pas seulement l'art ou la littérature, c'est la patrie qui sombrerait. Ce serait aussi la morale, si la morale ne « change » point, quoiqu'on en ait pu dire, et si les vérités fondamentales en ont
toujours été placées sous la sauvegarde de la tradition. Quod ubique^ quod se?iijjer, quod ah Oînni- ItusK Elle ne varie ni avec les lieux, ni avec les temps, ni avec les hommes ; et, si la clarté s'en obscurcit parfois, tous ses progrès, dès qu'on les examine, n'ont jamais consisté qu'à tirer de ses principes les applications qui s'y trouvaient mystérieusement déposées et contenues, — comme l'effet dans sa cause ; comme le fruit dans son germe; comme l'homme dans l'enfant; et comme l'avenir enfin de notre espèce dans le respect de ses traditions.
C'est ce respect, mes amis, qui a fait dans le passé, qui fait encore aujourd'hui l'illustration et la force de cette maison. Vous le démontriez, pas plus tard qu'hier, au Concours général, et cela même est pour vous une tradition. Quoique l'on n'éprouve point ici la peur de ne point paraître assez modernes, vous ne remportiez pas moins de succès en physique ou en chimie qu'en littérature et en philosophie. Pour ne pas faire de la science la maîtresse de la vie, vous ne montriez pas moins d'empressement et d'aptitude à l'acquérir. Et c'est pourquoi, si jamais la tradition était bannie de nos collèges et de nos programmes, c'est ici, j'en suis bien sûr, qu'elle se retrouverait. C'est ici, à cette